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3e lien: un projet de tunnel controversé... à Londres aussi

Le maire tente de réconcilier ses cibles ambitieuses de réduction des GES avec le développement urbain

Patrick Bellerose
Photo Patrick Bellerose Des « banshees » (créatures de la mythologie celtique) d’Extinction Rebellion manifestent devant un des promoteurs du projet du Silvertown Tunnel.

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LONDRES, Royaume-Uni | La construction d’un nouveau tunnel sous la Tamise rencontre de l’opposition, à l’instar du 3e lien entre Québec et Lévis. Mais le maire de Londres assure que projets routiers et écologie peuvent avancer main dans la main, notamment grâce à un péage sur... les anciennes infrastructures.  

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Un (très) vieux tunnel routier et un plus récent construits côte à côte pour relier deux rives d’un fleuve. Un projet controversé pour construire une nouvelle alternative à coups de milliards $. Ça vous rappelle quelque chose ?  

Sur la carte, on peut voir les deux tunnels actuels ainsi que le futur lien.
Photo courtoisie, Transport for London
Sur la carte, on peut voir les deux tunnels actuels ainsi que le futur lien.

À Londres, la construction du Silvertown Tunnel fait écho au projet de troisième lien du gouvernement Legault. La capitale anglaise investira, au bas mot, 1,7 G$ CAN pour construire l’infrastructure dont l’ouverture est prévue en 2025. Mais la facture grimpe à 3,4 G$ CAN sur 30 ans si on inclut l’entretien et le paiement des intérêts sur la dette. 

Une vue de l’intérieur du tunnel montrée dans une vidéo promotionnelle.
Photo courtoisie, Transport for London
Une vue de l’intérieur du tunnel montrée dans une vidéo promotionnelle.

De nombreux groupes environnementalistes espèrent bloquer le projet et accusent le maire londonien d’hypocrisie, lui qui se présente comme un leader de la lutte aux changements climatiques.  

Parmi ceux-ci, trois activistes du groupe Extinction Rebellion se sont cadenassés à une plateforme sur la Tamise l’an dernier. La clé, elle, a été envoyée au maire Sadiq Khan, accompagnée d’une note l’invitant à venir discuter avec eux. 

Urgence climatique 

Chercheur senior au Oxford Institute for Energy Studies, Simon Pirani mène la charge contre le projet. « Si les gens croient vraiment qu’il y a une urgence climatique, toutes les actions devraient être dirigées vers une réduction du nombre de voitures », souligne-t-il.  

M. Pirani rejette l’idée que l’adoption croissante des voitures électriques permettra d’améliorer le projet. En Angleterre, l’électricité provient en grande partie d’énergie fossile, fait-il remarquer. Même l’hydroélectricité du Québec n’est pas une solution miracle pour le chercheur qui préférerait voir cette énergie propre alimenter les chaumières américaines et réduire ainsi leurs émissions de GES.  

À ses côtés, l’initiatrice de la campagne Stop the Silvertown Tunnel, Victoria Rance, souligne que le tunnel risque d’amener de nouveaux développements immobiliers et donc... plus de trafic. « Des voitures électriques, ce sont quand même des voitures », lance-t-elle. 

Atténuer les impacts 

Pour le maire Sadiq Khan, le nouveau tunnel aura au contraire des vertus écologiques, en plus de soulager la congestion automobile.  

Une des deux infrastructures actuelles, le Old Blackwall Tunnel, date littéralement de l’époque victorienne (1897), fait-il remarquer. La route doit d’ailleurs être fermée environ 700 fois par année, même si ce n’est parfois que pour quelques minutes. 

« Une fermeture de cinq minutes mène à un bouchon de trois milles de long. Ça amène de la congestion, de la pollution atmosphérique et une moins bonne qualité de l’air », explique-t-il au Journal

De plus, une des deux voies du nouveau lien routier dans chaque direction sera réservée aux autobus électriques à deux étages. Pour le moment, l’autobus qui utilise le Blackwall Tunnel a un seul étage en raison de sa hauteur limitée et « est le moins fiable de Londres », fait valoir M. Khan.  

Un péage sera également imposé sur la nouvelle infrastructure (construite avec du financement privé) et sur les deux anciens tunnels pour en décourager l’utilisation, dit-il. Ses opposants le soupçonnent toutefois de simplement vouloir rembourser plus rapidement le consortium privé chargé de l’ouvrage. 

Finalement, la nouvelle zone de tarification des véhicules polluants nommée ULEZ couvre déjà le secteur du Silvertown Tunnel.  

