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Plusieurs victimes du froid n’avaient pas 40 ans

Surconsommation d’alcool, témérité et mauvaise préparation à l’origine de plusieurs décès

Salluit
Photo Courtoisie / François Léger Savard

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La majorité des 14 victimes d’hypothermie survenues au Nunavik depuis 2015 avaient moins de 40 ans selon les données du Bureau du coroner.

Des jeunes adultes morts dans le silence et le froid de la toundra. Pour que leur décès ne soit pas oublié et pour prévenir d’autres drames du genre, nous vous présentons leur histoire.

QUEBEC
POINTS
VILLES
Température la plus
basse enregistrée depuis
le début de l’hiver *
Température moyenne *
*Hiver 2021-2022, sans le refroidissement éolien / Source: Environnement Canada

Levi Anauta

22 ans / Akulivik / Avril 2019 

Levi Anauta (à droite) et Harry Quillialuk (à gauche) - Photo Courtoisie

Une sortie de chasse mortelle

Pris dans un blizzard pendant près de deux jours, un chasseur a dû abandonner son ami derrière lui, qui a été retrouvé mort gelé deux semaines plus tard.

Harry Qullialuk chassait depuis l'enfance avec son ami Levi Anauta, 22 ans. Mais le 20 avril 2019, l'excursion des deux jeunes hommes à environ 40 km de leur village d'Akulivik a tourné au drame.

«Nous sommes partis chasser le caribou vers 10h. Le blizzard a commencé vers 14 h. Nous ne voyions plus rien et nous nous sommes perdus en tentant de rentrer à la maison», explique Harry Qullialuk.

En fin de journée, les deux hommes sont descendus de leur motoneige pour se reposer.

«Nous avons dormi dans notre traîneau, en attendant que des secours arrivent, mais personne n'est venu, relate le jeune homme. Et le blizzard devenait de plus en plus fort.»

La tempête qui a sévi ce jour-là a duré près de 24 heures. Des vents ont été enregistrés à près de 70 km/h.

Suivre le soleil

Au lever du jour, les chasseurs se sont rendus sur des montagnes pour tenter de retrouver leur chemin en suivant le soleil. Leur motoneige a toutefois manqué d'essence.

«Je ne sais pas pourquoi, mais ce jour-là, Levi avait tout enlevé du traîneau à sa maison. Nous avions une tente, de l'essence, de tout. Je crois qu'il pensait que nous allions attraper un caribou et que nous avions besoin d'enlever du poids», suppose Harry Qullialuk. 

Ils ont été contraints de poursuivre à pied, dans le vent et la neige, mais Levi Anauta était blessé à un genou.

«Déjà le premier jour, il avait froid et était fatigué, se rappelle Harry. Je lui ai donné tout ce que j'avais à manger parce qu'il avait très faim.»

Forcé de l’abandonner

Pour survivre, il n'a eu d'autre choix que d'abandonner son ami derrière lui. 

«Je devais rentrer à la maison, j'essayais de survivre, témoigne-t-il. Levi m'a dit de continuer, qu'il ne s'en sortirait pas. Je lui ai dit de suivre mes traces de pas dans la neige, mais il a dû faire une erreur.» 

Ce n'est qu'après deux jours à errer et à dormir à même le sol qu'Harry a enfin été sauvé, le 22 avril. 

Dès le lendemain, il est reparti à motoneige avec des gens du village pour tenter de secourir son ami, mais en vain. Le corps de Levi Anauta n'a été retrouvé que le 4 mai.

Laura Cruikshank

25 ans / Akulivik / Janvier 2019

Laura Cruikshank - Photo Facebook

Retrouvée gelée à -30 degrés Celsius

Le décès de Laura Cruikshank, qui avait 25 ans, a secoué la communauté d’Akulivik. La jeune femme qui était toujours prête à aider les autres a été retrouvée morte sous un balcon alors que la température frôlait -30°C. 

«Cela [son décès] a eu un impact, car elle aidait beaucoup de personnes. Elle travaillait dans une garderie. Elle était énergique, ne disait jamais non et était toujours là lorsque quelqu’un avait besoin d’aide», confie son oncle, Salamonie­­­ Cruikshank. 

