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Un hommage à son père

Amélie Nothomb
Photo courtoisie

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S’inspirant de souvenirs et d’histoires de son père, décédé pendant la pandémie, Amélie Nothomb lui rend hommage dans Premier sang, son nouveau roman. Elle raconte l’enfance hors normes de son père, au cœur du clan Nothomb, dans un château de la forêt des Ardennes. Puis son parcours professionnel et son expérience dans le monde de la diplomatie. Elle décrit aussi, avec passion et justesse, la prise d’otages de Stanleyville, au Congo, dans laquelle il s’est retrouvé. Un roman bouleversant qui se lit d’une traite.

Écrire au sujet de son père, le diplomate Patrick Nothomb, s’est imposé à la suite de son décès, explique-t-elle en entrevue par courriel. Elle a vécu un deuil difficile et en témoigne dans ses réponses.

« Papa est mort le 17 mars 2020, au premier jour du confinement. À cause de celui-ci, je n’ai pas pu assister à l’enterrement de mon père. Ce fut très dur. Je n’ai pu me rendre sur sa tombe qu’en août. »

Faire son deuil, loin de sa famille, loin de ses proches, comme plusieurs personnes l’ont vécu pendant le confinement, lui a fait traverser une période difficile. « L’automne venu, je souffrais tant du manque que j’ai eu besoin de ressusciter mon père, histoire de pouvoir enfin lui dire au revoir. »

Le processus d’écriture lui a fait beaucoup de bien. « J’étais vraiment devenue lui et c’était bouleversant. Je suis le seul de ses trois enfants à lui ressembler. Quand j’étais petite, je me présentais en disant : “Moi, c’est Patrick”, pour devancer les commentaires sur notre ressemblance. Finalement, j’ai donné raison à une vieille habitude. »

Au fil de l’écriture, elle relate l’enfance de son père au cœur du clan turbulent des Nothomb, où existaient des règles de vie précises et parfois pour le moins étranges. Elle les décrit dans le roman et c’est extrêmement divertissant. « C’est totalement vrai. Tous les témoignages convergent. Le clan Nothomb d’alors, c’était des sauvages ! »

Dans Premier sang, Amélie utilise d’ailleurs un mot de patois local, la schtouf, qui désigne une ancienne habitation de campagne où les gens partageaient une grande pièce avec les bêtes de la ferme pour rester au chaud. « J’adore la schtouf ! Il y a un égalitarisme homme-animal dans la schtouf : on se regroupe pour créer de la chaleur. À méditer. »

La prise d’otages

Son père, devenu diplomate, a été envoyé en mission au Congo et s’est retrouvé en 1964 au cœur de la prise d’otages de Stanleyville, qui fut la plus importante du 20e siècle. Amélie Nothomb y décrit la tension insupportable qui marquait les journées, les assassinats, les conditions de vie des otages, les discussions avec les rebelles.

« Mon père raconte qu’il devait sans cesse se défendre contre le syndrome de Stockholm, qui est une ruse de l’inconscient qui, faisant aimer son agresseur, permet aux otages de survivre. Il a vu beaucoup de Belges, après la prise d’otages, donner raison aux rebelles : environ 20 % des otages allaient jusqu’à les aimer ! »

Son père a d’ailleurs consacré un livre à son expérience d’otage. « Ce qu’il m’a appris de plus important : une positivité à toute épreuve. Non seulement il ne s’est jamais plaint, mais il ne cessait de dire combien son expérience à Stanleyville l’avait passionné. »

Toute cette expérience d’écriture fut très forte. « J’ai imaginé les trois quarts du livre, en consultant mon père en moi : “Papa, es-tu d’accord ?” Je sentais qu’il m’approuvait. »

  • Amélie Nothomb est née à Kobé, au Japon, en 1967.
  • Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, paru en 1992, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière.
  • Elle a obtenu en 1999 le Grand Prix de l’Académie française avec son roman Stupeur et tremblements.
  • Elle publie cette année son trentième roman. 

EXTRAIT

Amélie Nothomb
Photo courtoisie

« Il me fallut du sang-froid pour rejoindre la tribu dans la salle à manger. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’on ne m’y attendait pas.

Le maître et la maîtresse de maison étaient assis au bout d’une longue table et entourés d’une jeune fille de dix-huit ans et d’un garçon de seize ans, qui appartenaient à une autre sphère. Le peuple des enfants occupait la moitié déshéritée de la table, celle où il n’y avait pas même de pain. Il allait de soi que j’y avais, sinon ma place, du moins mon emplacement. »