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Près de 9000 infirmières absentes du réseau

La pénurie est aggravée par toutes les employées tombées au combat depuis le début de la crise de la COVID-19

Près de 9000 infirmières absentes du réseau

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Malgré un record du nombre d’infirmières dans le réseau de la santé, la pénurie se fait bien sentir sur le terrain, puisque près de 9000 professionnelles sont malades ou en congé à la maison, indique une compilation du Journal.

 

Heures supplémentaires obligatoires, épuisement, fermeture des urgences: cela fait des mois que la pénurie d’infirmières au Québec nuit à la qualité des services. 

Après plusieurs semaines de travail acharné auprès des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS), Le Journal a finalement réussi à compiler le nombre d’infirmières absentes de leur poste, grâce à la Loi sur l'accès à l’information (voir texte plus bas). 

Ainsi, 8902 infirmières sont en congé pour diverses raisons (maladie, maternité, congé d’études, etc.). S’ajoutent à cela 1118 infirmières réaffectées à la COVID-19 (vaccination, dépistage, etc.), qui ne sont pas à leur poste régulier.

Trop d’absences               

Au total, 10 020 infirmières ne sont pas à leur poste régulier, soit 15,9% des 62 933 du réseau public, selon les données de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec.

Selon une professeure de l’Université de Montréal spécialisée dans la gestion du réseau, une saine organisation vise un taux d’absence de 0%, surtout pour les maladies. Or, il est à 8%.

«On a finalement des explications sur les raisons pour lesquelles on n’a pas pu aller de l’avant avec la vaccination obligatoire! réagit Roxane Borgès Da Silva. Tout l’absentéisme, c’est énorme.»

«Dès qu’on a un employé en maladie, c’est un employé de trop qui ne contribue pas du tout, ça ne représente que des coûts!», dit-elle.   

Rappelons que le ministre de la Santé, Christian Dubé, a renoncé à la vaccination obligatoire dans le réseau en raison d’une pénurie de personnel. 

Selon lui, il manque 4000 infirmières dans le réseau. La Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) est convaincue que c’est «beaucoup plus que ça», mais elle refuse d’avancer un chiffre.

Les CISSS compensent les absences par les heures supplémentaires et les agences privées.  

«On ne peut pas ignorer le taux d’épuisement et la détérioration de la santé mentale. C’est la preuve que c’est une gestion déficiente», dit Nathalie Lévesque, présidente par intérim de la FIQ. 

«Il y a zéro conciliation travail-famille», ajoute-t-elle.

En Montérégie-Ouest, 20% des employées ne sont pas disponibles. Parmi les solutions, le CISSS dit avoir créé des postes de 12 h, il veut embaucher plus d’infirmières à temps plein et il a recours aux paramédics.

En Mauricie, le taux d’absence pour maladie est passé de 7% à 10% en quelques années.

«Tempête parfaite»               

«Ce qu’on vient de vivre depuis un an et demi a mis une pression énorme. C’est vrai que ça crée une tempête parfaite de manque de main-d’œuvre, dit Antranik Handoyan, directeur des ressources humaines au CISSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec­­­. Plus il y a de gens qui s’absentent, pire ça devient. On est dans un cercle vicieux.»

Par ailleurs, le sentiment de contrôle est primordial pour garder un bon équilibre au travail.

«L’épuisement professionnel dans un milieu de travail, c’est contagieux, dit Nicolas Chevrier, psychologue du travail. Quand un travailleur quitte [son poste], ses tâches sont redistribuées aux autres. [...] Les infirmières n’ont pas la liberté de s’adapter. Elles sont encore plus à risque.» 

Selon lui, le contexte actuel explique sûrement pourquoi plusieurs infirmières ont choisi d’aller au privé. 

Selon le ministère de la Santé, 816 infirmières sont en congé de maladie à cause de la COVID-19. 

Une infirmière à boutte
Une penurie
d'infirmières
qui s'explique

Total
d'infirmières absentes *

10020

Congés de maladie

5 073

Congés de maternité et retraits préventifs

3 541

Congés (études ou autre)

288

Réaffectées à la pandémie

1118

Photo Montage Équipe QUB
NDLR: Le CISSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal n’a fourni aucune donnée au Journal et quelques CISSS avaient des réponses incomplètes, donc le total est plus élevé que celui présenté. Les données datent de septembre ou octobre.

