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Nous ne sommes pas fragiles!

Actors performers on stage and audience waiting for show to start,blurry image
Photo Adobe Stock

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Quand je suis allée voir Mob, la version anglaise de La meute de Catherine-Anne Toupin au Centaur, la directrice du théâtre nous a parlé avant que la pièce commence. 

Elle nous a d’abord informés que nous étions en territoire autochtone non cédé. Hé misère. 

Puis elle nous a prévenus que la pièce faisait référence à des formes de violences « basées sur le genre » et contenait des termes dérogatoires pour les femmes.

C’est quoi cette nouvelle mode de « traumavertissements » ? Le public est à ce point fragile qu’on doit le prendre par la main avant de regarder des comédiens sur une scène ?

MENTALITÉ PASSE-PARTOUT

Il semble que depuis la rentrée théâtrale, le nombre de traumavertissements (traduction de trigger warning) avant les pièces se multiplie. Des panneaux d’avertissements sont placés devant la salle pour prévenir que la pièce parle, même brièvement, de suicide, d’agressions sexuelles ou de pédophilie.

Après avoir lu un reportage sur ces traumavertissements, voici ce que l’humoriste Martin Petit a écrit sur Twitter : « C’est encore une fois les humoristes qui vont devoir tenir la ligne... et se comporter comme des artistes, pas des animateurs de camps de jour ». 

En effet, on a l’impression qu’avec ces traumavertissements on parle au public comme à un enfant : « Attention les petits amis, vous allez peut-être avoir de la peine en voyant Bambi perdre sa gentille maman. Préparez vos mouchoirs ». 

On sait que les « safe spaces », les « espaces sûrs », se multiplient sur les campus universitaires. Mais le théâtre n’est pas un « espace sûr ». C’est, au contraire, un espace de mise en danger. Vous souvenez-vous de l’époque où le rôle des artistes c’était justement de brasser la cage, de nous faire vivre des moments de malaise, des moments tragiques, des moments où l’on poussait un cri d’effroi parce que... « on l’avait pas vu venir » ?

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Dans un reportage récent de La Presse+, la directrice artistique et générale de l’Espace Go, Ginette Noiseux, déclarait : « Moi, les traumavertissements, je suis contre : c’est dangereux, malsain. On ne peut pas se mettre en position moralisatrice pour prévenir ce que le public va peut-être ressentir. Ou pas. Sinon, on se met à réfléchir à la place des spectateurs ».

Elle a parfaitement raison. 

Ça va s’arrêter où ? On va mettre en garde contre certains propos, certaines idées véhiculées par les personnages ? « Attention, cette pièce montre un mononcle blanc de plus de 50 ans bourré de préjugés ». 

On va dire aux créateurs d’y penser à deux fois avant d’écrire des scènes de meurtre, d’inceste, pour être bien certain que personne ne soit traumatisé ?

LA CONVENTION THÉÂTRALE

Notre époque est obsédée par les sensibilités. Il faut constamment, tenir compte des sensibilités des uns et des autres, la majorité doit marcher sur le bout des pieds pour ne jamais offenser la moindre micro-minorité.

Est-ce qu’on peut juste se garder un petit espace de liberté, de création, où les artistes ont la permission de choquer, de provoquer, de brasser ?  

Je rappelle que dans une pièce de théâtre, rien n’est vrai : des comédiens maquillés, arborant des costumes, portant des faux nez ou des perruques, dans des faux décors, font semblant d’être des gens qu’ils ne sont pas.

Le théâtre, c’est comme la boisson : c’est pas tout le monde qui peut supporter ça.