Le corps de sa nièce a été retrouvé sous un balcon près de sa résidence, après qu’elle eut consommé une grande quantité d’alcool durant la soirée du 3 janvier 2019.  

Deux jours plus tard, le 5 janvier, un proche a signalé sa disparition, d’après le rapport du coroner. Elle a été trouvée quelques heures après le signalement sans ses bottes, sans ses mitaines et sans sa tuque. 

Mélange fatal

Elle avait trois fois la limite permise d’alcool pour conduire dans le sang et la température extérieure était glaciale. Le mélange des deux a eu raison de la jeune femme. 

Salamonie Cruikshank était à Kuujjuaq­­­ lors de son décès, et devait retourner à Akulivik prochainement pour voir ses proches, lui qui a été élevé dans le village.  

«Je lui ai parlé quelques jours avant son décès. Mon enfant est né en octobre, et nous avions planifié d’y aller juste avant. Cela n’avait finalement pas fonctionné, et [Laura] n’a jamais eu la chance de rencontrer ma fille. Elle voulait vraiment la voir», relate le père de famille, les larmes aux yeux.             

Il considérait la jeune femme comme sa propre sœur. Il se souvient que Laura Cruikshank allait souvent aider son père, lors de sorties de chasse et de pêche. 

Il va maintenant visiter sa tombe pour lui rendre hommage dès qu’il le peut.

Simionie Anautak

26 ans / Akulivik / Mai 2015

Simionie Anautak - Photo Facebook

Le 3 mai après minuit, Simionie Anautak était en état d’ébriété. Il avait bu de la vodka avec une amie. L’homme de 26 ans avait l’habitude de boire beaucoup d’alcool, jusqu’à en perdre conscience, d’après le rapport du coroner.

Le soir de sa mort, il serait sorti à l’extérieur et aurait perdu conscience peu de temps après. Dehors, il pleuvait, mais un blizzard s’est rapidement installé. Il est tombé dans un sommeil profond et sa température corporelle a chuté, ce qui lui a coûté la vie.

Timmiaq Kadjulik

55 ans / Salluit / Février 2016

Sa disparition a été signalée par une voisine qui ne l’avait pas vu depuis quatre jours. Il a été retrouvé congelé et enneigé près de la station d’eau du village. L’homme était traité pour une schizophrénie paranoïde.

Il collaborait peu à ses traitements et sa famille s’était inquiétée un mois plus tôt parce qu’il ne recevait plus ses injections toutes les deux semaines. Dans les jours suivant sa disparition, la température avait été froide et venteuse, ne lui laissant aucune chance.

Steven Yuliusie

31 ans / Salluit / Décembre 2016

Steven Yulisie - Photo Facebook

Le trentenaire a été retrouvé à quelques kilomètres de sa motoneige après quatre jours de recherche. Son véhicule était endommagé et se trouvait à environ 10 kilomètres du village. Les blizzards fréquents pourraient l’avoir désorienté.

Selon le coroner, il devait se rendre à une fête d'anniversaire, mais il n'est jamais arrivé. Il n'était pas dépressif et n'avait pas de traces d'alcool dans le sang.

 

Johnny Munick

78 ans / Entre Kuujjuaq et Tasiujaq / Mars 2017

Johnny Munick était un chasseur expérimenté. Le 23 mars 2017, il est parti en motoneige pour une expédition d'une semaine. Au cours de ces sept jours, la température s’est détériorée, au point où un ami qui devait le rejoindre a préféré rester chez lui.

La famille, inquiète malgré que l’homme avait de bonnes notions en technique de survie et qu’il connaissait l’endroit, a préféré appeler la police pour s’assurer qu’il était en sécurité. Finalement, le 28 mars, il a été retrouvé mort congelé, à un kilomètre de sa motoneige qui était tombée en panne.

