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Maria Chapdelaine : pauvre Louis Hémon!

Maria Chapdelaine
Photo courtoisie, MK2 Mile End

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Après avoir vu le dernier film de Sébastien Pilote, je n’ai pu que m’exclamer : « Tout ça pour ça ! ». 

Pauvre Louis Hémon ! Si son roman a fini par être tiré à plus d’un million d’exemplaires, les trois adaptations qu’on en avait faites jusqu’ici n’ont toujours connu qu’un succès relatif. Celle de Pilote ne connaîtra probablement pas un meilleur sort. Plus beau cinématographiquement, plus long que tous les autres de presque une heure, plus fidèle au roman aussi, son film s’apparente davantage à un documentaire de luxe qu’à une œuvre dramatique.

J’ai vu les films de Julien Duvivier, de Marc Allégret et, évidemment, celui de Gilles Carle dont j’ai écrit le scénario d’origine. Malgré la présence de Madeleine Renaud et Jean Gabin, le film de Duvivier est presque risible avec ses personnages de carton-pâte et sa vision franchouillarde de l’époque du roman et des grands espaces québécois. La coproduction franco-britannique bâtarde réalisée par Marc Allégret avec Michèle Morgan ne l’est pas moins. 

LA VERSION DE GILLES CARLE

Quant à la Maria Chapdelaine de Gilles Carle, elle eut une gestation difficile et une naissance tourmentée. C’est la productrice québécoise Nicole Godin qui en eut l’idée vers 1979. TF1 y étant favorable, elle embaucha le réalisateur Joël Séria (Les galettes de Pont-Aven) et m’en confia l’adaptation. Je m’y attaquai après m’être assuré que Séria voudrait une actrice ayant l’âge de l’héroïne du roman. Nous avions aussi convenu que la facture générale du film se rapprocherait du lyrisme de L’arbre aux sabots d’Ermanno Olmi, qui venait de gagner la Palme d’or à Cannes.

L’élection de François Mitterand en 1981 changea la donne. Tout étant politique en France, on ne voulait plus de Joël Séria. Nicole Godin m’assigna alors Claude Boissol. Il avait réalisé pour elle la minisérie Les fils de la liberté du romancier québécois Louis Caron. Boissol et moi nous sommes entendus pour que le rôle de Maria soit confié à une jeune actrice. Boissol souhaitait aussi que j’accélère le rythme du roman et que je le dépouille de ses aspects trop folkloriques. Notre travail commençait lorsque Nicole Godin déposa son bilan.

CAROLE LAURE DEVIENT MARIA

Des mois après, Harold Greenberg reprit le projet qu’il confia à Gilles Carle qui imposa Carole Laure. Si je voulais être remboursé pour mon travail et mes deux séjours en France dont j’avais assumé tous les frais, je n’avais pas le choix d’accepter cette Maria, qui avait deux fois l’âge du personnage. Je demandai que mon nom n’apparaisse pas au générique du film. Greenberg refusa.

C’est donc animé des meilleures dispositions que j’ai vu le film de Pilote. N’était-il pas le premier réalisateur dont la Maria avait l’âge de celle du roman ? N’avait-il pas déclaré « qu’on avait toujours fait du roman une mauvaise lecture » ? Je verrais donc enfin le roman mythique de Louis Hémon porté à l’écran correctement. 

Grâce aux images spectaculaires de Michel La Veaux et à la direction artistique inspirée de Jean Babin, le film de Sébastien Pilote est d’une majesté impériale. La distribution est impeccable. Avec ses yeux si expressifs, par la beauté de son visage sur lequel s’empreignent tous les sentiments, Sara Monpetit vaut à elle seule le billet d’entrée. Malheureusement, plutôt qu’en faire la véritable protagoniste, Pilote l’a réduite au rôle d’observatrice et de témoin d’une histoire interminable presque dénuée d’émotion. Je ne dis rien de François Paradis, rendu quasi inexistant. 

Le roman de Louis Hémon ferait donc partie de ceux dont l’adaptation nous laisse toujours sur notre appétit.