Infirmières absentes
par région
Montérégie-Ouest 20%
Estrie 17%
Institut Philippe-Pinel 21%
Saguenay-Lac-St-Jean 19%
Côte-Nord 19%
CISSS Centre-Sud-de-l’Île de Montréal 19%
CISSS Ouest-de-l’Île-de-Montréal 19%
Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec 18%
Montérégie-Est 17%
Montérégie-Centre 17%
Abitibi-Témiscamingue 17%
Laurentides 16%
CISSS Est-de-l’Île de Montréal 16%
Outaouais 16%
NDLR : Inclut les infirmières en congé (maladie, maternité, retrait préventif, etc.) et celles réaffectées à la pandémie. Source: Données fournies par les CISSS.

Une infirmière à boutte
Quelques chiffres

Infirmières dans
le réseau public

62 933

Infirmières
au privé

6752

Besoins de main d’œuvre
d’ici 5 ans

28 209

Âge moyen
de la retraite

59 ans

Photo Montage Équipe QUB
Source : MSSS et OIIQ

Des données compliquées à obtenir               

Obtenir des données précises pour présenter un portrait clair de la pénurie d’infirmières dans le réseau de la santé est une mission quasi impossible, a constaté Le Journal.

Grâce à des demandes d’accès à l’information dans les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS), Le Journal voulait dresser le portrait de la pénurie d’infirmières.

Un véritable chemin de croix, puisque Le Journal a passé trois semaines à décortiquer des réponses imprécises, incomplètes ou carrément erronées.

Réponses erronées               

«Ce sont des monstres bureaucratiques, constate Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’Université de Montréal spécialisée dans la gestion du réseau. Il y a vraiment un problème avec ces données, qui sont non fonctionnelles.» 

Le Journal a calculé 9418 postes vacants d’infirmières dans le réseau. Or, les gestionnaires interrogés ont répondu que ces données ne représentent pas la pénurie, car elles incluent une panoplie de postes désuets ou temporaires. 

De plus, chaque CISSS gère cette liste à sa guise; il n’y a aucune uniformité dans les données. En Estrie, 903 postes sont vacants, mais la direction estime qu’il manque 400 infirmières. 

Plusieurs fois, Le Journal a dû refaire des demandes, puisque les réponses n’étaient pas précises. Dans certains CISSS, il était très compliqué de simplement connaître le nombre d’infirmières embauchées.

«Les données, c’est la clé!» martèle Geneviève Roch, professeure en sciences infirmières à l’Université Laval. 

«Le problème est trop gros, il faut beaucoup de géométrie variable pour que ça fonctionne. [...] Il faut encourager la transparence des données qui permettent le suivi.»                                                    

Par courriel, le ministère de la Santé et des Services sociaux répond ne pas savoir quelles spécialités sont le plus en pénurie.

Gestion locale               

Selon la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), la gestion des équipes et des horaires doit être rapatriée à un niveau local, dans chaque établissement. 

«Ça vient montrer la désorganisation, réagit Nathalie Lévesque, présidente par intérim. Ce sont des gens assis dans un bureau qui prennent des décisions unilatéralement sans prendre en compte la réalité du terrain.»

C’est dangereux pour les patients, s’inquiète une infirmière               

L’infirmière Mélanie Rondeau travaille à l’urgence du Centre hospitalier de Lanaudière, depuis 18 ans.
Hugo Duchaine / JdeM
L’infirmière Mélanie Rondeau travaille à l’urgence du Centre hospitalier de Lanaudière, depuis 18 ans.

«Ça met les gens en danger», s’inquiète Mélanie Rondeau, infirmière depuis 18 ans, qui remarque les effets néfastes du manque criant de personnel dans le réseau de la santé.

«Ce n’est pas juste parce que j’ai plus d’ouvrage, je ne dis pas “pauvre moi”. C’est la répercussion que ça a sur mes patients qui m’inquiète. Ça les met à risque et parfois même en danger s’il n’y a pas assez de personnel», plaide-t-elle.

Infirmière de nuit au Centre hospitalier de Lanaudière à Saint-Charles-Borromée, à côté de Joliette, Mme Rondeau est l’une des rares employées du réseau à accepter de s’exprimer publiquement sur les problèmes qui grugent le système de la santé, partout au Québec.