Alacie Inukpuk

11 ans / Umiujaq / Octobre 2017

Alacie Inukpuk - Photo Facebook

La jeune Alacie a été retrouvée, après deux jours de recherches, couchée sur un rocher, à environ 500 mètres du village. La petite fille décrite comme «toujours joyeuse» avait été vue pour la dernière fois quatre jours plus tôt, chez une amie, où elle avait bu une bonne quantité de vodka. Le taux d’alcool dans son sang frôlait la limite légale pour conduire.

Le décès d’une si jeune fille des suites de l’abus d’alcool a traumatisé la communauté de quelque 500 personnes. «Nous sommes si proches dans la communauté. Ç'a brisé le cœur de tout le monde», nous confie un résident.

Sheila Nappatuk

29 ans / Akulivik / Mars 2018

Sheila Nappatuk a été retrouvée congelée et recouverte de neige à 15 minutes de motoneige du village d’Akulivik, le 29 mars.

Son conjoint avait rapporté sa disparition la veille. La jeune femme avait été vue la dernière fois par un ami le 27 mars, vers 14 h. À ce moment, elle avait consommé beaucoup d’alcool et avait décidé de partir pour aller vers sa résidence en marchant.

Lorsqu’elle est partie, après une dispute avec son ami, il faisait relativement chaud, soit -3 °C. Toutefois, plus tard dans la nuit, un blizzard sévissait. Il serait donc possible que Mme Nappatuk se soit endormie alors que le temps était plus chaud, mais qu'ensuite le froid «[ait] fait son œuvre pendant son sommeil», note le coroner.

Maggie Tayara

15 ans / Salluit / Janvier 2019

Maggie Tayara - Photo Facebook

La disparition de l’ado a été signalée par son père en pleine nuit, celui-ci s’inquiétant qu’elle ne soit pas rentrée d’une fête avec des amis. Elle a été retrouvée à plat ventre sous une maison en fin d’après-midi, après 12 heures de recherches par mauvais temps. Selon le rapport du coroner, son taux d’alcoolémie était près de deux fois le seuil légal pour la conduite d’un véhicule.

«C’était très traumatisant d’entendre cette histoire, déclare la mairesse de Salluit, Maggie Saviakjuk. Ç'a eu un gros impact chez les jeunes parce qu’ils la connaissaient. Nous essayons de continuer de sensibiliser les gens au fait de ne pas donner d’alcool aux jeunes.»

Jaaka Kumakuluk

54 ans / Salluit / Octobre 2019

Après un appel d’urgence, les policiers ont retrouvé la femme inconsciente sur la plage derrière une maison. Malgré les manœuvres de réanimation, elle n’a pu être sauvée.

Sa température corporelle avait chuté à 26,9 °C. Selon le coroner, elle avait deux fois le taux légal d’alcoolémie pour conduire. Il arrivait souvent à la dame de s’intoxiquer au point de s’évanouir.

Les policiers étaient intervenus à plusieurs reprises dans les deux années précédentes. Elle avait souvent été trouvée à l’extérieur par grand froid. Le jour de son décès, elle ne portait qu’un manteau et des jeans alors qu’il faisait -5 °C et elle se trouvait à l’extérieur depuis plus de cinq heures.

Eric-Joe Quarak

35 ans / Umiujaq / Janvier 2020

 L’homme était parti en motoneige pour se rendre à un anniversaire dans un autre village situé à plus de 200 kilomètres au nord. C’était la première fois qu’il faisait le trajet en motoneige. Sans nouvelles, ses proches ont alerté les policiers.

Ils s’inquiétaient du fait qu’il ne portait probablement pas des vêtements pour supporter le froid qu’il faisait à l’extérieur, soit entre -20 et -25 °C.

Après deux jours de recherche, les secours ont d’abord trouvé sa motoneige en panne d’essence. En suivant ses pas, ils ont découvert son corps presque gelé, la face au sol, au pied d’une petite falaise d’où il était tombé.

Zebedee Moses Angutinguak

32 ans / Aupaluk / Mars 2020

Zebedee Moses Angutinguak - Photo Facebook

Le corps couvert d’engelures de M. Angutinguak a été trouvé à 1 km du village. Une tempête de neige sévissait le lendemain de sa disparition, ce qui a nui aux recherches. Il était fortement intoxiqué par l’alcool au moment du drame.

