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Un contaminant du plastique lié à la mort de bélugas?

Cela pourrait expliquer la hausse de la mortalité chez les nouveau-nés

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Un produit chimique présent dans certains plastiques pourrait expliquer la hausse de la mortalité observée chez les bébés bélugas depuis quelques années, croient des chercheurs québécois. 

C’est l’un des éléments marquants du grand reportage Microplastiques, diffusé sur Vrai. Cette enquête expose les conséquences de la pollution par les microplastiques dans le Saint-Laurent, qui est l’un des cours d’eau les plus contaminés au monde par ces minuscules fragments de plastiques. 

Depuis 2008, 6,2 carcasses de bébés bélugas sont retrouvées en moyenne chaque année dans le Saint-Laurent. Au cours des 26 années précédentes, la moyenne était d’une carcasse par an, révèlent des données compilées par le vétérinaire Stéphane Lair, de l’Université de Montréal. 

Il s’agit d’une hausse de 520 %. La méthodologie est la même depuis 1982.  

  • Écoutez l'entrevue de Philippe-Vincent Foisy avec Marc-André Sabourin sur QUB Radio:   

Avenir hypothéqué

Le phénomène touche aussi les femelles en couches, dont le nombre annuel de carcasses est passé de 0,2 par an à 1,1 au cours de la même période. Une hausse de 450 %.

Notre Bureau d’enquête a lui-même été témoin du phénomène dans la région de L’Isle-Verte cet été, lors des tournages du grand reportage Microplastiques. 

Une carcasse de femelle béluga s’était échouée, et la petite queue grise d’un bébé sortait des voies vaginales de l’animal blanc, signe que la bête est morte lors de l’accouchement. 

Carl Guimont, gérant chez Filmar prépare le transport de la carcasse d’une femelle béluga morte en couche et retrouvée près de l’île Verte l’été dernier.
Capture écran, Agence QMI, Yanick Legrand
Carl Guimont, gérant chez Filmar prépare le transport de la carcasse d’une femelle béluga morte en couche et retrouvée près de l’île Verte l’été dernier.

Selon la nécropsie effectuée sur cette carcasse par Stéphane Lair, la cause du décès est une dystocie, c’est-à-dire un accouchement laborieux. 

« Cette mortalité spécifique aux femelles enceintes et aux jeunes, c’est comme une hypothèque sur l’avenir de la population », dit Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). 

Plusieurs hypothèses sont à l’étude pour expliquer la hausse de la mortalité, dont l’alimentation, les changements climatiques et le dérangement des bateaux de plaisance. 

Mais un important projet de recherche, en collaboration avec le GREMM, l’Université de Montréal et l’UQAM, se penche sur un contaminant très présent dans le tissu des bélugas : les PBDE. 

EN VOIE DE DISPARITION 

Il ne resterait que 889 bélugas dans le Saint-Laurent, selon la dernière estimation effectuée en 2012. Les résultats d’une recension faite en 2019 se font toujours attendre (voir plus bas), mais Robert Michaud craint que le déclin de cette population en voie de disparition se poursuive.

« Il y a une situation urgente, ça nous prend des explications », réclame-t-il.

Étudier les bélugas, une espèce sauvage qui ne peut pas être mise en laboratoire, est complexe. Plusieurs années risquent ainsi de s’écouler avant que les résultats de l’étude sur les PBDE soient connus, dit le chercheur.  

Robert Michaud espère toutefois que l’industrie chimique n’attendra pas pour revoir ses pratiques. 

« Avant de produire une nouvelle molécule pour résoudre un défi auquel nous, les humains, faisons face, assurons-nous qu’elle ne fera pas plus de tort que de bien. » 

– Avec la collaboration de Sarah Daoust-Braun et d’Andrea Valeria 


 

QUE SONT LES PBDE ?

Les PBDE sont une famille de retardateurs de flamme à base de brome. À partir des années 1980, ces produits chimiques ont été ajoutés à certains objets en plastique pour réduire les risques d’incendie, dont :        

  • les appareils électroniques ;       
  • les tapis ;       
  • le rembourrage de meubles ;       
  • les matériaux de construction synthétiques.              

Or, de nombreuses études ont depuis révélé que les PBDE sont toxiques, dit Roxana Suehring, professeure associée en chimie analytique à l’Université Ryerson. 

« Ils affectent particulièrement la glande thyroïde et le système de reproduction. » 

Fait notable : la glande thyroïde joue un rôle dans la mise-bas chez les mammifères, dont le béluga. 

Les PBDE ont également la fâcheuse tendance à se volati-liser du plastique et se disperser dans l’environnement. Les petits organismes, comme les vers marins, qui ingèrent des particules contaminées, vont stocker les PBDE dans leurs graisses. 

Un poisson qui mangerait des vers contaminés accumulerait à son tour le PBDE, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la chaîne alimentaire, où se trouve le béluga. 

Les PBDE ont été interdits au Canada en 2008, à l’exception de deux variantes qui, elles, ont été interdites en 2016. 

Malgré tout, des objets en plastique contenant ce produit chimique demeurent en circulation. Et les PBDE « sont encore très présents dans le tissu des bélugas », dit Robert Michaud.  