Par exemple, malgré la prime de 15 000$ annoncée par le gouvernement Legault pour inciter les infirmières à travailler à temps plein, c’est hors de question, pour elle, de le faire.

«Juste d’y penser, j’étouffe», qu'elle confie. Le temps partiel, c’est la seule façon de garder «le contrôle de sa vie».

«Ce qu’on recherche avec un poste à temps plein, ce sont des congés fériés, mais ils ne peuvent même pas les accorder», souligne Mme Rondeau.

Son poste est officiellement de deux nuits par semaine, mais elle ne travaille jamais moins de quatre nuits, explique-t-elle. Malgré cela, elle n’échappe pas au temps supplémentaire obligatoire (TSO).

TSO même en congé               

La semaine dernière, elle a accepté de faire un quart de jour, alors qu’elle s’était mise en indisponibilité. Puis, après ces 8 h de travail pour dépanner, on l’a obligée à rester encore 8 h en TSO.

La nuit, à l’urgence, les horaires ne sont jamais complets, remarque-t-elle. Et si elle est seule au triage, par exemple, inévitablement les patients attendront plus longtemps pour être évalués. 

Pour leur santé, les infirmières doivent devenir stratégiques, dit-elle. Par exemple, elles accepteront de rentrer jusqu’à 8 h avant leur quart de nuit, ayant ainsi travaillé 16 h une fois le matin arrivé. Elles évitent le TSO et elles peuvent rentrer chez elle.

Prévoir qui sera malade               

Mais elle ne s’étonne malheureusement pas des milliers d’infirmières en congé de maladie. 

«On peut presque prévoir qui va tomber en congé maladie bientôt. On voit les gens dépérir, et ça fait mal de voir ses collègues comme ça», souffle-t-elle.                                                    

L’infirmière de 39 ans estime qu’un incitatif attrayant pour la profession serait par exemple l’accès à un CPE sur place, aux heures flexibles, pour les professionnelles avec des enfants.

La situation actuelle est aussi «effrayante» pour les nouveaux venus. Selon la vice-présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Marie-Chantal Bédard, les nouvelles infirmières s’épuisent rapidement, car les horaires sont trop lourds et il y a un manque d'encadrement.

Les services d’urgence à revoir en région               

Les urgences des hôpitaux en région devraient être complètement réorganisées pour mieux protéger la population, plaident des urgentologues.

«La pratique rurale au Canada est inadéquate, même au Québec­­­», résume le Dr Richard Fleet, urgentologue spécialisé dans l’organisation des services d’urgence en région. 

Au Québec, 70% des hôpitaux sont munis d’un tomodensitomètre (scanner), souligne le Dr Fleet. Selon lui, ces équipements doivent être implantés partout pour mieux faire les diagnostics et transférer les patients, au besoin.

Traumas plus mortels               

«Les médecins n’aiment pas travailler dans une urgence qui n’est pas équipée, c’est inquiétant», dit-il. 

«Les gens croient que s’ils ont le service à proximité, ils sont plus en sécurité. Mais ce n’est pas toujours vrai», révèle la Dre Élyse Berger-Pelletier, urgentologue à l’Hôtel-Dieu de Lévis. 

Dans ce contexte, fermer une urgence en milieu éloigné peut même parfois être plus sécuritaire. Évidemment, d’autres services doivent être améliorés pour compenser: ajout d’ambulances, télémédecine, plus de rendez-vous en clinique.

«Il ne faut pas juste couper des services, dit la Dre Berger-­Pelletier. Il faut que les gens voient qu’ils peuvent y gagner.»                                                    

Selon une étude publiée en 2019, les risques de décès sont trois fois plus élevés chez les Québécois victimes d’un trauma s’ils sont soignés dans une zone rurale plutôt qu’en ville. 

En 2019-2020, 2279 transports d’urgence par avion ont été effectués dans l’est et le nord du Québec. Or, aucun service d’hélicoptère­­­ n’existe.

«Il faut s’arranger pour pouvoir évacuer les patients le plus rapidement possible», plaide le Dr Fleet.

Fermetures mal prévues               

Par ailleurs, ce dernier déplore que les décisions entourant la fermeture des urgences rurales soient prises pour des raisons administratives uniquement.

«Je serais très surpris qu’on ait fait une analyse approfondie des conséquences, déplore-t-il. Il faut vraiment analyser les risques lorsqu’on réduit les heures. Il faut consulter les citoyens, proposer un plan.»

