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Crime organisé: la descente aux enfers de «Mom» Boucher en cellule

L’ex-chef des Hells Angels est confiné à cette petite pièce dans un pénitencier à sécurité super maximale

Capture d'écran
Photo courtoisie Maurice « Mom » Boucher a beaucoup changé, comme en témoigne cette photo prise en 2015.

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L’ancien chef des Hells Angels est confiné dans une cellule minuscule d’un pénitencier où il a dû remplacer son filet mignon par du tofu et où les terroristes sont ses nouveaux compagnons.

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Le nouveau livre Le Parloir – Manigances et déchéance de Maurice « Mom » Boucher, écrit par les journalistes Eric Thibault et Félix Séguin de notre Bureau d’enquête, révèle une foule de détails méconnus du public au sujet du quotidien de l’ex-motard le plus puissant du pays. 

Pour celui qui disait faire 10 000 $ par semaine en argent de poche et se payer des bouteilles de vin à 2000 $ alors qu’il était au sommet de la gloire dans les années 1990, c’est une vraie descente aux enfers. 

L’ouvrage relate de larges extraits du projet d’enquête Magot, que les policiers ont mené concernant Boucher, alors qu’il complotait pour faire tuer le caïd mafieux Raynald Desjardins à partir de l’Unité spéciale de détention (USD), à Sainte-Anne-des-Plaines, en 2015.

Une image de filature policière montrant Gregory Woolley, l’ex-garde du corps de Mom, et la fille de l’ancien chef des Hells, Alexandra Mongeau, qui furent tous deux accusés de complot de meurtre avec Boucher avant d’être libérés.
Photo courtoisie
Une image de filature policière montrant Gregory Woolley, l’ex-garde du corps de Mom, et la fille de l’ancien chef des Hells, Alexandra Mongeau, qui furent tous deux accusés de complot de meurtre avec Boucher avant d’être libérés.

Avec des maniaques

Le motard déchu occupait alors la cellule numéro 104 du seul établissement à sécurité « super-maximum » au Canada. 

Une cellule « trop petite » à son goût où le modeste mobilier est vissé aux murs et au plancher pour des motifs de sécurité, dit-il à sa fille, Alexandra, lors de visites où leurs conversations ont été interceptées par la police. 

Voici un aperçu de la petite cellule 104 où Mom Boucher passe la plupart de ses journées au pénitencier.
Photo courtoisie
Voici un aperçu de la petite cellule 104 où Mom Boucher passe la plupart de ses journées au pénitencier.

« Tu dors quasiment la tête dans le bol [de toilette] », s’imagine sa fille après que Boucher lui a fait une description de sa cellule.

La toilette et le lavabo de la modeste cellule occupée par Boucher.
Photo courtoisie
La toilette et le lavabo de la modeste cellule occupée par Boucher.

C’est là que l’homme de 67 ans, habitué aux gymnases d’entraînement bien équipés qu’il fréquentait dans l’est de la ville de Montréal, essaie tant bien que mal de faire de l’exercice – en courant sur place, pieds nus, ou en soulevant des bouteilles d’eau en guise d’haltères. 

« Icitte, si tu veux avoir de l’air, il faut que tu coures », lance Boucher à sa fille, qui s’étonnait que le pénitencier ne soit pas doté de climatisation.

Même s’il passe la plupart de ses journées isolé des autres détenus, Maurice Boucher n’a pas la paix. De sa cellule, il dit entendre les cris des maniaques sexuels enfermés « plus loin dans [sa] wing » et qui sont « tout le temps tout nus », ou ceux des agents correctionnels qui font leur tournée.

Climat de tension

Pour lui, briser l’isolement en parlant au téléphone avec quelqu’un est presque plus enrageant que de se cloîtrer dans le silence. 

« J’haïs le téléphone à mort, mentionne-t-il à sa fille qui lui rend visite. J’entends pas. Y a trop de train icitte. Chu là à répéter : “Qu’est-ce t’as dit ?”. C’est trop écho. Deux gars qui chuchotent ensemble à l’autre bout du couloir, c’est pareil comme si tu serais avec eux autres. »

Selon lui, « tout est fait pour mettre de la tension » dans ce pénitencier, dit-il à Alexandra. 

Quelques semaines après avoir prononcé ces paroles, Boucher, qui a été la cible de trois attaques à l’arme blanche à l’USD depuis sa condamnation en 2002 pour avoir commandé les meurtres de deux agents correctionnels, a lui-même été pris à asséner une quinzaine de coups de pic artisanal à un autre détenu dans la cour extérieure du pénitencier.

Tofu et prières

Sa fille n’en revient pas lorsque Boucher lui confie qu’il est devenu un mordu du tofu.

