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L’art de bien faire chanter

La leçon
Photo courtoisie La leçon
Christine Daffe
Triptyque
186 pages

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Comment faire comprendre à un agresseur le mal qu’il a fait ? Christine Daffe invente toute une manière d’y arriver !

Moult témoignages d’abus, d’agressions et de gestes déplacés ont été mis sur la place publique grâce aux mouvements Agression non déclarée et Moi aussi. Mais ont-ils vraiment été entendus par les dénoncés ?

Personnage qui mène le bal dans le roman La leçon, Sophie Colin va pour sa part rendre inoubliable le message qu’elle destine à Thomas Tellier. Celui-ci, artiste peintre devenu ministre, a autrefois fait d’elle son jouet sexuel. Le temps est venu d’en parler.

Avec La leçon, l’auteure Christine Daffe livre un deuxième roman qui parle de façon inusitée d’un abus sexuel. Elle l’avait fait aussi dans Les gammes, paru il y a quatre ans, mais le propos était trop alambiqué pour être crédible.

Cette fois, elle frappe dans le mille. Ce sera fulgurant d’intelligence.

Le récit s’ouvre sur le ministre Tellier qui reçoit une lettre de Sophie. Elle l’invite à se rendre sur un blogue qu’elle a créé à son intention. Il devra le lire attentivement car chaque fois qu’un montant d’argent sera inscrit dans le texte, il faudra le lui verser ; un lien conduit à un formulaire de paiement.

S’il ne s’exécute pas dans le délai indiqué, une plainte sera déposée contre lui et les médias seront alertés.

Tellier sait qu’il a laissé des traces de sa relation d’autrefois avec Sophie, alors il va payer une première fois. En sachant qu’il y en aura d’autres.

Accrocheur

De fait, les textes reviendront vite. Or, tout sujet de chantage qu’il soit, Thomas Tellier va devenir accro à ces publications. Pourquoi ? Parce que Sophie y raconte sa vie avec un détachement et un talent d’écrivaine.

Son histoire débute alors qu’elle a six ans, et que ses parents, des Belges fraîchement immigrés, achètent un commerce à Montréal. La vie est dure et ses parents d’une sévérité absolue, alors Sophie doit rester tranquille. Elle fera complètement sienne cette injonction. 

On verra donc comment une sage fillette se transforme en une jeune femme qui ne saura pas dire non. Ce portrait psychologique est développé avec une telle attention au détail et un tel sens de la chute que ça donne envie de connaître la suite, même de la réclamer ! Oui, monsieur le ministre, « les mots font ça ».

En plus, il y a la mise en scène du blogue, composé de détails de tableaux et de notes qui résonnent. Sophie, ou plutôt Christine Daffe, sait y faire : tout est accrocheur. 

Le ministre lit donc avec avidité, et nous par-dessus son épaule. Sauf que lui, il a la peur au ventre – sa carrière et sa vie de famille sont menacées. Et c’est pire quand un texte n’indique pas de montant d’argent ou de date d’échéance. 

Ah ! Sophie se joue bien de lui ! Sans même le voir, lui parler, le toucher. Et elle restera en contrôle jusqu’au bout.

Finalement, ça vaut bien de tonitruantes dénonciations.