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Les confidences d’un chef de la mafia après son arrestation

Une vidéo d’interrogatoire inédite montre comment la police a tenté d’obtenir des aveux de Leonardo Rizzuto

Leonardo Rizzuto interrogatoire
Photo courtoisie Assis dans un fauteuil en cuir, Leonardo Rizzuto s’apprête à prendre une gorgée d’espresso que les policiers lui ont apporté durant son interrogatoire au quartier général de la Sûreté du Québec, le 19 novembre 2015.

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« Ma vie, elle est ce qu’elle est. [...] Tu as raison, on pourrait en faire un film incroyable. Les gens croiraient que c’est de la fiction, mais c’est vraiment arrivé... »

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Leonardo Rizzuto fait cette confidence étonnante à l’enquêteur Cédric Aubut dans une salle d’interrogatoire, au quartier général de la Sûreté du Québec, le matin du 19 novembre 2015, comme le montre un enregistrement vidéo obtenu par notre Bureau d’enquête.

Le fils de Vito Rizzuto, le défunt parrain de la mafia montréalaise, n’apparaît pas ébranlé outre mesure, bien qu’il ait été appréhendé quelques heures auparavant dans sa luxueuse résidence de Laval, alors qu’il se préparait à accompagner son fils à un tournoi de hockey mineur en Outaouais.

Sur le mandat d’arrestation qu’on lui a exhibé, l’avocat alors âgé de 46 ans a appris avec surprise qu’il sera accusé de gangstérisme à la suite du projet d’enquête Magot. 

Une quarantaine d’autres individus liés au crime organisé se sont également fait passer les menottes aux poignets ce matin-là. 

Avec respect

Mais les policiers ont choisi de ne pas menotter Rizzuto sous les yeux de sa conjointe et de ses enfants, ce que le principal intéressé dit avoir apprécié.

Les policiers le considèrent alors comme l’un des nouveaux « décideurs » de la mafia italienne, un milieu où le respect est une valeur sacrée. 

Ils ont donc élaboré une stratégie pour le traiter avec égards, en espérant que Rizzuto sera enclin à briser l’omerta si chère à la mafia et à discuter. Irait-il même jusqu’à faire des aveux ?

« Honnêtement, je dois reconnaître que c’est un honneur pour moi d’avoir été choisi pour te rencontrer », lui confie l’enquêteur Cédric Aubut après avoir fait un parallèle entre la vie des Rizzuto et le film Le Parrain.

Assis dans un fauteuil en cuir au lieu des chaises de bureau réservées aux autres prévenus, Leonardo Rizzuto prend une gorgée du café avec deux sucres et un lait qu’on lui a apporté. Il admet auprès de l’enquêteur Aubut que le fauteuil est « confortable ». 

« Je sais à quoi servent ces pièces et comment elles peuvent être utilisées. Les gens font des erreurs dans ces pièces. Ils parlent... Je ne répondrai à aucune de tes questions », dit-il avec un sourire en coin, comme s’il flairait un piège, quand l’enquêteur l’avise qu’il lui expliquera les rouages de l’enquête.

Frondeur

Cela ne l’empêchera pas d’être très volubile, lui qui sait fort bien que le premier conseil qu’un avocat donne à un prévenu, c’est de garder le silence. 

Il met Aubut au défi de lui montrer les preuves qui l’incriminent et n’hésite pas à critiquer vertement les méthodes d’enquête policière, dont le recours à des « taupes ».

« La vérité, c’est que vous êtes entourés de bons menteurs. [...] Votre problème, c’est que vos informateurs sont des ordures qui font ça pour de l’argent. Et vos dossiers avec des informateurs s’écroulent en cour parce que ce sont des vidanges. C’est vrai, Cédric », déclare Rizzuto à Aubut, les deux hommes ayant convenu de s’appeler par leur prénom.

Le présumé codirigeant du clan Rizzuto apprend que la police l’a surveillé en compagnie de trafiquants de drogue ou de gros noms du crime organisé et qu’elle a enregistré à leur insu une réunion où ils parlaient « affaires » à son bureau d’avocat.

« Ça ne me rend pas nerveux. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que je sais ce que je fais. Et je fais zéro, dit-il en arrondissant l’index et le pouce de sa main gauche pour former ce chiffre. Je connais des gens. C’est tout. Vous pouvez prendre des photos de moi [avec eux] et faire des théories. »

Conscient qu’il ne sera pas libéré de sitôt, Rizzuto soutient que son séjour derrière les barreaux en attendant son procès sera « injuste » et « triste ».

—Tu devrais savoir que je n’ai pas d’affaire ici. Tu sais ce que je suis dans votre enquête ? Je suis votre trophée ! Va me chercher la preuve que j’ai comploté pour vendre de la cocaïne, Cédric. Allez ! Come on, man ! You know...

— Je sais que tu ne touches pas à la drogue. Ce n’est pas toi qui la vends, évidemment. Mais tu fais partie de ceux qui décident en haut, lui répond Aubut.