Toutes ces mesures, estime Sadiq Khan, vont « amener une amélioration de la qualité de l’air, plutôt qu’une détérioration ».  

Transports en commun

Mais les arguments du maire ne convainquent pas ses critiques. Le 1,7 G$ prévu pour la construction du tunnel serait mieux investi dans l’électrification immédiate des autobus de la ville, croit Victoria Rance.  

Après tout, Londres compte déjà une trentaine de ponts et tunnels, mais demeure aux prises avec des problèmes de congestion.  


Deux réalités 

Silvertown Tunnel  

  • Longueur : 1,4 km  
  • Coût : 1,7 G$  
  • Date de mise en service : 2025  
  • Population de Londres : 8,9 millions   

3e lien  

  • Longueur : 8,3 km  
  • Coût : 6 à 10 G$  
  • Date de mise en service : 2031  
  • Population de la région de Québec : 832 000   

Des initiatives pour s’attaquer à la pollution  

La Ville de Londres est à l’avant-garde de la lutte aux changements climatiques. Son maire, Sadiq Khan, souhaite atteindre la neutralité carbone d’ici 2030 et vise à ce que 80 % des déplacements se fassent à pied, à vélo ou par transport en commun d’ici 2040. À quelques heures de l’ouverture de la COP26, Le Journal vous présente des initiatives londoniennes qui pourraient inspirer nos décideurs.  

Taxer les véhicules polluants

Panneau indiquant l’entrée de la zone à très basses émissions.
Photo AFP
Panneau indiquant l’entrée de la zone à très basses émissions.

Depuis la semaine dernière, la Ville de Londres impose une taxe quotidienne de 21 $ CAN aux véhicules polluants qui circulent sur un territoire similaire à Montréal. Cette zone à très basses émissions (Ultra Low Zone Emission ou ULEZ) était déjà en place depuis 2019, mais le maire londonien vient de multiplier sa superficie par 18, pour couvrir 380 km2. Sadiq Khan souhaite ainsi décourager l’utilisation des véhicules émettant des niveaux élevés d’oxyde d’azote, soit principalement les voitures à essence fabriquées avant 2006 et les véhicules au diesel vendues avant 2016. 

Le but avoué est d’encourager les citoyens à opter pour une voiture moins polluante ou pour les transports en commun.

Le tout fonctionne grâce aux quelque 700 caméras installées dans la zone, qui se chargeront de vous envoyer une facture. 

La nouvelle taxe s’ajoute à un autre « péage de congestion » pour la partie centrale de la ville, rendant l’utilisation de la voiture dispendieuse. Et la stratégie semble fonctionner. Depuis l’annonce de la première zone ULEZ, la mairie de Londres estime que les émissions d’oxyde d’azote ont diminué de 44 %. Quelque 110 000 autres véhicules devraient être affectés par la mesure entrée en vigueur cette semaine. 


À vélo partout

Même des ambulanciers travaillent en vélo à Londres.
Photo Patrick Bellerose
Même des ambulanciers travaillent en vélo à Londres.

En parallèle, Londres incite ses citoyens à troquer la voiture pour le vélo. Depuis son élection en 2017, le maire Sadiq Khan a multiplié par cinq le nombre de pistes cyclables sur des voies protégées dans la capitale anglaise. Après le confinement lié à la pandémie, la Ville a même banni les voitures de certaines rues afin de permettre une plus grande distanciation sociale.  

Même les ambulanciers se sont mis au vélo, ces dernières années. Voyager sur deux roues leur permet de porter secours aux gens plus rapidement, en attendant l’ambulance coincée dans la congestion routière. 


Un impact sur le portefeuille

Bien entendu, l’imposition d’un péage pour les voitures polluantes ou sur les ponts et tunnels qui traversent la Tamise a un impact sur les propriétaires de voitures plus âgés, souvent moins fortunés, et les entrepreneurs qui doivent compter sur des camions au diesel.  

Le quotidien londonien Evening Standard donne l’exemple d’une entreprise d’échafaudage qui a dû débourser plus de 500 000 $ pour moderniser sa flotte et qui devra tout de même allonger 4000 $ par semaine pour certains véhicules encore non conformes.


Donner l’exemple 

Un autobus à hydrogène.
Photo Patrick Bellerose
Un autobus à hydrogène.

Afin de donner l’exemple, tous les services publics devront se conformer à la nouvelle mesure. Le bureau du maire explique qu’un « protocole » est mis en place pour remplacer graduellement les flottes des services de police, d’ambulances, de pompiers, etc. 

