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L’île du docteur Faust: promettre une vie éternelle

Stéphanie Janicot
Photo courtoisie, Samuel Kirszenbaum Stéphanie Janicot

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Après avoir écrit sur les guérisseuses et les femmes intuitives dans Le réveil des sorcières, roman formidable, Stéphanie Janicot revient cet automne avec sa propre interprétation d’un grand mythe dans L’île du docteur Faust. Cette fois, Faust se conjugue au féminin et l’action se déroule dans une île de Bretagne, où se trouve une étrange clinique promettant la jeunesse éternelle.  

À la tombée de la nuit, neuf femmes attendent un bateau-passeur dans le petit port d’une ville de Bretagne. À l’heure convenue, quelqu’un doit passer les chercher pour les conduire sur l’île de Tirnaban. Une île mystérieuse qui ne se trouve sur aucune carte.

Le mauvais temps se lève. Les vagues se fracassent contre la jetée. Le bateau arrive et ne paye pas de mine, tant et si bien qu’une passagère fait demi-tour. Les autres femmes ont payé le gros prix pour passer six mois sur cette île, où elles suivront une cure dans une clinique étrange.

Une femme, journaliste et romancière, fait aussi partie du voyage. On l’a invitée à écrire un reportage. Elle y fera la rencontre de ses compagnes, mais aussi de la mystérieuse Dre Faust, qui lui révèle vite qu’elle est née il y a plusieurs siècles. L’odyssée s’annonce inquiétante à souhait.

Le fameux mythe

Stéphanie Janicot a pris plaisir à revisiter le fameux mythe de Faust, promettant une jeunesse éternelle en échange de son âme, dans son nouveau roman. À travers cette histoire, elle parle des femmes qui, passé le cap de la cinquantaine, deviennent soudainement invisibles aux yeux de la société.

« J’aime beaucoup revisiter les mythes. Je l’avais fait avec Shéhérazade et je l’ai fait beaucoup dans La mémoire du monde », commente-t-elle en entrevue. 

Elle voulait s’attaquer au mythe de Faust depuis longtemps, mais attendait le bon moment. 

« Mais je pense qu’il fallait que j’arrive à un certain âge pour ressentir la vraie histoire. Effectivement, ce sont forcément des questions qu’on se pose quand on est en train de changer d’âge. Quand on est jeune, le mythe de Faust a beau être fascinant, on se sent moins concerné que quand on dépasse 50, 55 ans. »

Réalisme magique

Elle cadre son histoire en Bretagne, au bord de la mer. On ressent énormément le territoire dans son écriture, l’ambiance mystérieuse d’une île isolée. L’atmosphère est chargée d’une espèce de magie, de quelque chose d’étrange.

« Le réveil des Sorcières se déroulait dans la forêt de Brocéliande. Cette fois, on est toujours en Bretagne, mais pas au même endroit. Autant les Sorcières était assez réaliste, autant là, on est en train de passer un petit peu du côté du fantastique. C’est un peu comme un film à la Tim Burton, où on reconnaît l’univers, mais il y a toujours un décalage. »

Les 50 et plus

Stéphanie Janicot parle beaucoup de l’invisibilité des femmes qui prennent de l’âge dans ce roman. 

« En France, c’est tellement évident : dans la pub, on ne les voit plus. Les femmes de cet âge, on ne les voit pas à la télé, sauf celles qui sont très célèbres. » 

« Il y a quelque chose qu’on ne veut pas voir, qu’on ne veut plus voir. C’est un âge qui fait peur aux hommes parce qu’on est en pleine possession de nos facultés, on est encore fortes. On est en plus à un âge de liberté », observe-t-elle.

En travaillant sur le désir de jeunesse, elle a essayé de trouver les bonnes raisons pour ne pas aller vers la jeunesse. 

« Et je les ai trouvées. Ma narratrice finit par se dire que cet âge est formidable parce que c’est le moment où on n’a plus les responsabilités qu’on avait avant, on n’est plus dans la séduction tous azimuts. »


♦ Stéphanie Janicot a été rédactrice en chef du magazine Muze et elle est maintenant journaliste littéraire pour La Croix et Notre temps.

♦ Elle est l’autrice d’une dizaine de romans, dont La mémoire du monde (prix Renaudot Poche) et Le réveil des sorcières. 

EXTRAIT

Stéphanie Janicot
Photo courtoisie

« C’était si vrai, cette histoire d’invisibilité, que j’en ai été saisie. Femmes entre cinquante et soixante-dix ans, nous étions nombreuses, dans les rues, les cafés, au cinéma, au théâtre, à la piscine, dans les supermarchés, les boutiques, à commencer par toutes mes amies, mes collègues. Nous étions le pivot de cette société, aidant nos enfants à s’établir, soignant nos parents, payant pour toutes les générations. Nous étions partout dans la vraie vie, mais pas à l’image. Pas dans la publicité, pas au cinéma, pas au théâtre, pas dans les livres. »