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«Le délestage, c'est pas une joke»

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Il n’est pas très tard en soirée, mercredi, lorsque je vois le tweet de Marie-Eve passer sur mon fil : « Ça fait 4 jours aujourd’hui que mon amie de 28 ans est sur une civière dans le couloir à l’urgence, seule, pas le droit de visite, après avoir eu un diagnostic de cancer comme un coup d’pelle dans face. »

Aucune chambre disponible

Cette amie, c’est Erika d’Allessio. Et le coup de pelle dans la face, c’est elle qui l’a eu. 

Jointe au téléphone et toujours sur une civière de l’hôpital Pierre-Boucher, Érika accepte de raconter ce qui lui arrive même si elle sait qu’elle sera jugée. «Regarde, je ne suis pas vaccinée. Je ne suis pas antivax et je respecte le choix de ceux qui sont vaccinés». 

Erika est technicienne prévol (mécanicienne) pour les jets privés d’affaires Global 7500 chez Bombardier. Elle est aussi cheffe gastronomique.
Photo courtoisie
Erika est technicienne prévol (mécanicienne) pour les jets privés d’affaires Global 7500 chez Bombardier. Elle est aussi cheffe gastronomique.

Voilà, c’est dit. Erika n’est pas vaccinée. Mais ça ne rend pas son histoire moins pertinente. Au contraire. L’histoire de la jeune femme illustre un paradoxe qu’il faut absolument explorer. 

Parce que si Erika se retrouve dans ce corridor, à l’urgence, et non pas dans une chambre, à l’étage, comme il se devrait, c’est à cause des lits occupés par les patients COVID. C’est très ironique quand on sait que nos hôpitaux se retrouvent surchargés par ces personnes hospitalisées pour des complications graves du virus et que celles-ci, rappelons-le, sont majoritairement des gens non vaccinés. 

  • Écoutez le commentaire de Geneviève Pettersen à LCN  

Des heures d’attente

Mais revenons au moment où Erika d’Allessio se présente à l’urgence un peu plus tôt la semaine dernière, persuadée d’avoir une allergie sévère. « Tout mon visage était enflé, j’avais les oreilles bouchées et j’avais une veine dans le cou toute sortie qui palpitait ». 

Après une vingtaine d’heures d’attente, on lui passe enfin un examen. « J’ai vraiment l’impression qu’on m’a fait passer après tout le monde ». Questionné sur le délai d’attente des patients non vaccinés à l’urgence, le CISSS de la Montérie-Est m’assure qu’aucune discrimination n’est faite envers la clientèle à l’égard de leur statut vaccinal. Soit. 

On me précise aussi que les actions nécessaires pour accommoder les patients dans le respect des règles que l’établissement doit suivre à cause de la pandémie sont prises. Le CISSS refuse de commenter le cas précis de la jeune femme pour des raisons de confidentialité, mais Érika veut témoigner du manque d’humanité des mesures. 

Les examens médicaux ont révélé qu’elle ne souffrait pas d’une allergie. La vingtenaire a plutôt une masse cancéreuse entre les deux poumons. 

Écoutez l'éditorial de Geneviève Pettersen avec Benoit Dutrizac à QUB radio :

Seule comme un chien

« J’ai appris ça dans un corridor d’hôpital, seule. » Parce que le protocole sanitaire est strict. Aucun visiteur n’est admis à l’urgence et Érika d’Allessio n’a pas accès au support psychologique. Imaginez-vous faire face à ce genre de nouvelle. Imaginez-vous être seule, à 28 ans, dans un décor d’hôpital et n’avoir personne à vos côtés, sauf un personnel débordé qui fait de son mieux et qui n’est pas au courant de l’ensemble de votre dossier. Vacciné ou pas, personne ne devrait jamais devoir vivre ça. 

Photo courtoisie

Erika insistera beaucoup là-dessus, au cours de notre conversation. « Tout le monde est formidable avec moi, ici. Mais je n’ai pas de chambre à l’étage parce que tous les lits sont pleins. Le délestage, ce n’est pas une joke, et ç’a des vraies conséquences ». 

5 minutes, c’est le temps qu’elle a eu avec sa cousine après avoir demandé d’être accompagnée par un membre de sa famille au sortir de sa biopsie. « Après, le personnel lui a demandé de partir. » Même chose pour sa mère, qui l’a vue furtivement. « Mon père est venu me porter du McDo en cachette avant de se faire mettre dehors par l’agent de sécurité ». 

Au moment d’écrire ses lignes, Erika lutte pour sa vie depuis des jours dans le corridor froid d’une urgence longueuilloise. Seule. « On ne ferait même pas ça à un chien. » C’est ça qu’elle m’a dit avant de raccrocher pour se rendre au scan qui allait lui révéler l’étendue du mal qui la ronge.

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