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La fuite chez Desjardins a profité aux fraudeurs de la PCU

Les données volées ont été utilisées par les malfaiteurs pour mettre la main sur l’aide d’urgence fédérale

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La Prestation canadienne d’urgence déployée à la hâte au début de la pandémie a profité aux fraudeurs qui détenaient les données volées chez Desjardins. En baissant sa garde pour distribuer rapidement l’argent, le gouvernement fédéral leur a permis de s’en mettre plein les poches.

• À lire aussi: «Facile» et «payant», voici le modus operandi des fraudeurs de la PCU

Des malfaiteurs ont réclamé des chèques de 2000 $ à l’assurance-emploi et à l’Agence du revenu du Canada, en usurpant l’identité de milliers de citoyens honnêtes.

Fraude PCU en chiffres
23 842* signalements au Centre antifraude du Canada entre le 6 mars 2020 et le 30 juin 2021
Attention
7,6 M$ Pertes financières attribuables estimées
22 800 rapports officiellement ouverts
quebec
Près de 40% de tous ces dossiers au Québec
* Ce chiffre inclut les fraudes par hameçonnage et textos

Notre Bureau d’enquête a constaté que :       

  • La fuite de données chez Desjardins a aidé les fraudeurs au Québec ;       
  • Les protections Équifax et TransUnion offertes aux victimes de Desjardins étaient inutiles ;       
  • Une importante question de sécurité qui devait permettre d’identifier le demandeur de la PCU était facile à contourner (voir autre texte) ;       
  • Il y a peu d’enquêtes policières ;       
  • Des milliers de citoyens fraudés se battent pour régler leurs dossiers (à lire demain) ;       
  • Ottawa peine à évaluer l’ampleur de la fraude.             

Écoutez l'entrevue de Paul Laurier au micro de Geneviève Pettersen sur QUB Radio:

Desjardins a nourri la bête

Les 16 victimes interrogées par notre Bureau d’enquête avaient un point commun : elles étaient clientes chez Desjardins et leurs données se sont envolées lors de la fuite survenue en juin 2019. 

Rappelons qu’un ex-employé de l’institution financière est soupçonné d’avoir volé les informations de 9,7 millions de membres. Des données se sont ensuite retrouvées entre les mains de criminels.

« La vaste majorité des victimes qui appellent [à l’Agence du Revenu et à Service Canada] sont des clients de Desjardins », confirme une source gouvernementale.

« La madame de Service Canada m’a dit que 99 % des gens qui appelaient, ça venait de Desjardins, du vol de données », indique Mélissa Groulx, une mère de famille victime de la PCU.

Au Canada, près de 40 % des victimes provenaient du Québec, selon les données du Centre antifraude du Canada.

Parmi eux, il y a plusieurs adolescents dont les données se trouvaient chez Desjardins.

Toutes les données

L’institution financière refuse toutefois de prendre le blâme.

« Il est très difficile et hasardeux de faire un lien direct entre un vol d’identité et la situation des renseignements personnels de Desjardins. [...] Plusieurs organisations ont aussi annoncé des fuites de renseignements personnels », a écrit par courriel le porte-parole Jean-Benoît Turcotti.

De plus, contrairement aux demandes de crédits privées, les protections Équifax et TransUnion offertes aux victimes de Desjardins ne signalent pas les fraudes liées aux prestations gouvernementales.

Les analystes consultés ont également confirmé les liens entre la fraude massive de la PCU et cette fuite.

« Desjardins, c’est la plus grosse brèche de sécurité au pays et au Québec. Ce sont des données qui contiennent tout ce qu’il faut pour faire une fraude », selon Patrick Mathieu, expert en sécurité de l’information. 

  • Écoutez l'entrevue de Philippe-Vincent Foisy avec Marie-Lise Mormina, journaliste pour TVA, sur QUB radio:   

 

Peu d’arrestations malgré les plaintes  

Stéphane Ruel, lieutenant détective au Service de police de la Ville de Québec, responsable de l’unité d’enquête sur les fraudes et produits de la criminalité.
Capture d'écran / J.E.
Stéphane Ruel, lieutenant détective au Service de police de la Ville de Québec, responsable de l’unité d’enquête sur les fraudes et produits de la criminalité.

Les petits fraudeurs de la PCU peuvent dormir tranquilles, car pratiquement aucune enquête n’a été ouverte dans les postes de police du Québec. Presque tous les dossiers ont été transférés à la GRC qui s’intéresse peu aux cas qui ne sont pas liés au crime organisé.

À Montréal, le service de police ne mène aucune enquête malgré plus de 1000 dossiers qui lui ont été soumis.

Du côté de la Ville de Québec, il n’y a pas d’arrestations pour plus de 800 dossiers.

Les policiers enquêtent uniquement s’il y a une possibilité de résoudre facilement l’enquête.

« On sait que les auteurs de ces crimes-là sont bien organisés. On sait qu’ils savent profiter des failles », signale le lieutenant-détective du SPVQ Stéphane Ruel.

Ainsi, plusieurs victimes ont tout simplement décidé de ne pas faire de signalement.

Pour cette raison, la Sûreté du Québec refuse de divulguer le nombre de plaintes reçues, car elles ne seraient pas représentatives de la réalité. 

Lorsqu’un citoyen est victime d’une fraude à la PCU, le gouvernement du Canada conseille tout de même aux victimes de faire une déposition au poste de police local.

Les dossiers sont transférés à la GRC, qui ne semble pas pressée d’enquêter.

« On continuera d’enquêter sur les fraudes d’envergure et sur celles liées au crime organisé, tandis que les services de police compétents apporteront leur soutien aux enquêtes locales », indique la sergente Caroline Duval de la GRC.

Victimes abasourdies

Les victimes sont ainsi laissées à elles-mêmes, sachant que peu de fraudeurs paieront pour ces crimes.

« On a tous eu des rapports de police différents. Dans certains cas, on avait beaucoup d’informations pour mener une enquête. On a reçu une lettre disant que nos dossiers sont fermés pour manque d’informations », signale Catherine Kozminski-Martin, une victime de Boucherville.

Elle a pourtant réussi à s’approcher des fraudeurs qui lui ont subtilisé son identité.

« On me disait que c’est pratiquement impossible de retrouver les fraudeurs. J’avais l’adresse, numéro de cellulaire, courriel. Et malgré tout, non, on ne peut pas les attraper », déplore-t-elle.

Perquisitions

La SQ a toutefois récemment mené des perquisitions à Rouyn-Noranda pour démanteler un réseau de fraudeurs.

Les criminels allégués auraient reçu illégalement 112 000 $, incluant 46 000 $ en demandes de PCU. Il y a eu sept arrestations dans ce dossier, mais aucune accusation pour le moment. 

Cadenas éclaté
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Fraude de la PCU

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