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Hausses salariales en CPE: la colère gronde chez les garderies non subventionnées

Déjà mises à mal par la pandémie, elles ne digèrent pas les augmentations des éducatrices

Quebec
Photo d’archives, Stevens Leblanc Caroline Létourneau, ici dans sa garderie privée Montessori Beauce, à Saint-Georges, au printemps 2020, doit composer avec des départs d’éducatrices vers des CPE.

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L’augmentation jusqu’à 17 % des salaires des éducatrices en CPE, accordée la semaine dernière par le gouvernement, ne passe pas auprès des garderies privées non subventionnées qui voient des employés déserter et lancent un cri d’alerte pour leur survie.

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 Depuis l’annonce du gouvernement, la garderie Montessori Beauce, à Saint-Georges, a vu quatre de ses 14 éducatrices prendre la direction d’un CPE.

«On ne peut rien faire pour garder nos employés à 17% d’augmentation salariale, déjà qu’on a une pénurie de main-d’œuvre incroyable», explique la propriétaire Caroline Létourneau qui s’attend à d’autres départs.

«J’ai travaillé 10 ans pour réaliser mon rêve, on remonte la pente de la COVID et en l’espace d’une semaine, après l’annonce du ministre de la Famille (Mathieu Lacombe), tout s’envole. Le gouvernement parle de créer 9000 places, mais il ne tient pas compte de toutes les garderies qui vont fermer», dénonce Mme Létourneau.

À bout de ressources, elle estime même ne plus pouvoir continuer.

«On ne finira pas la semaine. Je n’ai plus d’employés. Depuis trois semaines je paie une entreprise 150$ de l’heure pour me trouver des employés. Elle n’en trouve pas. Vous m’envoyez l’armée pour m’occuper des enfants ou je ferme et je perds tout», se décourage-t-elle.

Rattrapage à l’eau

À Thetford Mines, Zina Pantorno dirige la garderie Les P’tites merveilles qui accueille 39 enfants et emploie huit éducatrices. Elle estime que la réponse initiale de la CAQ aux demandes des éducatrices en CPE «lui a coupé les jambes».

«C’est catastrophique. J’avais augmenté le salaire de mes éducatrices il y a trois semaines. En fonction de cette hausse, j’avais aussi augmenté de 8$ par jour les tarifs des parents pour arriver. Là, le gouvernement augmente les salaires (en CPE) de 12 à 17%. Je ne peux plus demander davantage aux parents», déplore Mme Pantorno.

Ce n’est pas le seul problème avec lequel elle devra composer.

«Un CPE de 62 places est en train de se construire à 5 km de ma garderie. Qu’est-ce que vous pensez qu’il va arriver avec mes éducatrices et mes enfants? Mes parents sont probablement déjà sur la liste d’attente», craint Mme Pantorno.

«Ça ne me dérangerait pas d’être convertie en CPE, mais il faut faire quelque chose, sinon je vais fermer, implore-t-elle. J’ai investi beaucoup d’argent dans cette garderie, donnez-moi la chance de continuer à opérer.»

Mme Pantorno a aussi souligné, comme d’autres intervenants contactés par Le Journal, que l’arrêt de la modulation des tarifs selon les revenus des parents par le gouvernement actuel «a fait vraiment mal à beaucoup de garderies non subventionnées.»

Elle explique que maintenant tous les parents, indépendamment de leurs revenus, paient le même tarif de 8,50$ en CPE. Cependant, dans les établissements non subventionnés, les parents les plus aisés reçoivent moins de crédits de frais de garde. «Pourquoi ce système à deux vitesses? Les parents crient à l’injustice avec raison», pense-t-elle.

Un ciel noir

Khalid Daher, président de l’Association québécoise des garderies privées non subventionnées, parle lui d’une «hécatombe» qui s’annonce.

«Le gouvernement écoute les éducatrices, mais il ne veut pas nous écouter. Le ministre Lacombe est assez intelligent pour comprendre que ses décisions vont nous détruire. On n’a jamais arrêté de le lui dire. Beaucoup de garderies sont en train de fermer des groupes et ça va s’accélérer», peste-t-il.

