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Attentats du 11 septembre: la résilience d’une Québécoise qui a perdu son mari en direct

Devenue veuve après l’attentat de New York, Kimmy Chedel s’accroche à la vie avec ses deux enfants

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Photo Agence QMI, Joël Lemay Kimmy Chedel (à droite) et sa fille Zoë Doyle dans la cour de leur résidence, à Montréal.

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La Montréalaise Kimmy Chedel a entendu la voix de son mari Frank Doyle à New York pour une dernière fois à 9 h 22, le 11 septembre 2001. « Il m’a appelée pour me dire qu’il était au 87e étage et pris au piège dans l’une des deux tours jumelles. Il avait de la difficulté à respirer. J’entendais les gens tousser et courir. Il m’a demandé de dire à nos enfants qu’il les aimait fort et d’appeler le 911. C’était notre dernier appel », raconte-t-elle. 

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Trente-sept minutes plus tard, à 9 h 59, elle voyait son mari mourir en direct dans l’effondrement de la première tour du World Trade Center. C’est à ce moment que Garrett et Zoë, âgés d’un et deux ans à l’époque, sont devenus orphelins de père.

Portrait de la famille de Kimmy Chedel et Frank Doyle pris en 2001, soit la même année où le père est mort.
Photo courtoisie
Portrait de la famille de Kimmy Chedel et Frank Doyle pris en 2001, soit la même année où le père est mort.

« Quand j’ai vu les images, j’ai hurlé, pleuré et tremblé. Vingt ans plus tard, c’est toujours difficile d’en parler », se souvient la mère. 

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

Kimmy Chedel a accepté de raconter au Journal ce qu’elle a traversé au cours des deux dernières décennies puisque cela l’aide à mettre un baume sur des plaies toujours ouvertes. Cette mère a réussi à se tenir debout, même si son monde s’est écroulé du jour au lendemain en raison des attaques terroristes perpétrées par Al-Qaïda.

Les tours jumelles sur le point de s’effondrer durant les attentats du 11 septembre 2001.
Photo AFP
Les tours jumelles sur le point de s’effondrer durant les attentats du 11 septembre 2001.

Fuir New York

Après la tragédie de 2001, fuir New York a été une des priorités de Mme Chedel. Elle voulait revenir auprès de sa famille au Québec, où elle est née, et loin de l’endroit où son mari a péri à l’âge de 39 ans.

« Je suis restée dans notre chalet à Sainte-Adèle, dans les Laurentides, durant près de quatre ans. Après, j’ai déménagé à Montréal pour l’école des enfants. On n’est jamais retournés vivre à New York, mais on y est allés plusieurs fois pour voir entre autres le mémorial du 11 Septembre avec le nom du père des enfants », explique la Montréalaise. 

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

Frank Doyle est né à Détroit, aux États-Unis. Il a rencontré Kimmy sur un bateau à New York. Les deux travaillaient pour la Bourse à l’époque. 

« Ç’a été tout de suite le coup de foudre », lance Mme Chedel. En tout, ils ont été mariés durant près de quatre années. 

Les deux parents de M. Doyle sont originaires d’Ottawa. C’est pourquoi il a aussi été comptabilisé parmi les 24 Canadiens morts durant les attentats. 

« Je pense être la seule Québécoise à avoir perdu un proche dans les attentats. Je n’en ai jamais rencontré ici. Ça m’aurait aidée à surmonter cette épreuve, d’avoir d’autres personnes comme moi au Québec, c’est certain », confie celle qui demeure désormais dans l’arrondissement Côte-Des-Neiges—Notre-Dame-De-Grâce, à Montréal.

Rester en vie

Avec le recul, Kimmy Chedel insiste pour dire qu’elle n’a « jamais été fâchée contre les attentats » et que « ce n’est pas dans sa nature ». 

Après la mort de son mari, elle a obtenu de l’aide.

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Photo courtoisie

La mère et ses deux enfants ont été suivis par des thérapeutes qui leur ont permis de mettre un pied devant l’autre. 

