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Morel: plus qu’un simple ouvrier

Morel
Photo courtoisie

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Comment, à partir d’un destin ordinaire, tracer le cours inoubliable d’une vie ? À suivre Morel, on comprend que le sublime loge partout.

Comment entrelacer une ode aux bâtisseurs de Montréal et une tout aussi forte envers ses expropriés ? Comment tisser une vie de petite misère et grandes peines et pourtant en retenir le bonheur tranquille ?

Comment unir des leçons d’histoire, de sociologie ou de techniques professionnelles à des coups pendables de gamins, à des noces, à la boisson, aux p’tits et à la mort, la maudite mort...

Maxime Raymond Bock y est arrivé en créant Jean-Claude Morel, gars de la construction né dans le Faubourg à m’lasse et dont le nom Morel donne son titre à un formidable roman, le premier de ce nouvelliste de talent.

Morel est de ces gens qui ne comptent pas ; pourtant on lui doit le Montréal moderne. Il fut de tous les chantiers : la Métropolitaine, l’échangeur Turcot, le Stade olympique, la Place Ville-Marie où il n’a jamais mis les pieds une fois le gratte-ciel achevé.

Et le métro, véritable source de fierté pour les travailleurs tant il est beau et utile.

Mais pendant que Montréal se développait, les accidents de travail se multipliaient. On en a tout oublié aujourd’hui, mais Morel en a vu des camarades tombés.

Pour lui, c’est ailleurs que le mauvais sort a frappé. Le Montréal de l’avenir exigeait son dû non seulement en vies, mais aussi en maisons à détruire : il sera exproprié deux fois. Que les pauvres s’arrangent pour repartir à zéro.

Mais les pauvres sont débrouillards, orgueilleux : ont-ils le choix ? Et Morel peut compter sur famille et amis, puis belle-famille et enfants, puis un nouvel amour pour partager le fardeau des jours, et ses plaisirs aussi.

« Car il arrive qu’il se montre, le bonheur, et Morel n’a pas besoin de se faire dire où regarder pour le voir. » Ça s’appelle le soleil sur la peau, un café à la main, des « moineaux qui picossent la terre craquelée de la cour », ses enfants qui jouent : ça fait du bruit, ça sent, c’est concret. 

Aussi concret d’ailleurs que les blessures, la maladie, les coups sur la gueule ou les rats qui courent : il a bien des formes le malheur. 

Une pépite d’or

Maxime Raymond Bock raconte la vie de Morel à mesure que les souvenirs reviennent au vieil homme. Rien de chronologique : un chapitre finit sur une scène, le suivant s’ouvre sur les mêmes personnages ou la même pièce des années plus tard ou avant. Comme une idée qui mène à une autre. On s’y fait vite, emportés par ces couches de vie.

Le verbe de l’auteur est par ailleurs aussi précis que les gestes qu’il décrit, aussi riche que les émotions qui agitent Morel, aussi grouillant que le quartier disparu.

Et ça s’avère d’une beauté inattendue : une pépite d’or profondément enfouie, fraîchement extraite, couverte de terre, et qui soudain se met à briller.