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Le Canada, un prince saoudien et la CIA

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Saad al-Jabri, ex-patron des services secrets saoudiens, est venu se réfugier au Canada en 2017. 

En tant que bras droit du prince héritier et ministre de l’Intérieur, Mohammed ben Nayef, il a travaillé en étroite collaboration avec la CIA à mener des opérations contre des réseaux terroristes islamistes à travers le monde. Petit-fils d’Ibn Séoud, le fondateur du royaume, ben Nayef devait être le prochain roi d’Arabie saoudite. Mais il a été arrêté en juin 2017 sur ordre de Mohammed ben Salmane (MBS), le fils du roi actuel, maintenant le nouvel héritier du trône.

Quand al-Jabri a refusé de rentrer à Riyad, MBS a envoyé une escouade d’assassins à Toronto en octobre 2018 pour le tuer. La raison ? Al-Jabri a une connaissance détaillée de nombreux secrets honteux de la famille royale. Il l’a échappé belle : les tueurs ont été refoulés à l’aéroport. Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, impliqué dans ce conflit entre familles princières, a été tué et démembré au consulat saoudien à Istanbul, juste avant que les tueurs de MBS n’arrivent à Toronto.

MBS détient cependant en otages les deux fils al-Jabri. Arrêtés en mars 2020, ils ont été condamnés à des peines de prison de six ans et demi et neuf ans.

Al-Jabri a-t-il détourné des milliards de dollars ?

En janvier dernier, des entreprises liées à l’État saoudien ont déposé des poursuites à Toronto et à Washington accusant al-Jabri d’avoir détourné des milliards de dollars entre 2008 et 2014 sous le couvert de la lutte contre le terrorisme. Selon le Wall Street Journal, ces sommes prodigieuses auraient été utilisées pour acheter des chefs d’État, des chefs tribaux, et pour payer des informateurs. On s’en serait également servi pour acquérir des technologies de surveillance avancées. La poursuite saoudienne affirme qu’al-Jabri, son frère, ses deux neveux et certains de ses employés ont puisé illégalement dans les fonds secrets de ces entreprises.

Al-Jabri se défend en accusant les Saoudiens de se livrer à une campagne de diffamation pour obtenir son extradition. Il a répliqué en demandant au tribunal torontois de considérer dans les documents déposés de la Sakab Saudi Holding la façon dont ces fonds ont été utilisés dans des opérations secrètes de la CIA. Sakab est l’une des sociétés qui ont porté plainte contre lui.

L’affaire al-Jabri : un dénouement au Canada ?

Le ministère américain de la Justice vient d’exiger que les avocats d’al-Jabri reportent tous les dépôts de documents au moins jusqu’au 30 septembre afin de permettre à Washington de prendre des mesures pour protéger ses secrets.

Les États-Unis n’ont aucun moyen juridique d’empêcher la divulgation de ces documents confidentiels au Canada. C’est probablement pourquoi le ministère canadien de la Justice a reçu une copie de la démarche judiciaire de Washington. Ottawa va-t-il déposer une demande similaire ? Saad al-Jabri, dans sa déposition écrite contre Sakab Saudi Holding, admet avoir amassé au moins 385 millions de dollars américains à titre de chef des services de renseignement saoudiens avant de s’enfuir au Canada. Il reconnaît que le chiffre semble exorbitant, mais affirme que ce n’est rien d’inhabituel en Arabie saoudite.