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L’enfer, ce n’est pas les autres

L’intelligence collective
Photo courtoisie L’intelligence collective
/Le succès de Sapiens

Joseph Henrich
Éditions MultiMondes

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Hommes et femmes, nous sommes des animaux sociaux, ont dit certains philosophes, de l’Antiquité et d’aujourd’hui. Sans les autres, nous ne serions rien, affirme d’emblée le chercheur Joseph Henrich, et nous devons tout à notre intelligence collective. Mais nous, les humains, nous sommes tout de même différents des autres animaux. On ne verra jamais, par exemple, un singe fabriquer des missiles et les lancer contre des populations, ou encore écrire des livres. Par contre, nous ne sommes pas habiles à grimper dans un arbre.

Comment cette lente évolution s’est-elle produite ? se demande Henrich, à la fois anthropologue et ethnographe. Comment avons-nous pu survivre aux environnements hostiles ? Ce n’est surtout pas en raison de la taille de notre cerveau, mais bien parce que nous sommes « une espèce culturelle », formée par un « large éventail de pratiques, de techniques, de méthodes, d’outils, de motivations, de valeurs et de croyances » acquis en grandissant, le plus souvent en apprenant des autres, de génération en génération. 

Toutes ces connaissances, qui ne sauraient s’apprendre au cours d’une seule vie, font de nous une espèce unique, « un animal d’un type nouveau », qui dès l’enfance choisit ce qu’il veut apprendre, goûter, transformer, etc. C’est ce que l’auteur appelle le « cerveau collectif ». 

« Nos cerveaux collectifs sont produits par la synthèse de notre nature sociale et de notre nature culturelle, par le fait que nous apprenons aisément des autres (en tant qu’êtres culturels) et que nous pouvons, grâce à des normes adéquates, vivre en groupes très étendus et largement interconnectés (en tant qu’êtres sociaux). » Aussi c’est grâce à la culture, prise dans le sens d’un « large répertoire d’outils, de concepts, de savoir-faire et de méthodes » que nous sommes intelligents. Cette culture influence aussi bien notre biologie que notre psychologie.

L’auteur nous apprend que l’humain est ainsi fait qu’il possède plus d’endurance que n’importe quel autre animal. Surprise : « Notre espèce peut courir plus longtemps que des antilopes, des girafes, des cerfs, des zèbres, des cobs et des gnous. » Cela tient à notre anatomie qui s’est façonnée pendant plus d’un million d’années : musculature, système glandulaire sudoripare, pilosité, etc.

Tous dans le même bateau

Bref, tout est question de culture dans notre évolution et notre adaptation au monde qui nous entoure. Cette évolution a fait de nous « le seul mammifère ultra-social ». 

Mais il en va également de certains changements génétiques. Comment se fait-il, demande l’anthropologue, que « les yeux clairs – bleus ou verts – ne sont répandus que dans la région qui entoure la mer Baltique, dans le nord de l’Europe ? Partout ailleurs ou presque, les humains ont les yeux marron, et tout porte à croire que les yeux marron étaient la norme universelle, ou peu s’en faut, avant l’apparition de ce type de couleur. Pourquoi les yeux clairs sont-ils répartis de cette façon particulière ? » 

C’est que, répond-il, ces populations sont moins exposées aux rayons UVB ou UVA, qu’on trouve en plus grande quantité dans les régions situées près de l’Équateur. Dans ces zones nordiques, pour toutes sortes de raisons culturelles, on consomme plus de céréales, favorisant la réduction de mélanine dans notre peau et même dans l’iris. « Les yeux bleus et verts sont donc un effet secondaire de la sélection naturelle, celle-ci ayant favorisé les gènes associés à une peau claire parmi des populations septentrionales ayant un régime à base de céréales. Si l’évolution culturelle n’avait pas produit l’agriculture, ainsi que des techniques et technologies adaptées à ces latitudes, personne aujourd’hui n’aurait les yeux bleus ou verts. »

Nous sommes donc une espèce en constante évolution. Ce qui est rassurant, malgré les conflits et guerres qui déchirent l’humanité, c’est que nous dépendons, dans cette transition biologique, « de la culture cumulative pour survivre, mais aussi de la vie en groupes enclins à coopérer, de la division des tâches et des savoirs, des soins alloparentaux et des répertoires communicationnels ». 

Bref, nous sommes tous dans le même bateau et nous n’arriverons à bon port que si nos efforts sont collectifs.

Ce voyage au cœur de l’aventure humaine est tout simplement fascinant.