«Ça met en danger la vie de ma fille»               

Stéphanie Tremblay avec sa fille, Emma, devant l’urgence de Coaticook.
Hugo Duchaine / JdeM
Stéphanie Tremblay avec sa fille, Emma, devant l’urgence de Coaticook.

Une mère vit «beaucoup de stress et de panique» depuis la fermeture de l’urgence de l’hôpital Coaticook la nuit et les week-ends, craignant que sa fille, qui a de fréquentes crises d’épilepsie, ne puisse être soignée à temps.

«Ça met en danger la vie de ma fille», s’inquiète Stéphanie Tremblay. 

Âgée de 3 ans, sa petite Emma est née avec un syndrome rare. Fréquemment, elle fait des crises convulsives, qui peuvent arriver n’importe quand et qui sont difficilement contrôlables, selon sa mère.

Depuis sa naissance, Emma s’est rendue à l’urgence en pleine crise d’épilepsie de 30 à 50 fois. «Je ne les compte plus», souffle la maman. Mais les soins de proximité l’ont toujours rassurée.

Lorsque les convulsions durent plus de cinq minutes, Mme Tremblay doit donner un médicament d’urgence à sa fille, mais aussi se rendre à l’hôpital pour qu'on la surveille.

Sans une prise en charge rapide, les crises pourraient avoir un impact sur le système respiratoire de sa fille et lui causer des retards de développement, dit-elle.

Trousse à son nom               

À Coaticook, la famille vit à moins de 10 min de l’urgence. L’hôpital a même une «trousse de princesse» au nom d’Emma contenant toute la médication nécessaire. «Ils la connaissent bien et ils savent quoi faire», souligne la mère.

Avec la fermeture de l’urgence locale après 18 h en semaine et les week-ends, elle craint de devoir faire environ une heure de route pour faire soigner sa fille à Sherbrooke.

La famille craint même de devoir déménager pour protéger leur fille.

«Ce n'est plus sécuritaire», renchérit la grand-maman d’Emma, Sylvie Provencher, qui pourrait voir sa petite-fille s’éloigner pour sa santé.

Une nuit sur la route pour une mère d’Abitibi               

Kimberley Steinmetzer-Villeneuve et son fils James à Val-d’Or
Courtoisie
Kimberley Steinmetzer-Villeneuve et son fils James à Val-d’Or

Dès le premier soir de la fermeture des urgences de Senneterre, une mère de l’Abitibi a dû passer presque toute une nuit sur la route pour rester au chevet de son fils.

«J’ai fait cette route-là beaucoup trop vite, remarque avec le recul Kimberley Steinmetzer-Villeneuve. Mais j’étais dans l’angoisse.»                                                   

Le 18 octobre dernier, son fils, James, 21 mois, a eu des convulsions vers 22 h 45. Ironiquement, c’était le premier soir de la fermeture de l’urgence de Senneterre­­­, après 16 h.

Elle a donc dû appeler le 911 pour une ambulance afin que son fils soit soigné à Val-d’Or. Pour gagner du temps, son conjoint est parti avec l’enfant directement au garage des ambulanciers. «On n’avait pas une minute à perdre», souffle-t-elle.

Mme Steinmetzer-Villeneuve a quant à elle pris la route pour Val-d’Or en voiture en pleine nuit. Heureusement, l’état de son fils a rapidement été stabilisé et les convulsions étaient liées à un pic de fièvre.

Mais la famille a quand même dû reprendre la route à 3 h du matin, après le congé du bambin pour rentrer à la maison.

Cette mésaventure laisse néanmoins un goût amer à cette mère de famille. «N’attendez pas que quelqu’un en paie le prix de sa vie», plaide-t-elle.

Elle pense à ceux qui devront rejoindre un proche en taxi à Val-d’Or, au coût de 150$, ou à ceux qui attendront à tort au lendemain pour consulter. Surtout, elle se désole des urgences de sa municipa­lité, où l’attente était si rare que les gens de Val-d’Or faisaient le trajet inverse pour obtenir des soins.

37 fois Montréal               

L’ambulancier Mario Fournier est celui qui a transporté le petit James à Val-d’Or cette nuit-là. Il souligne qu’à Senneterre, le territoire desservi est 37 fois plus gros que celui de l’île de Montréal, et les ambulanciers ne peuvent arrêter à l’urgence, même de jour, pour soulager un patient souffrant.