«On a un ministère de la Famille qui n’en est pas vraiment un. Je préfère l’appeler le ministère des CPE», ironise M. Daher.

Ce dernier possède une garderie à Montréal, Les Joyeuses Marguerite, qui vient de perdre une éducatrice. L’entreprise ne compte plus que 38 enfants sur une possibilité de 78, en raison de transferts vers les CPE. Il ne pense pas pouvoir opérer encore plus de quatre à six mois.

Ce matin et demain, des garderies non subventionnées comptent faire des grèves et manifester.

«Si rien n’est fait, on va fermer trois autres jours. Et si rien ne change, on va peut-être rendre nos permis et mourir dans la dignité», affirme-t-il.

En péril

Le problème de désertion est aussi vécu par Ouadia El Mjidi à sa garderie Les petits anges dans l’ouest de Montréal.

«C’est très difficile de garder nos enfants. Je n’en ai plus que 12, incluant les deux miens, sur une capacité de 51. Les gens appellent et demandent si nous sommes un CPE et répondent qu’ils vont poursuivre leurs recherches. Ils ne viennent même pas voir ce qu’on a à leur offrir», précise-t-elle.

Mme El Mjidi a aussi perdu deux de ses trois éducatrices au profit d’un CPE depuis la semaine dernière.

«Depuis l’annonce, c’est encore plus difficile de recruter des éducatrices qualifiées. Une candidate m’a demandé les mêmes conditions qu’en CPE avant même l’entrevue. C’est impossible de continuer à opérer dans ces conditions. Je ne vois aucun futur. Nous devons travailler davantage que les CPE qui eux n’ont pas à se battre pour trouver des clients. La situation est injuste pour les parents, les éducatrices et pour nous», dénonce-t-elle.

«Broche à foin»

David Haddaoui, président de l’Association des garderies non subventionnées en installation du Québec (AGNSI), qualifie de «phénoménal» le nombre de départs d’éducatrices que lui ont rapporté ses membres.

«Les 70 000 enfants dans notre réseau sont traités d’une manière broche à foin puisqu’il n’y aura plus d’éducatrices dans nos services de garde. Je comprends les éducatrices qui veulent partir. C’est assez naturel de vouloir améliorer son sort. Le gouvernement a accentué l’iniquité existante. Il y a des gens qui ont gagné au loto une place à 8,50$ et ceux qui payent jusqu’à plus de 40$ par jour», dit-il.

M. Haddaoui affirme que son organisation a donné au gouvernement des solutions pour régler le problème. Il pourrait augmenter le remboursement anticipé aux parents pour qu’ils payent au bout du compte le même prix qu’en CPE ou encore convertir les 70 000 places des garderies non subventionnées en CPE.

Il souligne aussi le problème de la main-d’œuvre et l’impossibilité de respecter le taux de qualification qui fait en sorte que deux éducatrices sur trois doivent avoir suivi la formation requise.

Le président de l’AGNSI a aussi donné des indications sur le déroulement des manifestations d’aujourd’hui. «Les (gens des) garderies vont se diriger dès 9h vers les bureaux de leur député partout au Québec, peu importe leur allégeance politique.»

Appel aux parents

Marie-Claude Collin, présidente de la Coalition des garderies privées non subventionnées du Québec, abonde dans le même sens en disant aussi que plusieurs éducatrices ont quitté des organisations de son réseau.

«C’est une question d’argent (...) Les CPE cherchent beaucoup les éducatrices qualifiées et ils ont des subventions. Ils font de la surenchère. Maintenant les éducatrices demandent 27% sur trois ans. Ça nous rend la vie impossible. Je vais devoir refiler la facture aux parents. C’est lui qui paye en bout de ligne», dit-elle.

«Il est minuit moins une si le gouvernement ne veut pas perdre des milliers de places dans son réseau. Si les parents des services de garde non subventionnés ne chialent pas aujourd’hui, nous allons continuer à les augmenter pour payer les éducatrices. Ils vont payer pour le déséquilibre entre le subventionné et le non subventionné dont le ministre de la Famille actuel et les précédents sont responsables», conclut Mme Collin.

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