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Mike Ward: la Cour est-elle encore suprême?

GEN-Mike Ward contre Jérémy Gabriel
Photo Agence QMI, Mario Beauregard

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Mike Ward, le roi de l’humour brut, a finalement gagné sa cause contre Jérémy Gabriel. La Cour suprême lui a donné raison.  

L’expression artistique de l’humoriste consistait à rire du jeune Gabriel. Or ce dernier est atteint du syndrome de Treacher-Collins, qui se caractérise par des déformations physiques à la tête et une extrême surdité. À partir de l’âge de treize ans, le garçon, qui a chanté devant le pape Benoît XVI et Céline Dion, a donc servi de tête de Turc à Ward, qui n’a eu de cesse de traiter de « laitte » l’adolescent dont il assurait qu’il souhaitait le noyer.  

La Cour suprême a rendu un jugement qui affirme que, dans leur contexte, les propos de l’humoriste ne peuvent être pris au premier degré. Précisons que la Cour suprême sort déchirée, car seuls cinq juges sur les neuf ont permis ce jugement.  

Pour les cinq juges, le jeune chanteur n’a pas été discriminé. Ward s’est moqué de lui, non pas en raison de son handicap, mais parce qu’il était une personnalité publique. 

Vraie raison 

Ne soyons pas dupes. Si Jérémy était plutôt un joli blondinet aux yeux bleus et à l’air angélique, Mike Ward ne rirait jamais de lui. Il n’y avait qu’une seule raison pour laquelle Ward se raillait de lui et tout le monde le sait : c’est à cause de la déformation génétique du jeune homme. Les cinq juges ne pouvaient se résoudre à l’admettre.  

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Imaginons que Jérémy était un jeune homme autochtone, noir ou juif atteint du syndrome de Treacher-Collins. Mike Ward l’aurait-il ciblé ? Les cinq juges auraient-ils conclu à la non-discrimination ?  

Le jugement de la Cour suprême oppose la liberté d’expression artistique et la discrimination. L’avocat de Mike Ward, Julius Grey, s’est réjoui que la Cour élargisse en un sens la liberté d’expression. « Il faut que la discrimination soit pour des choses vraiment sérieuses », assure-t-il. Or le jeune Jérémy a même souhaité mourir dans le passé, car son calvaire a duré plusieurs années. 

Les cinq juges laissent croire que les spectateurs ne prennent pas au pied de la lettre les blagues « spéciales », dont raffolent les fans de Ward, mais qu’exècrent de nombreux Québécois. 

Indigne 

Par ailleurs, les quatre juges dissidents considèrent, eux, que les blagues de Mike Ward sur Jérémy s’inspiraient de son handicap et par conséquent étaient une atteinte à sa dignité. 

Heureusement, il y a cette indignation que l’on ressent à la lecture des commentaires de deux juges dissidents : Rosalie Abella et Nicolas Kasirer. Ils estiment que Mike Ward s’est permis d’user de façon disproportionnée de sa liberté d’expression.  

Le jugement qui servira de jurisprudence à l’avenir devra être utilisé avec infiniment de prudence. Car le jugement (et cela explique la division de la Cour suprême) démontre les limites de la législation, laquelle correspond à l’époque où elle fut mise en application.  

Dans ce monde hystérique qui est le nôtre, un monde sans repères et sans limites, la liberté est bafouée et sert à justifier les démolisseurs du progrès humain que l’on croyait éternel. À la liberté s’oppose la « libarté », à la libre expression, le droit à l’injure, et à la dignité, le triomphe de l’obscénité.