«C’est invraisemblable», décrit-il, ajoutant que les paramédics sont aussi mis en danger en étant davantage sur la route.

Plusieurs services fermés
Plusieurs urgences et départements d’obstétrique sont fermés de manière partielle ou complète, dans plusieurs régions, faute de personnel. Voici la liste du ministère de la Santé, mise à jour toutes les semaines.
Estrie
  • Lac-Mégantic: obstétrique fermé toutes les fins de semaine. Les patients vont à St-Georges ou Sherbrooke
  • Coaticook: Urgence fermée de 18h à 8h. Les patients transférés à Sherbrooke
  • Windsor: Urgence sur rendez-vous seulement, du lundi au jeudi de 8h à 15h. Les malades doivent aller à Sherbrooke ou Asbestos.
Montérégie
  • Sainte-Hyacinthe: Pas de néonatalogie. Les bébés sont transférés à Pierre-Boucher (Longueuil).
Montréal
  • Hôpital Lachine: Urgence fermée de 19h30à 7h30. Toutes les ambulances sont envoyées ailleurs.
Abitibi-Temiscamingue
  • Senetere: Urgence du CLSC fermée de 16h à 8h. Les malades vont à Val d’Or
  • Ville-Marie: Pas d’obstétrique. Les patientes doivent accoucher à Rouyn-Noranda.
Outaouais
  • Gatineau: urgence fermée de 18h à 8h. Les patients doivent aller à Hull.
  • Hôpital du Pontiac: pas d’obstétrique depuis février 2020. Les femmes accouchent à Gatineau.

Système et patients à risque               

La pénurie de personnel qui frappe le réseau de la santé est tellement grave qu’on doit penser à réduire les services et obliger les gens à faire plus de route pour être soignés, croient plusieurs experts.

«Ce ne sera pas possible d’avoir tous les services partout pour la population [à l’avenir]. Ça, c’est quelque chose qu’il faut comprendre et réaliser», constate Maude Laberge, chercheuse spécialisée dans les pratiques optimales de santé au CHU de Québec. «D’une part à cause d’un coût très élevé [...], mais aussi parce que la qualité des soins vient avec l’expérience.» 

Le Québec est un vaste territoire peu habité. Pour offrir des soins de proximité, beaucoup d’infrastructures ont été implantées. D'ailleurs, Le Journal révèle aujourd'hui que plus de 9000 infirmières sont absentes du réseau. 

Ainsi, plusieurs urgences et services d’obstétrique ont carrément dû être fermés, faute de personnel (voir carte). Résultat: des citoyens doivent parcourir de longues distances pour être soignés.  

Préoccupée par cette question, la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) a réactivé son comité national des régions. Parmi les inquiétudes: la capacité d’offrir des soins de qualité dans les régions éloignées. Actuellement, 812 postes de médecine spécialisée sont vacants au Québec, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Un danger               

«L’idéal, c’est que tout le monde ait des soins en quantité et en qualité, partout sur le territoire, réagit le Dr Vincent Oliva, président de la FMSQ. Mais en réalité, le danger, c’est de répartir les effectifs en couche mince. D’avoir des spécialistes dans des régions où il n’y a pas la masse critique de pathologies pour entretenir leurs habiletés [skills].»

«En voulant maintenir les services dans des endroits où on n’a pas tant de roulement, on met à risque les professionnels et surtout, les patients», croit aussi Roxane Borgès Da Silva, professeure spécialisée dans l’organisation des soins de santé à l’Université de Montréal.

Ironiquement, les experts contactés par Le Journal sont unanimes sur un point: les services d’obstétrique doivent demeurer un service de proximité. Pourtant, c’est ce secteur qui est frappé par les bris de service.

«Il faut réfléchir»               

«Il faut réfléchir à ce qu’on veut avoir absolument à proximité, pense Mme Laberge. C’est extrêmement dommage qu’on ait eu à fermer des services d’obstétrique, ça me semble dans la catégorie du non négociable.» 

Évidemment, la décision de fermer des services de santé suscite beaucoup de réactions et d’inquiétude chez les citoyens touchés. 

