/misc
Navigation

Un hymne national noir?

Un hymne national noir?
Photo AFP

Coup d'oeil sur cet article

Je n’avais pas encore eu le temps d’y revenir, mais le début de la saison de la NFL a été marqué par une nouvelle controverse autour de la question raciale.

J’y ai repensé ce matin en lisant un texte de Joe Concha sur le site du quotidien The Hill. Concha publie régulièrement des textes pour ce journal, mais vous l’avez peut-être déjà vu ou entendu à CNN ou à Fox News.

Comme bien d’autres amateurs de football, Concha a remarqué qu’à l’ouverture de saison au réseau NBC le 9 septembre, Alicia Keys a interprété la chanson Lift every voice and sing, qui est considérée comme l’hymne national des Noirs américains. Les auditeurs de la chaîne n’ont pas eu droit à l’interprétation du Star spangled banner, l’hymne national du pays. 

Depuis quelques années, la NFL tente de faire amende honorable. Dans la foulée des génuflexions initiées par Colin Kaepernick, le circuit veut se rapprocher de la communauté noire en soulignant la discrimination dont elle fut, et est encore, victime. Vous vous souvenez peut-être que le président Trump avait farouchement dénoncé les initiatives des dirigeants de la NFL.

Portés par des intentions nobles ou par des impératifs commerciaux (les partisans de la NFL et les joueurs sont majoritairement noirs), les dirigeants ont donc décidé de hausser leur implication d’un cran en ne proposant aux téléspectateurs que l'hymne noir. C’est cette décision qui a fait réagir, et pas que chez les puristes ou les conservateurs.

Il faut d’abord comprendre que l’histoire de Lift every voice and sing a des racines profondes et que le chant était initialement un poème rédigé pour commémorer un anniversaire d’Abraham Licoln en 1905. Les références à l’émancipation des Noirs y sont évidentes, tout comme les nombreuses références bibliques à l’exode ou à la terre promise.

Depuis que le N.A.A.C.P., le plus vieil organisme de lutte pour la reconnaissance des droits civiques, a qualifié ce chant d’hymne national noir, son interprétation revêt un caractère symbolique majeur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le circuit professionnel de football avait déjà annoncé qu’on l’entonnerait pendant toute la première semaine du calendrier 2020.

Où est donc la controverse en 2021? Pour ma part, peu importe les intentions initiales du circuit, je n’y ai vu qu’un message important dans un contexte de division. Après tout, la mort de George Floyd et la condamnation de Derek Chauvin n’ont pas cicatrisé toutes les plaies ou atténué les inégalités.

Il semble que ma perception n’ait pas été celle de bien des observateurs au sud de la frontière, dont l’humoriste politiquement engagé Bill Maher et le membre du Temple de la renommée du basket Isiah Thomas.

Maher, un blanc généralement considéré comme progressiste, et Thomas, noir et très impliqué dans les débats entourant la question raciale, croient que l’interprétation de l’hymne noir risque éventuellement de diviser les gens et d’avoir un effet contraire à celui escompté.

Pour Maher et Thomas, encourager l’interprétation d’un autre hymne que l’hymne officiel, c’est contribué à diviser ou à ghettoïser. Maher va jusqu’à affirmer que si chaque groupe y va d’un hymne différent, loin d’encourager l’unité, on fonce vers une nouvelle forme de ségrégation. Martin Luther King Jr. ne rêvait-il pas que la couleur de la peau ne soit plus considérée?

Aussi paradoxal que ça puisse paraître, cette nouvelle ségrégation serait le fait du progressisme et non d’un vieux racisme conservateur pratiqué par les États défaits lors de la guerre de Sécession. Maher craint également que les jeunes Américains ne soient maintenant éduqués qu’à travers le prisme de la seule question raciale. Avant d’être Américain, on serait blanc, noir, etc.

Isiah Thomas insiste lui aussi sur la nécessité de regrouper les habitants du pays. Comme d’autres ils suggèrent même de revoir l’hymne national de manière à intégrer tout le monde, mais qu’on se limite ainsi à un seul chant rassembleur.

Si j’admets modestement que je n’avais pas anticipé cette nouvelle controverse, je me réjouis des débats qu’elle peut, et doit, entraîner. Si la reconnaissance des injustices est essentielle et incontournable, comment favorise-t-on le «vivre ensemble»?

Dans son texte, Concha pointe d’ailleurs en direction d’un sondage NBC qui précise que 82% de nos voisins sont convaincus que leur pays est trop divisé. Ces données ont été prélevées depuis que Joe Biden est président, sa seule présence ayant donc peu contribué à rassembler ses concitoyens.

Je termine ce premier petit billet de la semaine par un extrait de Lift every voice and sing qui pourrait inspirer l’ensemble des habitants des États-Unis, s’ils se décidaient à marcher dans la même direction: «Chantons une chanson pleine d’espoir que le présent nous a apporté; face au soleil levant de notre nouveau jour commencé, marchons jusqu’à ce que la victoire soit remportée.» On peut rêver un peu, non?