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Changement de carrière: profs, éducatrices et infirmières quittent le bateau

Plusieurs de ces travailleuses tant recherchées ont changé d’emploi pour retrouver une qualité de vie

Josée Therrien
Photo Martin Chevalier Début septembre, Josée Therrien était encore infirmière auxiliaire en CHSLD, le métier qu’elle pratiquait depuis 25 ans. Elle est maintenant animatrice à la Maison de la famille, un organisme communautaire, à Berthierville.

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Elles étaient infirmières, professeures, éducatrices. Elles travaillent maintenant dans une banque, une épicerie ou dans l’immobilier. De nombreuses travailleuses ont quitté le bateau du réseau public, qui craque de partout avec la pandémie.

« Je me lève le matin et je suis contente. Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé », confie Josée Therrien, 43 ans.

Depuis un peu plus d’un mois, elle anime des ateliers dans un organisme communautaire de soutien aux familles. Et même si elle doit composer avec le stress d’apprendre un nouveau métier, elle a « 100 livres de moins sur les épaules. »

Le 13 septembre, elle a remis sa démission au CHSLD de Joliette où elle a travaillé comme infirmière auxiliaire pendant 25 ans. 

Il fut un temps où elle était celle qui remontait le moral de ses collègues, qui donnait toujours son 110 %, relate-t-elle. 

Mais depuis plusieurs mois, elle ne se reconnaissait plus. « Je finissais presque tous les jours en pleurant [...] C’était en train de me tuer intérieurement. » 

Avec la pandémie et le manque de personnel, les tâches ont explosé. « On n’arrivait même pas à faire le strict minimum pour les résidents [...] Je n’étais plus capable de voir ça. »

Exacerbés

Le Journal a parlé à une quinzaine de travailleurs, presque toutes des femmes, qui ont quitté, dans les deux dernières années, un boulot qui consiste à prendre soin ou à éduquer.

L’une d’entre elles s’est même tournée vers le travail du sexe après avoir été éducatrice en centre jeunesse.  

« La pandémie est venue exacerber les difficultés vécues [...] pour les femmes en particulier », résume Diane-Gabrielle Tremblay, professeure en ressources humaines à la TÉLUQ.  

Au boulot, les problèmes se sont intensifiés. Pendant ce temps, c’est souvent sur les femmes que retombait la responsabilité de s’occuper des enfants lorsque l’école ou la garderie fermait, explique Mme Tremblay.  

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Mieux à l’épicerie

Josée Therrien est passée d’un salaire de 30 $ à 20 $ l’heure. Elle n’a plus de fonds de pension ni d’assurances. « Mais le salaire, ça n’achète pas la qualité de vie ni la santé. »

Sandra Rizzo, 41 ans, a aussi baissé de salaire. Elle était éducatrice en garderie. Elle travaille dans le prêt-à-manger d’une épicerie de Blainville depuis début septembre.

En calculant les dépenses en essence et les possibilités de promotion, elle s’estime gagnante. « Pour l’instant, j’adore ça. »

Avec le manque de soutien pour s’occuper des enfants atypiques, les rapports à remplir, le manque de reconnaissance, l’idée de retourner en garderie n’est plus une option, explique-t-elle. « J’avais accumulé tellement d’amertume... »

Pour plusieurs, la décision a été dure et la culpabilité reste. Pendant des mois, Josée Therrien a ruminé avant de faire le grand saut. « Le plus difficile, c’était de me dire : le petit peu que tu pouvais faire, c’était déjà ça. »  

DE LA GARDERIE AUX MÉDIAS SOCIAUX

Josée Therrien
Photo courtoisie

« Là, j’ai un meilleur salaire et ça me révolte », s’exclame Jennifer Martin, 39 ans, de Terrebonne.  

Elle a été éducatrice dans une garderie subventionnée pendant près de vingt ans. Depuis août, elle est spécialiste des médias sociaux dans le domaine du tourisme. 

« Je suis en télétravail. J’ai la maison à moi toute seule », raconte celle qui avait l’habitude de travailler dans un bruit constant.

Maintenant qu’elle peut comparer, elle réalise à quel point son ancien métier était sous-payé. 

« Mes petits cocos me manquent, avoue-t-elle. Mais la fatigue, ça ne me manque pas. » 

DE L’ÉCOLE À L’IMMOBILIER

Josée Therrien
Photo courtoisie

Cathy Thibeault, 46 ans, était directrice d’une école secondaire quand la pandémie lui est tombée dessus. Après impôt, elle gagnait à peine plus que quand elle était enseignante. « On est directeur 24 h par jour et 7 jours sur 7. »

La goutte qui a fait déborder le vase, ce sont les cours universitaires en gestion scolaire qu’elle devait suivre à temps partiel en plus de son travail. 

Depuis novembre 2020, elle est directrice des opérations dans la compagnie de gestion immobilière de son frère. « Plus j’en donne, plus je vois [le résultat]. » 

DE PROF À ENTREPRENEURE

Josée Therrien
Photo courtoisie

Carolyn Morris, 48 ans, s’est donnée « à 110 % » comme enseignante au secondaire pendant 20 ans. De plus en plus, ses classes devenaient difficiles à gérer : des jeunes du programme enrichi côtoyant des élèves autistes, et pas de ressources pour la soutenir, explique la résidente de Terrebonne.