« On m’a dit qu’une mère heureuse faisait des enfants heureux. Ça m’a marquée. On m’a aussi dit de choisir deux jours par année où tu honores ton mari. Les 363 autres jours, il faut vivre dans le présent », relate-t-elle. 

Une de ces deux journées, c’est le 11 septembre. Chaque année, la famille se recueille à la mémoire du père enterré au Québec.

« C’est le premier corps de toutes les victimes du 11 Septembre qui a été ramené au Canada », indique Kimmy Chedel. 

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Photo courtoisie

« Chaque matin du 11 septembre, c’est très difficile depuis 20 ans, laisse-t-elle tomber. D’autres moments sont durs. Zoë a gradué cette semaine d’une université aux États-Unis avec d’excellentes notes. Je me suis dit : merde, c’est incroyable que Frank manque encore une journée si importante dans la vie de notre fille. » 

Garrett et Zoë Doyle font désormais partie des 3000 enfants qui ont perdu au moins un parent dans les attentats du 11 Septembre, selon le FBI, aux États-Unis.

Aujourd’hui âgés de 21 et 22 ans, ils n’ont pas souhaité s’entretenir avec Le Journal en raison des sensibilités liées à la mort du paternel. 

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Photo courtoisie

« Ma fille garde toujours une photo de son père et elle dans un collier qu’elle porte autour du cou. Frank n’est plus là avec nous aujourd’hui, mais on sait que son esprit nous accompagne », témoigne la mère. 

Pour garder la mémoire du père en vie, la famille a mis sur pied en 2002 la fondation Team Frank Africa.

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

Des écoles pour guérir

La mission de cette équipe, qui comprend plus de 200 membres, est de construire chaque année dans des régions éloignées de l’Afrique des écoles pour les démunis. 

« On vient tout juste de construire une quatrième école là-bas. Notre prochain but pour le 20e anniversaire des attentats, c’est d’en construire deux autres d’ici 2022 », explique la Montréalaise.

Elle avoue que de donner aux autres avec sa fondation lui permet de mieux vivre son deuil.

Kimmy Chedel et ses enfants se sont d’ailleurs rendus au cours des dernières années au Rwanda, au Togo, au Ghana, au Kenya et même au Nigeria. 

Garrett et Zoë Doyle lors d’une mission en Afrique pour la fondation Team Frank Africa, créée en hommage à leur père.
Photo tirée d'Instagram, Team Frank Africa
Garrett et Zoë Doyle lors d’une mission en Afrique pour la fondation Team Frank Africa, créée en hommage à leur père.

« Bâtir des écoles, donner des fournitures scolaires aux plus pauvres, ça m’aide à guérir. J’ai besoin d’aller en Afrique. Même durant la pandémie, j’y suis allée en janvier dernier. C’est nécessaire pour moi. Je vais mieux à chaque fois que j’y vais », soutient-elle. 

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

Kimmy Chedel ne s’en cache pas. 

Elle et ses enfants craignent de vivre cette année un second attentat alors qu’on commémorait, hier, le 20e anniversaire du 11 septembre 2001. 

Des craintes pour les 20 ans

« C’est certain que c’est quelque chose qui m’inquiète et qu’il est difficile d’en parler. En ce moment, je vois la fin de la guerre en Afghanistan et je me demande à quoi tout cela a servi. On ne sait jamais ce qu’il peut arriver », mentionne-t-elle, la voix nouée par l’émotion.

Son fils Garrett, qui n’est pas au Québec pour le moment, devait rejoindre sa mère ce week-end pour commémorer la mort de son père. 

« On a décidé que c’était trop risqué pour lui de voyager cette fin de semaine durant le 20e anniversaire des attentats de New York. J’essaie de ne pas trop y penser. C’est difficile de revivre les émotions des attentats. Mais je peux vous dire une chose : jamais je n’aurais cru être aussi heureuse aujourd’hui, avec tout ce qu’on a traversé », conclut Mme Chedel.