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Trump dément? Le général Milley en eaux troubles

Le 45e président des États-Unis, Donald Trump, et le général Mark Milley en 2019.
Photo d'archives, AFP Le 45e président des États-Unis, Donald Trump, et le général Mark Milley en 2019.

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J’ai bien souvent affirmé que la présidence Trump me fascinait parce qu’elle représente le défi ultime pour les institutions américaines, la Constitution et la démocratie au sud de notre frontière.

Nous apprenions dans la journée de mardi que le général Mark Milley, nommé président du Comité des chefs d’état-major interarmées (Joint Chiefs of Staff) par Donald Trump, aurait contourné le président pour contacter directement le général chinois Li Zuocheng pour le rassurer sur les intentions du président américain.

À deux reprises, en octobre 2020 et en janvier 2021, Milley aurait confirmé que les États-Unis n’attaqueraient pas la Chine ou que si le président le faisait, Milley lui-même se chargerait d’aviser le commandement chinois.

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Ces révélations proviennent du nouveau livre du célèbre Bob Woodward intitulé Peril. Le vétéran journaliste et son collègue Robert Costa jouissent d’une grande crédibilité et lorsqu’ils relaient des informations aussi lourdes de conséquences, ils le font en s’appuyant sur des sources fiables et des enregistrements qu’ils produisent au besoin.

Le livre ne sera disponible que dans quelques jours (21 septembre), mais déjà cet extrait est troublant et pointe une fois de plus vers les faiblesses ou les limites de la démocratie américaine. Je le répète régulièrement en classe: la démocratie est un régime très exigeant et il est fragile. Je vous rappelle au passage que la démocratie est le régime qui a subi le plus grand recul dans le monde depuis quelques années.

Pourquoi le comportement du général Milley est-il à ce point déstabilisant? Tout d’abord parce que le général s’inquiétait sérieusement des troubles de comportement du président avant et après l’assaut sur le Capitole, le 6 janvier. Si Donald Trump était réellement incontrôlable et que personne de son entourage immédiat ne parvenait à lui faire entendre raison, on pouvait craindre le pire.

Outre son appel au général chinois, Mark Milley s’est également assuré que personne aux États-Unis, chez les militaires et dans les services de renseignements, n’appliquerait une décision du président sans le consulter. S’il ne leur a pas dit directement d’ignorer un ordre du commandant en chef (ce qu’est le président américain), il a malgré tout exigé qu’on passe par lui pour le valider.

Si les inquiétudes de Milley sont confirmées, la directrice de la CIA Ginal Haspel les partageait aussi, on peut croire que le général a évité une guerre ou qu’il a joué le rôle de chien de garde de la présidence. Milley a-t-il bien fait? La réponse n’est pas simple. Nous pourrions partager son opinion et lui reconnaître des vertus morales, mais Milley a outrepassé son pouvoir.

Le président du Comité des chefs d’état-major interarmées a l’oreille du président, dont il est un conseiller indispensable, mais les décisions définitives ne relèvent pas de son pouvoir. Des généraux américains ont déjà affirmé qu’ils n’obéiraient pas à un ordre qui irait à l’encontre des traités ou du droit international, mais là s’arrête leur pouvoir.

Selon Woodward et Costa, Milley s’est substitué à son président. Si Milley est dans l’erreur, je crois qu’il l’est, le constat qu’on tire de cet épisode est plus troublant que le reste. Selon la Constitution, il revient au cabinet du président ou au Congrès de suspendre les pouvoirs du président (24e amendement) ou de le démettre de ses fonctions (procédure de destitution).

C’est donc aux civils qui entourent le président ou aux élus que revenait la responsabilité d’intervenir dans ce dossier. Le président pouvait être dément, tant que son entourage le protégeait ou que les élus ne parvenaient pas à s’entendre, on devait mettre en œuvre ses décisions.

Vous savez déjà que des républicains n’hésitent plus à mentir ou à verser dans la désinformation pour se maintenir au pouvoir. Vous savez également que certains États gérés par des législatures républicaines s’emploient à restreindre l’accès au scrutin, particulièrement pour les représentants des minorités. 

Plusieurs de ces républicains, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat ou ne sachant pas qu’on les écoutait, confient leur malaise sur l’état de santé mentale du 45e président. Lindsey Graham, l’influent sénateur, affirmait récemment que Donald Trump devrait être en mesure de mieux se contrôler son comportement s’il dépose sa candidature en 2024. Tous ces partisans de l’ancien président reconnaissent le problème, mais ils souhaitent malgré cela tirer profit de sa popularité. Difficile de ne pas être cynique...

Je n’ai pas la compétence pour déterminer l’état de la santé mentale de Donald Trump, mais une fois de plus je constate que sa présence dans les médias et son passage à la Maison-Blanche confirment les problèmes du système américain. Si le président est entouré de marionnettes ou de gens qui craignent son courroux, qui est en mesure de l’empêcher de commettre l’irréparable?

Si le récit de Woodward et Costa, appuyé sur des déclarations et des décisions de Milley, est solide, les États-Unis sont passés bien près, trop près, d’être dirigés par un tyran fou. Ancien esclave et intellectuel incontournable du 19e siècle aux États-Unis, Frederick Douglass s’exprimait ainsi au sujet de la tyrannie: «Les limites de la tyrannie sont celles que tolère la patience de ceux qu’elle opprime.»

Il faut maintenant espérer que la patience de nombreux Américains est épuisée. Ce que nous apprennent les extraits de Peril n’a rien de rassurant pour notre voisin ou pour nous. Laisser Trump et ses sbires sévir une fois de plus, c’est devenir complice du travail de sape des institutions démocratiques. Comme Montesquieu l’exprimait si justement: «Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice.»