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Bordel informatique: déjà une tempête au ministère de Caire

Plusieurs projets battent de l’aile et le sous-ministre perd son emploi après un audit «dévastateur»

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Les nouveaux bureaux du ministère de la Cybersécurité et du Numérique sont situés au 900, place D’Youville, à Québec.

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Créé il y a à peine un mois, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique, dirigé par Éric Caire, vit déjà une crise profonde: le sous-ministre Guy Rochette a été dégommé après un audit dévastateur. Sa gestion minait les principaux projets informatiques du Québec.

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En 2020, M. Rochette avait été nommé par le gouvernement de la CAQ PDG d’Infrastructures technologiques Québec (ITQ). Cette organisation était responsable de l’acquisition des technologies de l’information et des grands chantiers de la transformation numérique de l’État.   

Depuis janvier, l’organisation a été avalée par le nouveau ministère d’Éric Caire.   

En surface, tout allait bien chez ITQ, si bien que, tout juste avant Noël, il a été promu au poste de sous-ministre associé.   

Il restait ainsi le gestionnaire des importants projets de transformation numérique de l’État, soit:         

  • la consolidation des centres de données des Québécois vers l’infonuagique;    
  • la création de l’identité numérique des Québécois;         
  • le Réseau intégré de radiocommunication d’urgence (RENIR).               

Audit catastrophique

Au retour des Fêtes, un audit de performance a cependant été remis au cabinet du ministre Caire. Le résultat était dévastateur.   

Selon nos informations, le rapport fait état de problèmes de sécurité, de risques de défoncer les budgets et de retard dans les projets. Il a causé la commotion au gouvernement.  

La haute direction d’ITQ est, depuis plusieurs mois, complètement désorganisée dans le dossier de la consolidation des centres de données informatiques. 

Pour éliminer 457 centres de traitement informatique, Québec a sélectionné cinq technologies que les organisations publiques pouvaient utiliser pour stocker leurs données.  

Mais la plupart ayant choisi Amazon, le gouvernement a craint une apparence de monopole et leur a retiré le droit de conclure elles-mêmes leur entente. 

Depuis, l’objectif de Québec d’économiser 210 M$ par année une fois le projet achevé est remis en question par plusieurs organisations.  

Le changement de cap a provoqué une tempête à l'interne. La situation déplaît aux organisations qui deviennent des clients du ministère et qui perdent le contrôle sur la gestion des problèmes avec le fournisseur. 

Le sous-ministre Rochette a été incapable de forcer les agences, les organismes et les ministères à se conformer au plan, malgré un décret obligeant l’adhésion.   

Protéger l’identité numérique

À la suite de la publication de l’audit, le projet d’identité numérique a vite été retiré des mains de M. Rochette en raison des risques pour la sécurité de l’information.    

Le dossier est maintenant sous la responsabilité de l’équipe spécialisée en cybersécurité.   

Les sources gouvernementales contactées par notre Bureau parlementaire plaident que l’audit et le congédiement de M. Rochette servent justement à «assurer que ce ne sera pas un bordel informatique».  

Le limogeage de M. Rochette a été annoncé à l’interne, cette semaine, comme un départ à la retraite, un mois après son entrée en fonction.  


Le récent parcours de Guy Rochette   

  • Avril 2018: il est nommé par les libéraux vice-président du Centre de services partagés du Québec.        
  • Juillet 2020: il est nommé par la CAQ PDG d’Infrastructures technologiques Québec et vice-président aux services d’infrastructures du Centre de services partagés du Québec.        
  • 15 décembre 2021: il est nommé par la CAQ sous-ministre associé au ministère de la Cybersécurité et du Numérique. Il est entré en fonction le 1er janvier 2022.        
  • Un mois plus tard, il est remercié.             

Caire veut changer la culture   

Le ministre de la Cybersécurité et du Numérique admet que sa nouvelle administration ne répond pas aux attentes et il promet des changements radicaux.

«Ça ne se passe pas à mon goût. On va corriger la situation. Ce n’est pas vrai que le ministère de la Cybersécurité et du Numérique va être un nouveau CSPQ avec moi comme ministre. Ça, ça n’arrivera pas», a déclaré Éric Caire.   

Il a confirmé qu’il y avait plusieurs problèmes à Infrastructures technologiques Québec (ITQ), mais il a refusé de commenter le départ à la retraire de son sous-ministre associé et ancien PDG d’ITQ, Guy Rochette.   

«La fusion des deux organisations nous a permis de soulever certaines problématiques que l’on va devoir corriger à court terme», a indiqué le ministre.   

Pas satisfait

Est-ce que son ministère a une bonne relation avec les organisations gouvernementales?   

«Le ministère suscite de l’espoir. Ce qui nous oblige nous, justement, à faire une introspection de notre nouvelle organisation pour être capable de répondre aux attentes. Ce qui n’est pas le cas présentement, je vais être honnête», a-t-il dit. «Ceux qui pensent qu’ils vont pouvoir continuer à travailler comme ils le faisaient à l’époque du CSPQ, ces gens-là vont frapper un méchant mur.»  