« J’aime mieux ça que des patates frites. C’est bon en ostie », lui dit-il.

Il explique avoir pris goût à cet aliment à base de soja en côtoyant des codétenus d’origine arabe qui sont incarcérés à l’USD pour avoir commis des actes de terrorisme. 

L’ex-chef des Hells se dit « croyant » et fait ses prières « tous les soirs ». À un mur de sa cellule, il a accroché un calendrier de la Société biblique canadienne qui lui sert aussi de journal intime et sur lequel il note la date de chacune des rares visites qu’il reçoit. 

Boucher utilisait un calendrier de la Société biblique canadienne comme agenda où il notait toutes les visites de ses proches.
Photo courtoisie
Boucher utilisait un calendrier de la Société biblique canadienne comme agenda où il notait toutes les visites de ses proches.

Amer, il affirme que « le Québec veut se débarrasser » de lui. 

« J’pensais pas de me retrouver icitte. J’avais ben plus de chances de me faire [tuer] », dit-il à sa fille en évoquant la période où il dirigeait les Hells et menait la guerre sanglante qu’ils ont livrée aux Rock Machine pour obtenir le contrôle du marché québécois de la drogue durant les années 1990.  

Plusieurs crimes avant la prison à vie
23 juin 1953
Né à Causapscal en Gaspésie, il est âgé de deux ans quand sa famille et lui déménagent à Montréal.
1973 à 1984
Il cumule plusieurs condamnations pour vols à main armée, introduction par effraction et agression sexuelle sur une mineure.
1er mai 1987
Il entre dans les Hells Angels du chapitre de Montréal qu’il dirigera dès le début des années 90.
1994
Il fonde le chapitre d’élite Nomads des Hells, l’année où la guerre éclate entre sa bande de motards et l’Alliance formée des Rock Machine et de trafiquants indépendants. PHOTO COURTOISIE
26 juin 1997
L’agente correctionnelle Diane Lavigne est tuée par balles peu après avoir quitté la prison de Bordeaux.
8 septembre 1997
L’agent correctionnel Pierre Rondeau est assassiné à proximité de la prison de Rivière-des-Prairies.
5 décembre 1997
Stéphane «Godasse» Gagné, un homme de main des Hells, est arrêté. Il devient délateur et incrimine Boucher comme étant celui qui a commandé les meurtres des gardiens de prison. PHOTO COURTOISIE
18 décembre 1997
Boucher est arrêté à son arrivée à l’hôpital Notre-Dame où il devait être opéré pour une tumeur à la gorge et le lendemain, il est accusé des meurtres prémédités des deux agents. PHOTO ARCHIVES JOURNAL DE MONTRÉAL
27 novembre 1998
Boucher est acquitté par le jury et il sort triomphant du palais de justice de Montréal avec plusieurs autres motards. PHOTO COURTOISIE
10 octobre 2000
Il est de nouveau arrêté quand la Cour d’appel casse le verdict d’acquittement et ordonne la tenue d’un nouveau procès.
5 mai 2002
Cette fois, il est déclaré coupable et condamné à la prison à perpétuité.
2006
Boucher est débouté par la Cour suprême qui maintient le verdict.
2018
Il écope d’une peine symbolique de 10 ans de détention pour complot de meurtre aux dépens du caïd Raynald Desjardins. PHOTO COURTOISIE
2019
Un juge lui impose deux ans de prison pour s’être livré à des voies de fait graves sur l’un de ses codétenus.

« Mom » est tombé de son piédestal  

L’ex-chef guerrier des Hells Angels trouve que le monde d’aujourd’hui « est méchant » et trop centré sur l’argent

Sur cette photo prise en 1995, Maurice Boucher fait une sortie publique en pleine guerre des motards avec sa veste à l’effigie des Hells Angels et sa « coupe Longueuil ».
Photo d'archives, Le Journal
Sur cette photo prise en 1995, Maurice Boucher fait une sortie publique en pleine guerre des motards avec sa veste à l’effigie des Hells Angels et sa « coupe Longueuil ».

Les longues années en taule et la maladie semblent avoir ramolli Maurice « Mom » Boucher, dont le discours récent tranche avec l’époque où il était l’impitoyable chef guerrier des Hells Angels.

« La vie d’aujourd’hui, c’est pas fait pour les enfants, a-t-il dit à sa fille, Alexandra, alors qu’elle était enceinte en 2015. La famille se tient pus. Le monde est méchant. Tout le monde, c’est juste : l’argent, l’argent, l’argent, l’argent... »

Alexandra Mongeau, enceinte, filmée avec son père lors d’une visite au parloir du pénitencier.
Photo courtoisie
Alexandra Mongeau, enceinte, filmée avec son père lors d’une visite au parloir du pénitencier.