«Tu ne peux pas dire à quelqu’un qui paie ses taxes et ses impôts comme tout le monde: si tu vas vivre là, je vais réduire tes services. Il est en droit de s’attendre à des services de base», croit le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). 

Or, ce dernier avoue que le système qui oblige les médecins à s’installer en région doit être revu et amélioré. Il manque présentement de 800 à 1000 omnipraticiens au Québec, selon la FMOQ.  

Parmi les solutions, le Dr Oliva croit que certains soins peuvent être regroupés dans des pôles régionaux. 

En Abitibi, les services d’orthopédie sont déjà rapatriés à Amos. La psychiatrie doit aussi davantage tirer profit de la télémédecine.

Défi postpandémique               

«Plus on va sortir de la pandémie, plus ça va être un défi [challenge] de maintenir le niveau de soins partout», croit le Dr Oliva.                                  

Devant ce constat, plusieurs notent toutefois que la fermeture de points de service risque de recentraliser la gestion du réseau. 

«Les services donnés en région sont souvent plus accessibles qu’en ville», croit André-Pierre Contandriopoulos, professeur retraité spécialisé dans la gestion du réseau. 

Selon lui, le problème actuel n’est pas irréversible, il serait plutôt lié à de mauvais choix, dont la rémunération des médecins. 

«On a une multitude de désincitatifs qui font en sorte que le système ne marche plus. Mais fermer les hôpitaux en région, c’est une aberration.»

 

Des solutions existent déjà dans le réseau de la santé               

Différentes initiatives un peu partout dans le réseau de la santé semblent déjà faire leurs preuves

Des solutions ont déjà été mises en œuvre localement pour lutter contre la pénurie de main-d’œuvre des infirmières. Que ce soit en laissant les infirmières gérer elles-mêmes leur horaire ou en le rendant plus attrayant, ces méthodes ont fait leurs preuves. 

«Il faut voir le verre d’eau à moitié plein, croit Geneviève Roch, professeure en soins infirmiers à l’Université Laval. On doit miser sur les solutions plutôt que sur les problèmes! Il faut que les infirmières mobilisent leur leadership. [...] L’altruisme, ce n’est pas une vocation.» Voici donc quelques pistes de solution qui pourraient être reproduites ailleurs.

Fortierville: l’exemple à suivre  

Près de deux ans après la fermeture contestée des urgences de nuit à Fortierville, la municipalité du Centre-du-Québec est satisfaite des services et croit que ce cas d’espèce doit servir de modèle. 

«L’urgence de Fortierville devrait servir d’exemple au Québec, croit la mairesse, Julie Pressé. Le service est vraiment efficace.» 

En février 2020, l’annonce de la fermeture des urgences de nuit avait semé beaucoup d’inquiétude auprès des citoyens de cette municipalité de 700 habitants. Le centre intégré de santé et de services sociaux­­­­ (CISSS) a pris cette décision en raison du manque de personnel et du faible achalandage. 

Désormais, les urgences sont ouvertes de 8 h le matin à minuit, tous les jours. Pour compenser, plus de rendez-vous sont offerts à la clinique médicale. 

La radiographie et l’échographie sont encore disponibles, ce qui permet plusieurs diagnostics (fractures, pneumonies).

Angoisse dissipée  

«Il y a des gens de Montréal qui viennent ici parce qu’on attend moins!» dit Mme Pressé. 

L’autre urgence la plus proche est située à environ 60 km (Victoriaville ou Trois-­Rivières). Pour compenser, le service ambulancier a été amélioré. 

Selon Mme Pressé, la fermeture n'a pas mené à un décès évitable ou à quelque drame.

«C’est sûr que ça peut compliquer des choses quand une personne âgée doit être hospitalisée; c’est plus loin, note-t‐elle. L’angoisse de la population n’a pas disparu, mais elle s’est dissipée.»  

Des solutions ont déjà été mises en œuvre localement pour lutter contre la pénurie de main-d’œuvre des infirmières. Que ce soit en laissant les infirmières gérer elles-mêmes leur horaire ou en le rendant plus attrayant, ces méthodes ont fait leurs preuves.

Les infirmières font l’horaire               

Les infirmières organisent elles-mêmes l’horaire, en respectant l’ancienneté, par exemple.
Le Journal de Québec
Les infirmières organisent elles-mêmes l’horaire, en respectant l’ancienneté, par exemple.