Nicolo Rizzuto, le grand-père de Leonardo, a été tué dans la cuisine de sa résidence par un tireur caché dans sa cour arrière, en novembre 2010.
Photo d'archives
Nicolo Rizzuto, le grand-père de Leonardo, a été tué dans la cuisine de sa résidence par un tireur caché dans sa cour arrière, en novembre 2010.

Sorts tragiques

L’enquêteur aguerri se risque ensuite à toucher une corde sensible de son vis-à-vis.

« Vous aimeriez tellement que la cocaïne devienne légale [...] comme le cannabis le sera bientôt. Vous n’auriez plus à toujours vous surveiller ou à regarder au-dessus de votre épaule, ni à faire attention à ce que vous dites au téléphone. Mais la police n’est pas votre seule préoccupation. Il y a aussi vos compétiteurs. Ton frère n’a pas été tué par erreur. »

Leonardo Rizzuto photographié en 2007 derrière  son frère aîné, Nick Jr, qui a été assassiné en décembre 2009.
Photo d'archives
Leonardo Rizzuto photographié en 2007 derrière son frère aîné, Nick Jr, qui a été assassiné en décembre 2009.

Rizzuto réagit aussitôt, piqué au vif que le policier évoque le meurtre de son frère aîné, Nick Jr, tué par balles à Montréal en 2009, pendant que leur père était emprisonné aux États-Unis.

— Tu crois que le meurtre de mon frère a quelque chose à voir avec la drogue ? C’est justement ce que j’essaie de te faire comprendre depuis ce matin. Vous êtes totalement dans le champ ! Il y a autre chose, mais ça n’avait rien à voir avec la drogue. 

— Je ne voulais pas insinuer que c’était relié à la drogue, mais seulement te dire que ce n’était pas un accident. C’était lié à une guerre de pouvoir et cette guerre dure encore aujourd’hui. Et c’est malheureux, précise Aubut en ajoutant que Nicolo, le grand-père de Leonardo, a lui aussi été assassiné pour la même raison en 2010.

— OK, je t’ai mal compris. Il n’y a jamais eu de drogue reliée à aucun de ces [meurtres] qui sont arrivés dans ma famille. Jamais. Mon père voulait juste ce qu’il y a de mieux pour nous. Tout ce qu’il souhaitait, c’était d’arriver à mener des affaires légitimes pour sa famille, pour mon frère et pour moi, enchaîne Rizzuto en prenant une gorgée de l’espresso qu’on vient stratégiquement de lui apporter pour lui garder la langue déliée. 

Affaire de famille

Nicolo Rizzuto lors de son arrestation par la GRC dans l’opération Colisée en 2006.
Photo d'archives
Nicolo Rizzuto lors de son arrestation par la GRC dans l’opération Colisée en 2006.

Aubut a vite compris qu’il ne gagnerait rien à presser de questions ce membre du Barreau, qui ne s’incriminera pas une seule fois. 

Mais l’enquêteur tient à lui révéler plusieurs détails sur l’enquête Magot, qui ciblait une alliance entre la mafia, les Hells Angels et les gangs de rue, pour voir quelle réaction il suscitera.

— Je te crois quand tu dis que ton père n’a jamais voulu ça pour toi, poursuit Aubut. T’as visiblement eu une bonne éducation. T’as une bonne profession.

— Moi, tout ce que je veux, c’est d’avoir une vie, de pouvoir élever mes enfants, de gérer une entreprise légale et de continuer d’avancer. C’est tout, dira Rizzuto.

— Mais ma théorie, c’est que la mafia est une affaire de famille. Et que tu en as hérité. Parce que ton nom est hautement respecté. 

— Tu dis que j’ai hérité de quelque chose. C’est juste une théorie. Une opinion. Mais la réalité ? C’est la réalité qui importe. C’est ce que tu peux prouver...

Vito Rizzuto a été emporté par la maladie en décembre 2013 à Montréal, peu après avoir purgé six ans d’incarcération aux États-Unis pour complot de meurtres
Photo d'archives
Vito Rizzuto a été emporté par la maladie en décembre 2013 à Montréal, peu après avoir purgé six ans d’incarcération aux États-Unis pour complot de meurtres

« Je suis prêt... »

Plus de six heures après avoir commencé, l’interrogatoire prendra fin après cette dernière réplique livrée sur un ton serein par Leonardo Rizzuto. 

« J’aurais préféré ne pas être mêlé à tout ça. Mais c’est comme ça. C’est la vie. Peut-être que ça va bien se passer pour moi. Peut-être pas. On verra. Je suis prêt pour l’un ou l’autre, Cédric. »  

Le 19 février 2018, le juge Éric Downs a écarté l’opération d’écoute électronique effectuée contre l’avocat Rizzuto en la déclarant illégale. Puisque la Couronne a avisé le tribunal qu’elle n’avait pas d’autre preuve à offrir, Rizzuto, qui était détenu depuis son arrestation, a été acquitté.  

Maintenant âgé de 52 ans, Leonardo Rizzuto est toujours considéré comme l’un des codirigeants du clan Rizzuto, qui serait maintenant redevenu le groupe criminel le plus puissant de la province, selon un rapport interne du Service du renseignement criminel du Québec, dont notre Bureau d’enquête faisait état hier.