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On assiste à deux campagnes parallèles

Shachi Kurl
Photo pool AFP Shachi Kurl

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À moins d’une semaine du vote, cette élection dont personne, sauf Justin Trudeau, ne voulait prend une tournure étonnante. Comme quoi, les campagnes, ça compte. Qui sait même si d’autres retournements inattendus ne s’inviteront pas aussi d’ici le 20 septembre ?

On assiste tout d’abord à deux campagnes parallèles. La première, au Canada anglais, se termine sur une lutte très serrée entre les libéraux de Justin Trudeau et les conservateurs d’Erin O’Toole.

Sur fond de pandémie et de mouvement antivax grandissant, Erin O’Toole risque toutefois de perdre des plumes au profit des complotistes du Parti populaire du Canada de Maxime Bernier.

La deuxième campagne est celle du Québec. À 11 jours du scrutin, une question tendancieuse de l’animatrice du débat des chefs en anglais posée au chef bloquiste – insinuant que le Québec est raciste et que ses lois, dont la loi 21 sur la laïcité, sont discriminatoires – a mis le feu aux poudres.

Depuis, tous partis confondus – CAQ, PLQ, PQ et QS –, les chefs se bousculent pour dénoncer cette énième manifestation du mépris classique des élites anglo-canadiennes envers la présumée « intolérance » atavique des francophones pour les minorités.

Appel controversé

En même temps, le premier ministre, François Legault, sortait pour exprimer sa forte préférence pour un gouvernement conservateur minoritaire. D’où son appel controversé aux « nationalistes » de voter bleu pour contrer les autres partis fédéralistes, qu’il juge trop « centralisateurs ». 

Or, l’osmose entre ces deux événements fut instantanée. Une telle alchimie politique est chose rare. Leur impact combiné pourrait cependant accoucher d’un résultat tout à fait différent de celui souhaité par M. Legault. 

En réaction à l’affront subi par le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, et tout le Québec par ricochet, combien de Québécois en colère, en guise de réponse, décideront de voter Bloc ? 

Sous le coup de la fameuse question accusatrice, le Bloc, dont la campagne peinait à lever de terre, retrouve en effet toute sa pertinence. Une forte majorité de Québécois, dont les électeurs caquistes, ne partagent pas non plus certaines des valeurs plus rétrogrades des conservateurs. 

Combien ne voudront pas se faire conseiller par leur premier ministre, aussi populaire soit-il, de les appuyer néanmoins par unique réflexe nationaliste, alors qu’il s’agit ici d’une élection fédérale aux enjeux multiples ? 

Bonnet rouge, bleu bonnet

Si Justin Trudeau devait remporter une victoire minoritaire, la « chimie » avec M. Legault, assez bonne depuis quelques mois, ne risquerait-elle pas d’en pâtir aussi ? 

Depuis l’échec de l’Accord du lac Meech en 1990 et la victoire du Non en 1995, la realpolitik canadienne est pourtant connue. Le Québec en est ressorti privé d’un véritable rapport de forces avec Ottawa. Que le gouvernement fédéral soit libéral ou conservateur n’y change rien.

C’est pourquoi, pour tout premier ministre québécois, la possibilité de faire avancer quelques dossiers dépend surtout de la présence d’un gouvernement canadien minoritaire, qu’il soit rouge ou bleu.  

Le même principe de réalité s’applique à la loi 21. Que le prochain gouvernement fédéral s’en mêle ou non devant les tribunaux ne changera pas grand-chose non plus au dénouement de l’affaire.

Qu’on soit pour ou contre la loi 21, le sort ultime que lui réserveront un jour les juges de la Cour suprême n’est-il pas déjà amplement prévisible ?