Lors d’un événement pour annoncer l’expansion de la ULEZ, l’administration Khan a présenté aux médias des voitures de police fonctionnant déjà à l’hydrogène dans les rues londoniennes, ainsi que des ambulances et des taxis propulsés à l’électricité. 

De plus, la Ville a commencé à remplacer ses 9000 autobus rouges emblématiques au diesel par des modèles hybrides, électriques ou à l’hydrogène. D’ici 2037, tous les véhicules devront être « zéro émission ». Coût de la facture : 510 millions $ CAN. 


Un maire en mission

Le programme environnemental de Sadiq Khan pourrait faire rougir d’envie la mairesse Valérie Plante. M. Khan estime que les élus sont responsables des conséquences de la pollution atmosphérique sur leurs territoires, tout comme l’étaient les fabricants de tabac qui cachaient le lien entre leur produit et le cancer du poumon. 

« Je pense que les politiciens devraient être tenus de rendre des comptes. La science nous dit que l’air dans plusieurs villes sur la planète est toxique, ce qui mène à des décès prématurés et à une série de problèmes de santé », confie le maire londonien à notre Bureau parlementaire. Il souligne que 4000 Londoniens meurent prématurément chaque année en raison de la pollution atmosphérique.  

Pour cet ex-député, tout a commencé par un marathon. « Pendant huit semaines, je me suis entraîné dans Londres. Et quelques semaines plus tard, j’ai été diagnostiqué avec de l’asthme, alors que je n’avais jamais fait d’asthme auparavant, raconte-t-il. On ne peut pas voir l’air toxique, mais il est là. »  

Une enfant de 9 ans tuée par la pollution  

La mère d’Ella Roberta milite pour une meilleure qualité de l’air depuis le décès de sa fille.
Photo courtoisie, Ella Roberta Family Foundation
La mère d’Ella Roberta milite pour une meilleure qualité de l’air depuis le décès de sa fille.

La petite Ella Kissi-Debrah est devenue l’an dernier la première victime officielle de la pollution atmosphérique en Grande-Bretagne. Le coroner chargé de l’enquête a déclaré que les gaz des voitures près de sa maison ont contribué au décès de la jeune fille de neuf ans. 

Sa mère Rosamund Kissi-Debrah affirme avoir ressenti un moment de soulagement quand le coroner lui a finalement donné raison. Cette ex-enseignante avait fait appel du premier rapport, déposé six ans plus tôt, qui ne faisait aucune mention des causes environnementales dans le décès de sa fille. 

C’était une question de justice, explique-t-elle. Après tout, sa fille Ella n’était pas née avec l’asthme. « Je serai toujours triste qu’elle n’ait pas été là pour ça, parce qu’elle voulait savoir pourquoi elle était devenue si malade, pourquoi elle vivait des crises d’essoufflement », raconte Rosamund Kissi-Debrah. 

« Elle n’a jamais eu de réponse », ajoute-t-elle. 

Poison dans l’air

Ella et sa famille vivaient à seulement 25 mètres d’une autoroute périphérique où les niveaux de polluants atmosphériques dépassaient les limites permises. Un expert appelé à témoigner dans son dossier, le professeur Stephen Holgate, a comparé la situation à un poison dans l’eau potable ; sauf que les gens manifesteraient devant le parlement si leur eau était empoisonnée, a-t-il illustré.

Après le dépôt de son rapport, le coroner Phillip Barlow a également interpellé le gouvernement pour abaisser les limites permises de pollution atmosphérique et mieux informer les citoyens de ses impacts. 

Pour la mère d’Ella, les initiatives comme la taxe aux voitures polluantes sont « un pas dans la bonne direction ». « Tous les experts dans le dossier de ma fille ont dit que ce type d’actions était nécessaire », dit-elle.  

Mais du même souffle, Rosamund Kissi-Debrah reconnaît que des « gens plus pauvres vont souffrir » des nouvelles exigences. Ils sont souvent les premiers à posséder des voitures plus âgées et devront débourser pour des modèles plus récents conformes aux nouvelles exigences. 

Justice sociale

De son côté, le maire Sadiq Khan fait valoir que son administration a offert plus de 3400 $ pour aider les citoyens à changer leur véhicule. Cet ex-avocat spécialisé en droits de l’Homme estime qu’il en va de la justice sociale. 

« On sait que les Londoniens les plus pauvres, qui ont le moins de chances de posséder une voiture, subissent les plus grandes conséquences de la pollution atmosphérique », dit-il. 

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