/lifestyle/books
Navigation

Le révolutionnaire tranquille

Guy Rocher, le sociologue du Québec (1963-2021)
Photo courtoisie

Coup d'oeil sur cet article

Avec un nom pareil, Rocher, il était sûrement prédestiné. Guy Rocher est de cette matière solide sur laquelle on peut compter pour aller de l’avant. Malgré ses 97 ans, il est encore capable de s’indigner et de trouver le Québec trop tranquille. Que Pierre Duchesne consacre à celui qui fut au cœur de la Révolution tranquille une biographie en deux tomes, alors qu’il est encore vivant, relève sûrement de l’exploit digne d’un record Guiness et c’est tant mieux. 

Ce deuxième tome, intitulé Le sociologue, se conjugue au présent et au passé récent : les années 1963-2021. Les jeunes et les moins jeunes en apprendront énormément sur ce qu’était le Québec d’il n’y a pas si longtemps. C’est aussi l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru.

En 1963, lorsque la Commission royale d’enquête sur l’enseignement, mieux connue sous le nom de commission Parent, dont fait partie le jeune sociologue Guy Rocher, remet son premier rapport au premier ministre du Québec Jean Lesage, il n’y a pas encore de ministère de l’Éducation au Québec. Il y avait bien eu une tentative, en 1898, de nommer un ministre de l’Éducation, mais le clergé s’était mobilisé pour faire avorter le projet. C’est donc l’Église catholique qui, par la voix de ses évêques, gère le domaine de l’éducation au Québec : contenu des cours, choix de la pédagogie, formation des professeurs et achat des manuels scolaires. Or, nous étions « en retard d’au moins une centaine d’années sur l’ensemble du monde civilisé », selon Jeanne Lapointe, la seule femme membre de la commission Parent. Il était donc urgent d’agir. 

Ministre de l’Éducation

Cette passation des pouvoirs, on peut l’imaginer, ne s’est pas faite sans heurts. « Son influence [de l’Église catholique] est tentaculaire. Au sein de la société québécoise, elle constitue un pouvoir dominant que l’État ne peut ignorer, sous peine d’indisposer une partie importante de la population et d’être contesté », affirme Duchesne. Et dire qu’on ne vise même pas à remettre en question le caractère confessionnel des écoles, des collèges et des universités ni à supprimer le crucifix accroché au mur des écoles du Québec. 

Devant cette levée de boucliers, Lesage obtient l’accord non unanime de son conseil des ministres pour reporter l’adoption du controversé projet de loi. Paul Gérin-Lajoie, qui pilote ce projet, est surpris de constater que même le ministre René Lévesque se range du côté de la majorité, ayant été sensible aux arguments du cardinal Léger de ne rien précipiter. « Je l’ai un peu sur le cœur », confiera le ministre. Finalement, le 13 mai 1964, il prêtera serment comme nouveau (et premier) ministre de l’Éducation.

Suivront les tomes 2 et 3 du rapport Parent, qui consacreront la disparition des collèges classiques, dirigés par des congrégations religieuses, et leur remplacement par des cégeps. « Proposer un système d’éducation qui met fin au monopole des collèges classiques comme passerelle unique menant aux études supérieures fut une tâche beaucoup plus difficile à vendre que l’idée du ministère de l’Éducation », admettra Guy Rocher. Tout aussi épineuse fut la question de la confessionnalité, que Rocher fut chargé d’étudier. Près de 60 ans plus tard, le problème de la neutralité de l’État n’est toujours pas réglé. 

La commission Parent n’a pas fini de siéger que déjà le ministre Gérin-Lajoie lui confie le mandat de présider le comité qui doit préparer la naissance de ce qui deviendra l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Guy Rocher n’abandonne pas pour autant son enseignement, tout en se consacrant à l’écriture de son Introduction à la sociologie générale. Quatre ans plus tard, le 9 avril 1969, l’UQAM voit le jour, regroupant le collège Sainte-Marie, l’École des beaux-arts et les trois écoles normales. Cette université deviendra rapidement une pionnière en ouvrant de nouveaux champs d’études comme l’environnement, la sexologie et le féminisme.

Guy Rocher sera de tous les combats du Québec moderne. 

Cette biographie vivante d’un des rares « témoins d’un siècle », à la fois acteur, penseur et « éveilleur de consciences », est à lire, pour découvrir le parcours d’un Québécois exemplaire, « révolutionnaire tranquille ».

Autres suggestions de lecture 

Album Falardeau / Nous aurons toute la mort pour dormir

Guy Rocher, le sociologue du Québec (1963-2021)
Photo courtoisie

Pierre Falardeau, le cinéaste, l’écrivain, le polémiste est parti il y a 12 ans, et ses coups de gueule pleins de bon sens nous manquent terriblement. Aussi, cet album tombe-t-il à point, qui nous donne « à voir des images et des documents rarement ou jamais vus, sur l’une et sur l’autre [de son œuvre et de sa vie]. [...] Pierre n’est plus là pour gueuler, pour brasser la cage, pour donner des conférences à travers tout le Québec, nous dit sa compagne Manon Leriche. Il n’écrit plus, mais ses textes existent toujours. Il ne tourne plus, mais on peut continuer à voir ses films, et à les comprendre. Ses prises de position sur le pays à faire sont encore vraies et vivantes ». À regarder ces photos, certaines plus intimes, on découvre d’autres facettes du Falardeau bagarreur et pourfendeur de la bêtise. Elles servent aussi « à montrer que la politique n’est pas tout, même si elle réside dans une multitude de petits gestes, tous les jours. À montrer qu’on a aussi le droit de rire ou de regarder le soleil », précise, dans sa présentation de l’ouvrage, son fils, Jules, en paraphrasant son père. Vous cherchez déjà le cadeau à offrir à Noël ? Ne cherchez plus !

Le Québec à l’ouvrage – 100 ans en 100 photos

Guy Rocher, le sociologue du Québec (1963-2021)
Photo courtoisie

Cent ans d’histoire des luttes ouvrières au Québec à travers l’histoire de la CSN (Confédération des syndicats nationaux), une centrale syndicale qui ne s’est jamais limitée aux seules revendications salariales, mais qui s’est aussi préoccupée de proposer un projet social et de créer une société plus égalitaire en intervenant de diverses façons dans les débats politiques et les luttes sociales. Qu’on se rappelle Michel Chartrand, ses indignations et ses coups de gueule face aux injustices criantes. Cette centaine d’illustrations, provenant majoritairement des archives de la CSN, témoigne « du rôle joué par le mouvement ouvrier et par la centrale dans l’histoire du Québec ».