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Deux théâtres qui sont aux antipodes

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Après des mois, voire plus d’une année de disette pandémique, on renoue enfin avec le spectacle vivant.

À une semaine d’intervalle, j’ai pu voir deux pièces de théâtre, l’une chez Duceppe, qui préfigure le théâtre de demain ; l’autre au Rideau Vert, qui perpétue le théâtre de boulevard, ce genre né à Paris sous Napoléon et qui semble destiné à survivre à toutes les modes.

Chez Duceppe, Manuel de la vie sauvage, adapté de son roman futuriste par Jean-Philippe Baril Guérard lui-même, montre les hauts et les bas de jeunes entrepreneurs à l’éthique flexible. Cindy Bérard et ses complices sont capables du meilleur et du pire pour imposer leur « start-up », fondée sur une idée géniale : un robot permettant de rester en relation avec une personne décédée. 

Au Rideau Vert, l’argument d’Adieu Monsieur Haffmann n’est pas moins improbable. Pour éviter la rafle de l’occupant nazi, un bijoutier parisien d’origine juive cède sa boutique à Pierre Vigneau, son employé. Joseph Haffmann vivra caché dans la cave. En contrepartie, Vigneau, qui est stérile, lui demande de faire à sa femme l’enfant qu’elle désire tant.

COMME TIM COOK D’APPLE !

Guérard, l’auteur du Manuel de la vie sauvage, et Jean-Philippe Daguerre, celui de Monsieur Haffmann, sont aussi acteurs. Comme la plupart des comédiens qui écrivent, ils ont le sens du dialogue, mais aussi celui des répliques un peu faciles ou fabriquées. C’est particulièrement le cas pour Daguerre. Les scénaristes qui ont adapté sa pièce pour un film qui sortira l’an prochain sauront-ils éviter cet écueil ?

Jean-Simon Traversy a assuré la mise en scène du Manuel de la vie sauvage. Elle est vive, exubérante et un brin brouillonne. L’assurance tranquille de Cindy (Emmanuelle Lussier Martinez) fait penser à Tim Cook lorsqu’il présente un nouvel iPhone. Toute la pièce tient d’ailleurs plus du spectacle que du théâtre traditionnel. Notre attention est constamment sollicitée entre la scène et les écrans, qui veulent nous en apprendre davantage sur les motivations des personnages. 

Manuel de la vie sauvage s’inscrit dans cette tendance qui s’installe depuis quelques années et qui réduit le temps et l’espace des acteurs au profit de la vidéo, des effets visuels et sonores, et de la musique. 

Il en aurait peut-être fallu pour rompre la monotonie qui gagne le plateau du Rideau Vert en raison de la facture même de la pièce. Cette succession de scènes brèves, entrecoupées de noirs bruyants et trop habités, finit par lasser. La musique convenue qui les accompagne n’arrive pas à les faire oublier.

QU’A-T-ON FAIT DE L’ÉMOTION ?

L’une et l’autre de ces pièces ne nous émeuvent guère. C’est bien là le malaise. Manuel de la vie sauvage parce qu’on semble tenir pour peu la gravité des choses, sauf peut-être à la toute fin lors du renvoi de l’un des principaux associés. Quant à Adieu Monsieur Haffmann, les comédiens réussissent mal à incarner le rythme et la musicalité du langage parisien. Comme il arrive presque chaque fois lorsqu’on présente chez nous du théâtre de boulevard, il y a dichotomie entre le phrasé de nos comédiens et celui des acteurs parisiens. Pour Adieu Monsieur Haffmann, le sujet même interdit toute adaptation. 

Je vous invite néanmoins à vous rendre au Rideau Vert et chez Duceppe. Vous ne vous ennuierez pas. Vous pourrez aussi juger si la tendance qui se dessine dans le théâtre actuel vous plaît autant que le théâtre plus traditionnel auquel vous êtes habitué.