Une réflexion bien étonnante venant de celui qui a mené une bataille meurtrière contre des motards et trafiquants concurrents au cours des années 1990, justement pour que les Hells puissent faire encore plus d’argent en prenant le contrôle du marché québécois de la drogue.  

Lui-même ancien toxicomane avant qu’il soit admis au sein de ce gang en 1987, Boucher explique également à sa fille qu’il désapprouve l’usage de la drogue chez ses proches. 

« C’est quand tu prends des affaires de même que tu fais des bêtises, dit-il. Que tu fais des niaiseries. »  

N’acceptant toujours pas sa condamnation à perpétuité pour les meurtres de deux gardiens de prison, Boucher est d’avis que « la vie n’est pas juste ».

« La vie est pas facile, mon bébé, dit à sa fille le sexagénaire à l’esprit toujours aussi calculateur. La vie, c’est pareil comme aux échecs. Faut prévoir dix coups d’avance. »

Contre le système

Le chef déchu des Hells déblatère aussi contre « les ostie de médias », le gouvernement, le système de justice, la police et le fisc.

Dans le livre Le Parloir – Manigances et déchéance de Maurice « Mom » Boucher, les auteurs Félix Séguin et Eric Thibault rappellent des détails méconnus du public sur les manœuvres d’intimidation de Boucher contre des autorités, quand il était considéré comme le criminel numéro un au Québec et que la police traquait son gang.

Non seulement a-t-il commandé les assassinats des agents correctionnels Diane Lavigne et Pierre Rondeau en 1997, mais selon des documents judiciaires, Boucher aurait aussi fait incendier la maison de la directrice de la prison de Sorel alors qu’il y était détenu.

Les forces de l’ordre ont également recueilli des renseignements voulant que Boucher ait fait poser des bombes dans des véhicules de patrouille et près de postes de police à Montréal. 

Au-dessus des Hells

Il aurait aussi ordonné qu’on trouve des informations lui permettant de « faire chanter » des employés du ministère fédéral du Revenu qui s’intéressaient à lui.

La police croit également qu’il a orchestré la tentative de meurtre perpétrée contre le journaliste Michel Auger, atteint de six coups de feu dans le stationnement du Journal de Montréal en septembre 2000.  

À cette époque, Mom Boucher était « rendu au-dessus des Hells Angels », a déclaré à la police l’ex-membre des Rockers, Stéphane Sirois, qui l’a côtoyé avant de devenir délateur.

« Je l’ai encore... »

« Je peux pas toute te conter ce que j’ai fait, mon amour », dit Boucher lors d’une des visites de sa fille que la police a épiées en 2015 pour les fins d’une enquête.

« Moi, je les aime ces histoires-là, lui répond-elle, visiblement fascinée par les confidences de son père. C’est un estie de monde. »

À l’automne 2015, Boucher lui avoue qu’il mène un autre combat contre un redoutable adversaire : le cancer.

« Je l’ai encore. C’est revenu », dit-il en minimisant toutefois l’ampleur de sa maladie et en trouvant le moyen d’en rire par une blague morbide.

EXTRAITS DU LIVRE 

Sur son enfance

« J’étais peureux quand j’étais petit. [...] J’étais téteux à part ça. Quand j’allais à l’école, j’emmenais une pomme à la maîtresse ! »

« Je me faisais battre steady. À tous les soirs quand je sortais de l’école, je me faisais battre. Ils me marchaient dessus. Ils me crachaient dessus. »

« Quand j’ai vu que j’étais capable de me défendre [...] c’est moé qui terrorisais les autres ! Toute l’école a eu peur de moi après ça. »

Sur la drogue et l’alcool

« J’me droguais pas mal [dans les années 1970 et 1980]. J’étais tout le temps saoul, tout le temps dans les bars. Non mais, c’était le fun, là... »

« C’est quand tu prends des affaires de même que tu fais des bêtises. »

« J’aimais mieux donner un 20 $ à un squeegee que de le jouer dans les casinos. Au moins, en le donnant au squeegee, je savais que le 20 $ allait me revenir... »

Sur sa vie avant les Hells

« On en a arraché en ostie. On n’avait pas de char. On n’avait rien. »

« J’avais deux jobs. Je travaillais à la General Electric [le jour] pis je faisais les vidanges le soir. Je finissais toujours à 2 heures, 3 heures du matin. »

« Pis la fin de semaine, ben je volais des chars [pour une bande criminelle]. J’en volais un ou deux par semaine. Ils nous donnaient 600 piastres du char. »     

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