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Pénurie d'enseignants: 40% des aspirants profs abandonnent durant leurs études

Le taux de diplomation des enseignants est faible dans plusieurs universités québécoises

Frédérick Olivier
Daphnée Dion-Viens Frédérick Olivier est étudiant en enseignement secondaire des sciences et technologie à l’Université Laval. Il constate que plusieurs camarades de classe ont abandonné le programme en cours de route.

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Pour contrer la pénurie dans les écoles, Québec veut attirer davantage d’étudiants en enseignement, mais encore faut-il qu’ils terminent leurs études. Dans certaines universités, près de 40 % des futurs profs n’obtiendront jamais leur diplôme.

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À l’Université Laval, le taux de diplomation moyen est de 61,4 % pour les trois dernières cohortes en enseignement.

Dans les programmes touchant à l’enseignement secondaire, seulement 56,3 % des étudiants terminent leurs études après six ans, alors que la durée prévue est plutôt de quatre ans.

Les étudiants sont encore moins nombreux à compléter leur formation dans les temps prévus.

  • Écoutez l’entrevue de Nancy Goyette, professeure et chercheuse au Département des sciences de l’éducation de l’UQTR

Les mêmes données sont légèrement plus élevées dans d’autres universités, mais demeurent toujours plus faibles dans les programmes d’enseignement secondaire. Dans le réseau universitaire québécois, le taux global de diplomation au baccalauréat est d’environ 80 %.

«Je les déplore, ces chiffres, laisse tomber Fernand Gervais, doyen de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. Mais on ne peut pas faire de compromis sur la qualité et le niveau d’exigence qui est très élevé.»

Programmes non contingentés

Le faible taux de diplomation peut s’expliquer par le fait que les programmes en enseignement ont «une grande capacité d’accueil» parce qu’ils ne sont pas contingentés, affirme M. Gervais.

«On a une approche démocratique. En admettant plus d’étudiants, on donne la chance à certains de s’affirmer, mais on paie le prix d’une attrition plus grande», explique-t-il.

À l’Université de Montréal, la plupart des étudiants qui abandonnent partent au cours de la première année de formation. «Le gros de notre perte se fait même après la première session», indique Pascale Lefrançois, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation.

D’où l’importance de mieux accompagner les étudiants dès le début de leurs études, affirme Geneviève Sirois, professeure en administration scolaire à l’Université TÉLUQ.

«La première année, peu importe les programmes, c’est l’année où il y a le plus de départs. C’est vraiment là qu’il faut les aider», dit-elle.   

  • Écoutez le tour des actualités de Philippe-Vincent Foisy et Carl Marchand sur QUB Radio:   

Casse-tête à venir

Par ailleurs, ces chiffres laissent entrevoir un véritable défi dans les années à venir, ajoute Mme Sirois. 

Avec la hausse démographique, les besoins seront encore plus grands dans les écoles secondaires, alors que le nombre d’inscriptions et le taux de diplomation dans ces programmes d’enseignement sont particulièrement bas.

«C’est toujours plus difficile de recruter au secondaire qu’au primaire, les motivations ne sont pas tout à fait les mêmes», souligne-t-elle.

En enseignement secondaire, l’attrait de la discipline prend beaucoup plus de place et les possibilités d’emploi dans des domaines autres que l’enseignement sont bien réelles.

De son côté, Frédérick Olivier, un étudiant en enseignement secondaire à l’Université Laval, déplore que le rôle d’enseignant ne soit pas assez valorisé. Pour plusieurs, étudier en enseignement représente un plan B, constate-t-il.  


Taux de diplomation dans les programmes d’enseignement* 

Université Laval

61,4 %  

  • Préscolaire et primaire : 66,1 %        
  • Secondaire : 56,4 %                

Université de Sherbrooke

63,5 %  

  • Préscolaire et primaire : 69,7 %        
  • Secondaire : 49,2 %                 

Université de Montréal

71,7 %  

  • Préscolaire et primaire : 74,4 %        
  • Secondaire : 65,1 %                

UQAM**

75,7 %  

  • Préscolaire et primaire : 82,7 %        
  • Secondaire : 71 %                 

Coût pour la formation d’un enseignant (baccalauréat de quatre ans) : 46 388,45 $ à l’État québécois.

* Taux de diplomation six ans après le début des études ; moyenne des trois dernières cohortes disponibles.

** Dans les autres établissements du réseau de l’Université du Québec, le taux de diplomation global en enseignement se situe au-dessus de 75 %.

Devenir prof est un «plan B» pour plusieurs étudiants  

«Les gens ne choisissent pas nécessairement ce bac-là parce qu’ils ont envie d’être enseignants. Des fois, c’est parce qu’ils n’ont pas été acceptés dans un programme et que c’est leur plan B.»

C’est ce que constate Frédérick Olivier, qui est membre de l’exécutif de l’Association étudiante en enseignement secondaire de l’Université Laval, mais qui s’exprime à titre personnel.

Ne pas être à sa place

Depuis le début de ses études en enseignement, il y a trois ans, plusieurs camarades de classe ont abandonné le programme.

«Souvent, ils se rendent compte que ce n’est pas ce qu’ils voulaient faire, qu’ils ne sont pas à leur place», dit-il.

Selon une enquête réalisée auprès d’étudiants en enseignement à l’UQAT en 2018, 37 % ont déjà pensé quitter leur programme d’études. 

Les difficultés d’attraction et de rétention sont d’abord associées à la réalité entourant la profession enseignante plutôt qu’à la nature des programmes de formation, affirme Geneviève Sirois, professeure en administration scolaire à la TÉLUQ.

Un choix remis en question

Le son de cloche est semblable du côté de Frédérick. Lui-même «remet constamment ce choix en question». 

«Je ne suis pas convaincu que je vais être enseignant toute ma vie», dit-il.

L’étudiant déplore que le manque de ressources pousse des profs à laisser tomber des élèves en grande difficulté pour se concentrer sur ceux qui ont le plus de chances de réussir. 

«Si je dois abandonner des élèves qui ne savent pas nager pour sauver le bateau, alors je pense que ce sera la fin de ma carrière», laisse-t-il tomber.

La composition des classes dans les écoles publiques régulières — où l’on retrouve une forte concentration d’élèves en difficulté en raison de la sélection qui s’effectue dans les programmes particuliers et les écoles privées — peut aussi être «un facteur de décrochage», ajoute l’étudiant

Ce dernier déplore par ailleurs que le rôle d’enseignant ne soit pas davantage valorisé dans la société québécoise, notamment par les parents qui remettent souvent en question leur autorité.

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