LE BÉLUGA DANS LE TEMPS 

Photo d'archives

1885
On compte 10 000 bélugas dans le Saint-Laurent 

1979
Interdiction de la chasse 

1988
1017 bélugas 

2005
La population du Saint-Laurent est classée « espèce menacée » 

2012
889 bélugas 

2014
La population du Saint-Laurent est classée « en voie de disparition » 

2019
Dernière évaluation de la population. En raison d’une modification à sa méthodologie, Pêche et Océans Canada publiera les résultats en 2023. 

Sources : Pêches et Océans Canada, Comité sur la situation des espèces en péril au Canada 

Le Saint-Laurent est également contaminé aux nanoplastiques  

Le Saint-Laurent, la source d’eau potable de près de la moitié des Québécois, est contaminé aux nanoplastiques, a appris notre Bureau d’enquête.  

Marc-André Sabourin, Bureau d’enquête

« J’ai peur des effets sur le long terme », dit Julien Gigault, le chercheur de l’Université Laval qui a fait la découverte.  

Les nanoplastiques sont des particules invisibles à l’œil nu qui proviennent de la dégradation des objets en plastique. Ils sont encore plus petits que les microplastiques et transportent des produits chimiques potentiellement toxiques. 

Les échantillons d’eau analysés ont été prélevés dans le fleuve entre Varennes et Trois-Pistoles, en collaboration avec l’Institut national de la recherche scientifique et Stratégies Saint-Laurent, un organisme à but non lucratif voué à la protection du fleuve. 

Plusieurs types de nanoplastiques ont été détectés, dont du polystyrène et du caoutchouc, qui proviennent de la dégradation de produits en polystyrène et de pneus. 

« C’est la première fois que j’ai autant de facilité à trouver du nanoplastique, c’est dingue », dit Julien Gigault, professeur associé en chimie environnementale. 

Juste des traces

Avant de s’intéresser au Saint-Laurent, ce chercheur a pourtant étudié des endroits connus pour leur forte pollution plastique, tels le vortex de déchets de l’Atlantique Nord et les plages de la Guadeloupe. 

Les résultats préliminaires partagés avec notre Bureau d’enquête ne permettent pas de déterminer la concentration de nanoplastiques présente dans l’eau. Julien Gigault se fait toutefois rassurant en parlant « de traces ». Les nanoplastiques sont suspendus dans le Saint-Laurent, mais en infime quantité.  

Le chercheur estime malgré tout qu’il faut « couper le robinet » dès aujourd’hui pour diminuer la quantité de plastique qui aboutit dans l’environnement.  

L’urgence est d’autant plus grande que les nanoplastiques ne peuvent pas être retirés de l’eau, souligne l’ingénieur Caroline Guilmette, du Centre national de la recherche scientifique, qui a participé aux travaux. 

« C’est la pollution la plus dangereuse : tu ne la vois pas, elle est là, et tu ne peux rien faire. » 

Pire, les nanoplastiques sont tellement petits qu’ils « peuvent franchir toutes les barrières naturelles » et pénétrer dans les cellules de notre corps, dit Julien Gigault. 

Effets méconnus

Une fois là, ils peuvent relarguer les produits chimiques qu’ils contiennent, tels les PBDE ou le bisphénol A – connu sous le nom de BPA et interdit dans les biberons de bébé –, présents dans d’autres objets. 

Les effets des nanoplastiques sur la santé sont méconnus. Diverses études animales indiquent qu’il pourrait y avoir un effet négatif sur le système immunitaire, le système hormonal ou le microbiote. Les concentrations de nanoplastiques utilisées étaient toutefois très élevées. 

L’inquiétude de Julien Gigault est surtout pour les générations futures, qui pourraient subir des conséquences « qu’à ce jour, on n’est pas capables d’imaginer ».


Capture écran, Agence QMI, Yanick Legrand

En laboratoire, l’amphipode en photo ci-dessus a été exposé à de très fortes concentrations de microplastiques – bien plus grande que dans l’environnement – afin de déterminer dans quelle mesure il les accumulait. On peut voir en vert à quel point tout son système digestif en est rempli. 


MICROPLASTIQUE VS NANOPLASTIQUE

Capture écran, Agence QMI, Yanick Legrand

Microplastique  

  • Mesure entre 5 mm et 2 micromètres       
  • Est généralement expulsé par le corps si ingéré ou respiré       
  • Peut être retiré de l’eau avec un filtre             

Nanoplastique  

  • Mesure moins de 2 micromètres       
  • Peut pénétrer dans les tissus et cellules du corps si ingéré ou respiré       
  • Impossible à filtrer             

LES COURS D’EAU LES PLUS POLLUÉS AUX MICROPLASTIQUES

Capture écran, Agence QMI, Yanick Legrand

En 2020, des chercheurs de l’Université McGill ont découvert que le Saint-Laurent serait l’un des cours d’eau les plus contaminés aux microplastiques dans le monde.        

  • Wen-Rui Tang (Chine)  
  • Mersey (Royaume-Uni)  
  • Irwell (Royaume-Uni)  
  • Canal d’Amsterdam (Pays-Bas)  
  • Rivière des Perles (Chine)  
  • Beishagang (Chine)  
  • Caohejing (Chine)  
  • Jiangjiagang (Chine)  
  • Saint-Laurent (Canada)  
  • Shajinggang (Chine)   

Source : Anthony Ricciardy, Université McGill

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