Le Centre de services partagés du Québec (CSPQ) faisait partie des organismes liés au Secrétariat du Conseil du trésor jusqu'à sa dissolution, le 1er septembre 2020.   

Il est associé au bordel informatique du gouvernement du Québec en raison de sa mauvaise gestion des projets informatiques et de la signature de contrats pharaoniques pour de piètres solutions technologiques. Les dirigeants empêtrés dans les scandales se sont succédé durant de nombreuses années.  

Confiance à bâtir

Le ministre Caire précise qu’il y a une résistance de la part des organismes et ministères en ce qui a trait à la consolidation des centres de données et au transfert des données en infonuagique.  

«Elle s’explique parce qu’il y a un lien de confiance qui est à bâtir», a indiqué le ministre, signalant que la haute direction craignait de ne pas réaliser le projet comme prévu. «Il y a une préoccupation par rapport à notre capacité à livrer ce projet-là comme on le souhaite. Ça va se traduire par des changements importants au sein de notre organisation.» Il assure néanmoins qu’à terme, Québec économisera plus de 210M$ par année.   

Les organisations avaient choisi Amazon   

Le choix d’un fournisseur presque unique pour l’infonuagique a fait frémir le gouvernement.

La majorité des organismes publics avaient octroyé leurs contrats de stockage en infonuagique au fournisseur Amazon, ce qui a fait paniquer Québec. Le gouvernement leur a retiré le pouvoir de choisir pour éviter une apparence de monopole. L’objectif d’économiser 210 M$ par année est depuis mis en doute.  

Dans le but d’éliminer près de 457 centres de traitement informatique (CTI), Québec a sélectionné cinq technologies infonuagiques privées (voir encadré) avec lesquelles les organismes publics pouvaient signer des contrats pour stocker leurs données.  

L’automne dernier, la direction d’ITQ s’est rendu compte que la vaste majorité des entreprises avait décidé de signer avec Amazon et sa technologie AWS. Quelques-unes s’étaient tournées vers Azure, de Microsoft, boudant l’option québécoise Micro Logic. 

«Il y a un risque de dépendance technologique forte envers ce fournisseur et une diminution de la gouvernance du gouvernement», a exposé ITQ aux organisations gouvernementales lors d’un webinaire visionné par notre Bureau parlementaire.  

«À la fin de leur contrat, il sera très dispendieux, dans ce contexte, de migrer vers un autre fournisseur», signale l’organisme qui vient de fusionner avec le ministère de la Cybersécurité et du Numérique.  

Choix retiré

En raison de ce «constat», les dizaines d’organisations se sont fait retirer leur privilège de signer elles-mêmes leurs technologies parmi celles qui étaient préqualifiées.

Pourtant, leurs démarches avaient été réalisées en partenariat avec ITQ, en fonction de leurs besoins. Les directions avaient choisi AWS en raison du court délai pour conclure la transition, souligne un responsable au cours du webinaire. Amazon était le seul fournisseur qui possédait déjà une zone d'accueil sur sa plateforme. 

Tout est finalement à recommencer, car ce sera le ministère de la Cybersécurité et du Numérique qui choisira et signera le contrat.  

«On suit les consignes gouvernementales pour être en mesure de diversifier les fournisseurs en infonuagique», a affirmé Sébastien Pusterla, directeur général du programme de la consolidation au ministère, lors de la présentation.  

La situation déplaît énormément aux organisations, qui deviennent des clients du ministère et qui perdent le contrôle sur la facturation et la gestion des problèmes avec le fournisseur.  

Rejet du projet

À l'occasion du webinaire, les directions expriment qu’elles sont frustrées, inquiètes, déstabilisées et qu’elles ont l’impression de perdre le contrôle. Elles se montrent sceptiques devant ce changement de cap qui risque d’amener plus de problèmes que de gains réels. C’est le cas de Revenu Québec.  

Un dirigeant mentionne qu’il ne comprend plus les motivations du projet et souligne que, pour l’objectif d’économie de coûts, «c’est mal parti». Un autre plaide que leurs centres de données sont en parfaits états, sécuritaires et moins coûteux.  


 Les 5 fournisseurs d’infonuagique qualifiés par Québec    

  • AWS (Amazon)        
  • Azure (Microsoft)        
  • Micro Logic (entreprise québécoise)        
  • Google         
  • Oracle                

Projet de stockage infonuagique   

  • 83 M$/trois ans                

Pour réaliser la consolidation des centres de données   

  • Création de 4 gros centres de données        
  • 80% des données en infonuagiques publiques appartenant à des entreprises privées         
  • 20% des données, les plus sensibles, dans une technologie appartenant à l’État         
  • Le gouvernement Legault a promis d’ensuite économiser 210M$ en informatique annuellement.         
  • Les organisations doivent avoir effectué la transition d’ici le 31 mars 2023, tout en ayant respecté les budgets.         

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