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La politique municipale, une affaire de famille

Un père et deux de ses enfants sont candidats à Sainte-Brigitte-de-Laval

Quebec
Photos Stevens LeBlanc Trois membres de la famille Dufresne ont des affiches électorales bien en vue à Sainte-Brigitte-de-Laval. Alain, le père, se présente à la mairie alors que deux de ses enfants dans la trentaine, Louis et Michèle, visent un poste de conseiller.

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Plusieurs conseils municipaux risquent d’être formés avec deux membres d’une même famille au terme du scrutin ce dimanche. La petite municipalité de Sainte-Brigitte-de-Laval sort du lot et pourrait même en compter trois.

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Alain Dufresne, le père, se présente à la mairie. Greffé du foie l’an dernier, l’ex-conseiller se sent désormais en pleine forme et veut « aider les gens ». Son fils Louis, qui convoite un poste de conseiller, dit l’avoir convaincu de se lancer.

Sa fille Michèle, elle, a pris tout le monde par surprise se lançant à son tour pour un poste de conseiller. « Je l’ai annoncé à mon père la journée où je suis allée porter mon bulletin de candidature », a-t-elle confié.

Dans cette municipalité de plus de 8000 habitants, près de Québec, on se demande encore si un tel cas de figure existe ailleurs dans la province : trois membres d’une famille immédiate qui pourraient occuper à eux seuls trois des sept sièges à la table du conseil.

Pour bien des gens, ça n’a aucune importance. Les compétences ont préséance. D’autres soulèvent des enjeux éthiques potentiels ou se questionnent sur les motivations du trio. C’est le cas du maire sortant actuel Carl Thomassin qui, ironiquement, a un lien de parenté lointain avec les Dufresne.

« Les trois sont des payeurs de taxes à Sainte-Brigitte et sont des candidats éligibles. Au niveau légal, je n’ai aucun problème avec ça... mais ça peut questionner. Ce n’est pas un conseil de famille, c’est un conseil de ville », observe-t-il.

Une question de perception

L’autre candidat à la mairie, Didier Bonaventure, dit être inquiet. « Les deux enfants, je ne les connais pas. Ça a l’air d’être des belles personnes. C’est la perception qui va être plus dérangeante pour notre ville [s’ils sont tous élus]. Tout ce qui va se faire va être suspecté d’avoir été préorganisé en famille », avance-t-il.

Les trois membres de la famille Dufresne affirment qu’ils ne parlent « jamais » de business ou de politique à la maison, quand ils se voient. « Autour de la table, on ne parle pas de ça », assure Louis.

« Pas tout le temps d’accord »

« On est tous indépendants et on a chacun nos idées. On n’est pas tout le temps d’accord. Quand on va être au conseil, ça va être la même affaire. Les gens pensent peut-être que c’est arrangé, mais pas pantoute. Moi, j’aime la politique et la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre », raconte Alain, fier de l’implication de sa fille et son fils.

« J’ai toujours adoré la politique, renchérit Michèle. Il y en a qui m’ont posé des questions [sur mes liens familiaux], mais on peut les compter sur les doigts d’une main. On veut juste faire avancer la ville de la meilleure façon qu’on peut. On a fait des campagnes individuellement. » 

Plusieurs autres cas au Québec   

  • À Saguenay, Jocelyn Robert, son fils Philippe et la conjointe de ce dernier, Andrée-Anne Brillant, visent trois des 15 postes de conseiller.  
  • À Stoneham-et-Tewkesbury, Marie-Ève D’Ascola et sa fille de 18 ans, Laurianne Chartrand, se présentent comme conseillères.  
  • À Sainte-Pétronille (île d’Orléans), Dominique Martin se présente à la mairie alors que son fils Olivier vise un poste de conseiller. Éric Bussières a déjà été réélu sans opposition au conseil tandis que sa conjointe, Brigitte Lachance, espère l’y rejoindre dimanche.  
  • À Saint-François-de-l’Île-d’Orléans, Nathalie Lemelin a déjà été élue par acclamation comme conseillère. Sa sœur, Valérie, convoite un autre poste.  
  • À Saint-Sébastien en Montérégie, le maire Martin Thibert tente de se faire réélire avec son épouse Édith Lamoureux (déjà réélue) qui est conseillère.      

Aux électeurs de décider, assurent des experts  

Rien dans la loi n’empêche plusieurs membres d’une même famille de siéger au conseil d’une municipalité. Le choix final revient toujours aux électeurs et c’est bien ainsi, tranchent deux experts.

Les législateurs seraient bien mal avisés de s’en mêler et de changer les règles du jeu, selon le spécialiste de la politique municipale Philippe Dubois.

« Ce serait inapplicable de commencer à réglementer la chose et ça serait aussi antidémocratique. L’idée, c’est que chaque citoyen d’une municipalité peut aspirer à une charge publique », rappelle le doctorant en sciences politiques à l’Université Laval. 

Il existe d’ailleurs de nombreux précédents, tous paliers confondus. À l’Assemblée nationale, dans les dernières années, on a pu voir notamment les sœurs Françoise et Hélène David siéger en même temps, rappelle-t-il, au sein de partis différents, ce qui illustre bien que le système « fonctionne ». 

« Ce n’est pas parce qu’on a un membre de notre famille immédiate qui siège avec nous dans une assemblée [municipale] qu’il y a plus de risques de corruption ou de collusion, insiste-t-il. Mais je pense qu’il y a une responsabilité supplémentaire pour un élu, lorsqu’il siège avec des membres de sa famille immédiate, de faire attention aux situations d’apparences de conflits d’intérêts ». 

La professeure de l’UQAM Danielle Pilette, spécialiste en gestion municipale, abonde dans le même sens. Les enjeux éthiques concernent l’ensemble des élus. Qu’ils soient frère et sœur, père et fils, mère et fille ou même conjoints, cela ne change pas grand-chose. 

« Ils ne sont pas d’emblée en conflit d’intérêts. Ils ont chacun leurs intérêts propres qui sont déclarés. Le seul risque, ça serait qu’il y ait une coalition d’intérêts non déclarés mais ça va se savoir assez rapidement... Je ne suis pas tellement inquiète. Ça finit toujours par se savoir dans les plus petites municipalités [...] et s’il y a des conflits d’intérêts, je pense qu’on a des outils pour faire cesser ça », analyse-t-elle.

Avantage ou inconvénient ?

Dans certains milieux, les liens familiaux de certains candidats peuvent même les avantager, avance Mme Pilette. Tout est une question de perceptions. 

« Des fois, c’est presque un avantage et c’est très bien vu dans les petits milieux. Les gens les connaissent. Mais évidemment, il ne faut pas qu’il s’agisse d’une mainmise et il ne faudrait pas que l’ensemble des postes au conseil appartienne à une même famille. Là, il y aurait un risque », nuance-t-elle en entrevue.

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