Elle a donc démarré sa propre boutique de scrapbooking et remis sa démission le 27 février 2020. « Ça a été un gros deuil. » Mais depuis, son stress a chuté de 70 %.  

DE L’HÔPITAL À LA BANQUE

« C’est en larmes que j’ai commencé mes recherches d’emploi, raconte Vanessa---, 27 ans. Mais j’ai choisi ma famille », dit cette mère de deux enfants en bas âge.

Elle était infirmière auxiliaire aux urgences en Montérégie. « Même avec les deux pieds dans la merde [...] quand il fallait--- réanimer des patients, j’avais toujours un énorme sang-froid. » Il y a un an, elle a quitté ce métier qui la passionnait en raison des horaires de fou. 

Elle est maintenant agente de bureau dans une institution financière. Elle a préféré taire son nom de famille pour ne pas se mettre à dos son nouvel employeur.  

Le secteur public moins attrayant qu’avant  

La pandémie et la pénurie de main-d’œuvre sont en train de faire du secteur public un employeur moins alléchant que le reste du marché, estiment plusieurs intervenants.  

« On a longtemps cru que le public, c’était la panacée, et que d’y obtenir un poste, c’était la joie de vivre », mais ce n’est visiblement plus le cas, ironise Éric Gingras, président de la Centrale des syndicats du Québec. 

Globalement, les chiffres ne montrent pas d’exode du public vers le privé, note Simon Savard, économiste principal à l’Institut du Québec.

Le facteur de fond pour expliquer la pénurie, c’est le vieillissement de la population et les départs à la retraite, explique-t-il. 

Mais beaucoup de témoignages se recoupent : l’impression d’être un « numéro » dans un système déshumanisé, d’être poussés à butcher le travail. 

« On a tellement peur que tu ne fasses pas ton travail qu’on te demande de la paperasserie pour prouver que tu fais ton travail, ce qui te laisse moins de temps pour faire ton travail », illustre Caroline Senneville, présidente de la Confédération des syndicats nationaux. 

Leurs enfants écopent

À cela vient s’ajouter le fait que ces métiers sont extrêmement exigeants sur le moral. « Le réservoir à empathie se vide », illustre Jean-François Tremblay, professeur en relations industrielles à l’UQO. 

« Je n’avais plus de patience avec mes propres filles », témoigne Sandra Rizzo, ex-éducatrice en garderie.

C’est aussi ce qu’a vécu la travailleuse sociale Marie-Pier Héroux, 38 ans. « Quand ma fille avait des problèmes à son école, je ne voulais pas l’entendre. »

Elle a vu la détresse exploser et les listes d’attente en santé mentale s’allonger. Elle travaillait dans un groupe de médecine familiale, « le secteur le moins pire du réseau », résume-t-elle. « Et même là, je n’étais plus bien. »

Elle a remis sa démission le 9 septembre pour ouvrir son cabinet privé, où la clientèle est généralement moins lourde. 

Les travailleuses sociales dans la mire des agences  

Il n’y a pas que les infirmières qui se font recruter par des agences privées pour exécuter le même travail qu’elles font dans le réseau de la santé. C’est aussi le cas de travailleuses sociales. 

Élisabeth (nom fictif), 26 ans, a fait le saut vers une agence privée cet été. Elle était travailleuse sociale dans le réseau de la santé et des services sociaux jusqu’au printemps dernier. 

Pour le double de son ancien salaire, elle fait pratiquement le même travail qu’avant auprès de la clientèle de CISSS, mais sans en être l’employée.

Pareil pareil

« Je me doutais que ce serait semblable, mais pas à ce point-là. Mes tâches sont exactement les mêmes », dit celle qui a préféré garder l’anonymat pour ne pas susciter de frictions avec ses partenaires du réseau. 

Elle estime que ses conditions se sont améliorées. « Je suis capable de parler à un gestionnaire qui me répond dans l’heure ou dans la journée », s’étonne-t-elle. 

Cette réalité est bien connue en soins infirmiers. Le premier ministre François Legault a même dû annoncer il y a deux semaines des primes afin de convaincre les infirmières d’agences de revenir vers le public. 

Exode

Quand la travailleuse sociale Marie-Pier Héroux a quitté le réseau public pour ouvrir son propre cabinet, elle a publié un long mot sur Facebook à la fin septembre. Pas moins de 37 travailleurs sociaux lui ont écrit pour lui dire qu’ils avaient fait le même saut dans les dernières années, rapporte-t-elle. 

« Sur mon Facebook, je vois beaucoup des messages de gens qui quittent le bateau », abonde Roxanne Palardy, qui représente les travailleurs sociaux du milieu de la santé au sein de la Confédération des syndicats nationaux.

Ce n’est pas seulement le salaire qui est en cause. C’est surtout le sentiment d’impuissance dans lequel le système les place, expliquent les intervenants interrogés.

« C’est un peu déplorable parce que cela témoigne d’une tendance à la privatisation », affirme Pierre-Paul Malenfant, président de l’Ordre des travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. 

Lui-même, il a été approché par des agences privées par le passé, avoue-t-il.  

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