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Un pont à traverser

0828 WE Boileau
Photo courtoisie Un pont entre nos vérités
Vania Jimenez Druide
696 pages
2021

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Avec éloquence et finesse, Vania Jimenez unit la petite histoire, la sienne, avec la grande, celle du Québec, mais aussi de l’Égypte et de l’Arménie.

On n’a pas si souvent le plaisir de s’installer confortablement dans un récit. S’installer au sens de partager longuement (700 pages !) tout un parcours de vie, dont il se dégage une vivifiante chaleur humaine. Comme une source de lumière dont on a envie, soir après soir, de se rapprocher.

Même si Un pont entre nos vérités se présente comme un roman, il est en grande partie tiré de la vie de son auteure, Vania Jimenez. C’est d’ailleurs sa photo, toute jeune, qui fait la couverture.

Son héroïne Marie-Louise Chamelian est aussi à son image : née au Caire de parents arméniens, médecin qui a pratiqué à Montréal comme dans le nord du Québec, mère de sept enfants, engagée socialement... On croira donc à une biographie.

Des écrits laissés derrière

Mais c’est autre chose qui se dessine ici : pas une photographie, mais un autoportrait, où l’on choisit les traits à privilégier.

Et là où une biographie déroule une vie, un roman ajoute les détails qu’on néglige au quotidien. Avec son écriture soignée, Un pont entre nos vérités regorge d’attention à la musique, à la nature, à l’architecture, aux odeurs, aux chats...

La forme romanesque permet aussi de mettre de l’ordre dans le hasard des jours. Pour y arriver, Jimenez a donné un contrepoint à sa Marie-Louise : Clara, l’une de ses filles.

Le roman s’ouvre donc sur le décès de Marie-Louise et son mari dans un accident de voiture. Elle a laissé derrière elle des notes, des récits, des lettres.

Clara décide de faire le tri, de tout lire, et va commenter à mesure ses découvertes sur sa mère, en les confrontant à sa propre vie.

Elle se tourne d’abord vers les écrits décrivant l’arrivée de Marie-Louise au Québec, en 1964. Une approche intéressante, car elle nous plonge en pleine Révolution tranquille, terrain familier pour le lectorat d’ici. Chacun peut donc d’entrée de jeu s’identifier à cette Marie-Louise qui plonge dans tous les remous sociaux, politiques, sexuels que vit alors le Québec.

C’est bien plus loin dans le récit que Jimenez nous ramènera en Égypte. Aux côtés de Marie-Louise devenue Québécoise, nous mesurerons alors mieux l’emprise du religieux qui y a maintenant cours.

Enfin, il y aura l’Arménie. Vu l’attachement développé pour le personnage, son désarroi face aux détails du génocide arménien devient soudainement le nôtre, belle manière de rendre l’hybridité des identités – un questionnement qui traverse tout le récit.

Un enjeu

Entre-temps, le quotidien de Marie-Louise aura été foisonnant : tant d’enfants, tant d’implication professionnelle, tant d’amies laissées en Égypte... Un tourbillon.

Et puis il y a un enjeu à éclaircir : qu’est devenu le Moulin du Caire, entreprise familiale qui vaudrait une fortune et dont le sort a varié au gré des régimes politiques ?

Le mystère sera le point d’orgue de ce fascinant et élégant récit.