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Un mirage qui en cache un autre

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Quelque chose d’assez inattendu s’est produit ces derniers jours dans le paysage politique au Canada. Il ne s’agit pas du déclenchement de la campagne électorale fédérale, puisque c'était le secret le moins bien gardé d’Ottawa. Je fais référence, plutôt, aux résultats des élections en Nouvelle-Écosse, à la victoire surprise du Parti progressiste-conservateur de Tim Houston aux dépens des libéraux, qui étaient aux commandes depuis huit ans.  

C’est un scénario sur lequel peu d’observateurs auraient parié, d'autant que toutes les provinces qui ont tenu un scrutin depuis le début de la pandémie avaient jusqu'ici réélu leur gouvernement sortant. À l’inverse de ceux du Nouveau-Brunswick, de la Colombie-Britannique, de la Saskatchewan ou de Terre-Neuve-et-Labrador, nos concitoyens de la Nouvelle-Écosse ont fait le choix de confier à une autre formation politique le mandat de guider leur destinée. 

Ce choix est d’autant plus surprenant que les sondages étaient très favorables aux libéraux et laissaient transparaître une certaine satisfaction concernant la gestion de la pandémie. Le mirage de retrouver une majorité à l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse, après qu’il l’eut perdue de justesse suite à la démission de deux de ses députés (dont son prédécesseur), a certainement motivé le premier ministre Iain Rankin à provoquer hâtivement des élections en juillet dernier. Cela n'est pas sans rappeler la campagne électorale fédérale qui vient de débuter et dont le déclenchement avant le terme du mandat a fait couler beaucoup d’encre.

Par ailleurs, on ne peut s’empêcher de se demander si le changement de gouvernement en Nouvelle-Écosse pourrait avoir un effet domino et influencer le vote des Canadiens le 20 septembre prochain. Le premier réflexe est, bien sûr, de penser que cela pourrait être une mauvaise nouvelle pour les libéraux de Justin Trudeau et qu’Erin O’Toole pourrait profiter d’un courant propice aux conservateurs dans les Maritimes, voire au niveau national. 

Néanmoins, si on observe d’un peu plus près ce qui s’est passé en Nouvelle-Écosse, cela pourrait s’avérer n’être que perception. En effet, la campagne électorale a laissé place à une étonnante inversion idéologique des partis politiques, qui a amené les libéraux à faire campagne sur l’importance de remettre les finances publiques en ordre alors que les progressistes-conservateurs viraient à gauche, proposant une panoplie de mesures sociales coûteuses faisant écho à celles du gouvernement Trudeau. 

Autrement dit, les progressistes-conservateurs néo-écossais ont bien peu en commun avec le Parti conservateur du Canada. Pour preuve, le désormais nouveau premier ministre de la province, Tim Houston, s’est souvent publiquement dissocié d’Erin O’Toole et de son parti, notamment lorsque leur base militante a rejeté la reconnaissance des changements climatiques à l’occasion de leur congrès du mois de mars dernier. 

Durant sa campagne électorale victorieuse, il est même allé jusqu’à se dépeindre comme un «Red Tory» et à rappeler qu’il était un progressiste-conservateur, et certainement pas un conservateur fédéral. Cette dernière nuance se fait de plus en plus entendre partout au Canada, y compris au Québec où le Parti conservateur de Stephen Harper, Andrew Scheer et Erin O’Toole, avec une base résolument ancrée en Alberta et en Saskatchewan, ressemble davantage au Parti réformiste de Preston Manning et est donc très loin de ce que furent les troupes conservatrices de Brian Mulroney, qui ont remporté la plus large victoire électorale de l’histoire du Canada.

Il serait sans doute plus judicieux pour O’Toole de se concentrer sur les 31 prochains jours de campagne plutôt que de s’identifier à une victoire qui ne lui ressemble pas, car un mirage pourrait bien en cacher un autre.