Cet été, on a pu éviter de fermer les urgences de Baie-Saint-Paul en laissant les infirmières gérer les horaires.

Le chef des services d’urgence de Charlevoix­­­­, Donald Caron, était aux prises avec 347 quarts de travail non comblés pour les urgences de Baie-Saint-Paul et de La Malbaie, soit 26% de l’ensemble des quarts de travail. 

C’était le point de rupture, dit-il, d’où la suggestion de fermer une des deux urgences.

Mais les employés refusaient de laisser tomber les patients, poursuit-il. 

Exceptionnellement, les infirmières ont accepté de travailler durant des quarts de 12 h, au lieu de 8 h. Malgré le changement, aucun horaire ne convenait.

Tasser son orgueil  

«J’ai mis mon orgueil de gestionnaire de côté», lance M. Caron. Il a proposé aux infirmières d’organiser elles-mêmes l’horaire, en respectant l’ancienneté, par exemple. 

Elles ont mis de l’eau dans leur vin et obtenu un consensus.

Résultat: les heures supplémentaires obligatoires ont diminué de 80% l’été dernier et l’absentéisme de dernière minute a aussi chuté. 

«Ça devient un leadership partagé, les employés veulent que ça marche», souligne M. Caron.                                 

«Je m’amuse à dire que ça fait 20 ans que je fais la même chose en espérant des résultats différents. Il faut sortir de la boîte», plaide-t-il, ajoutant avoir reçu une belle collaboration des ressources humaines.

Un système qui marche est menacé  

L’Hôpital de LaSalle, à Montréal, a réglé son problème en offrant des quarts de 12 heures à ses infirmières.
Pierre-Paul Poulin / Le Journal de Montréal
L’Hôpital de LaSalle, à Montréal, a réglé son problème en offrant des quarts de 12 heures à ses infirmières.

Depuis huit ans, l’Hôpital de LaSalle, à Montréal, a réglé son problème de postes vacants en offrant aux infirmières des horaires à temps plein, mais de quatre jours par semaine.

Les employés travaillent en moyenne 67 h par semaine. Ils travaillent seulement deux week-ends sur six, au lieu d’un sur deux, mais ils font des quarts de 12 h. Ils renoncent aussi à cinq jours de congé maladie et à certains jours fériés.

Le système a tellement fait ses preuves que l’Hôpital du Lakeshore devait aussi l’implanter. 

«C’est deux mondes [quand on compare les deux hôpitaux]», lance la présidente du Syndicat des professionnelles en soins de l'Ouest-de-l'île-de-Montréal-FIQ, Johanne Riendeau, en comparant les deux établissements.

Mais ce système est maintenant menacé. Les infirmières qui en bénéficient ne sont pas admissibles au 15 000$ du gouvernement, dit-elle.

La télémédecine à la rescousse des régions               

La télémédecine doit faire partie des solutions pour améliorer les services en région, pourvu que les patients aient accès à la technologie, croit un urgentologue.

«Théoriquement, il y a un énorme potentiel, surtout en milieu rural, croit le Dr Esli Osmanlliu, urgentologue pédiatrique au Centre universitaire de santé McGill (CUSM). Mais il faut qu’on s’organise pour qu’ils y aient accès.» 

Durant la pandémie, l’urgence de l’Hôpital de Montréal pour enfants a réalisé un projet-pilote avec 27 patients qui ont accepté de tester la télémédecine. 

Étude prometteuse               

Installée dans une pièce de l’urgence du CUSM, la famille du patient avait en main une tablette et a fait la consultation en ligne avec l’urgentologue. Les enfants malades étaient tous des cas non urgents (vomissements, eczéma, anxiété, etc.). 

«Somme toute, les gens étaient très satisfaits», a constaté le Dr Osmanlliu.                                 

Selon lui, la télémédecine peut clairement faire partie de la solution, surtout pour les patients en région, où les services sont plus rares.

Diabète, hypertension, psychiatrie, maladies pédiatriques mineures: différentes pathologies se prêtent bien à cette approche.

Or, il faut s’assurer que les patients ont une bonne connexion internet et un accès à des outils technologiques pour la consultation. 

«Le médecin ne pourra pas faire une bonne évaluation si la caméra coupe tout le temps à cause d’une mauvaise connexion. Le danger, c’est que ça exacerbe les vulnérabilités sociales», croit-il.

 
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