Son décès a semé l’incrédulité chez la famille, qui ne croit pas à un accident. «Nous ne pouvons rien exclure comme hypothèse. Personne ne s’éloigne du village la nuit comme ça», témoigne David Anguntiguak, maire d’Aupaluk et oncle de Zebedee Moses.

«C’est quelqu’un qui était compétent dans la toundra, relate le chef adjoint de la police de Kativik, Jean-François Morin. Pour une famille, c’est difficile de comprendre qu’il puisse quitter une maison du village, s’égarer et mourir gelé.»

Rynee Kumarluk

59 ans / Inukjuak / Octobre 2020

Le 24 octobre en après-midi, Rynee Kumarluk et un membre de sa famille se sont rendus en véhicule tout-terrain jusqu’à leur tente familiale située à 5 km d’Inukjuak. Là-bas, ils ont bu une bouteille de 780 ml (26 onces) de vodka à deux.

Deux heures et demie plus tard, elles ont décidé de prendre le chemin du retour. Or, la conduite dangereuse de la défunte a fait peur à sa passagère, qui est rentrée avec un autre conducteur.

Le lendemain, le VTT de Rynee Kumarluk a été retrouvé sur le bord de la rivière, à 1 km du corps inanimé de la dame. Selon le coroner, elle était ivre et aurait décidé de rentrer à pied. Elle serait tombée en marchant et aurait perdu conscience. Elle serait décédée d’hypothermie après être restée immobile dans la neige pendant plusieurs heures.

Rita Anautak

29 ans / Akulivik / Mars 2021

Le corps «complètement congelé» de la jeune adulte a été retrouvé à un peu plus d'un kilomètre de la communauté. Elle ne portait ni bottes, ni bas, ni tuque, ni mitaines. Selon le rapport du coroner, Mme Anautak avait été laissée par un ami devant sa résidence la nuit précédente, mais elle n’y est jamais entrée. Cette nuit-là, le mercure pointait à -24 °C, soit -35 °C avec le refroidissement éolien. Son taux d’alcoolémie était plus de deux fois la limite permise pour la conduite.

«Elle était intoxiquée. Et elle s’est égarée en tentant de rentrer chez elle», croit le maire d’Akulivik, Eli Angiyou.

Au printemps précédent, Rita Anautak avait perdu ses deux parents, noyés dans un accident de pêche. Selon le maire, cela avait incité la jeune à boire davantage.


D’autres Autochtones sont aussi touchés

Des communautés autochtones de partout au Québec sont touchées par des cas d’hypothermie.

Un mémorial en l’honneur d’Ellisapie Pootoogook a été érigé en novembre 2021 près du chantier de construction où elle a été retrouvée.
Photo Courtoisie / David Chapman
Un mémorial en l’honneur d’Ellisapie Pootoogook a été érigé en novembre 2021 près du chantier de construction où elle a été retrouvée.

Antoine Poker - Photo Facebook

Sept cas sont survenus dans des communautés hors du Nunavik depuis 2015, font état les rapports du coroner. Ce sont tous des hommes et l’alcool est en cause dans tous les drames.

En avril 2019, Antoine Poker, 49 ans, est décédé dans une forêt de la Basse-Côte-Nord. Avec un ami, ils tentaient de regagner La Romaine, depuis le village de Kegaska, quand leur motoneige s’est enlisée. 

Son ami était parti avec des secours chercher des vêtements secs quand M. Poker est décédé d’hypothermie. Il venait de passer toute la nuit à l’extérieur, en état d’ébriété.

Même à Montréal

À Montréal, dans la dernière année, deux itinérants d’origine autochtone sont morts après avoir passé la nuit à l’extérieur au froid

Il s’agit de Raphaël André, 51 ans, mort en janvier 2021, et d’Ellisapie Pootoogook, 61 ans, décédée en novembre dernier. Cette dernière était originaire de Salluit, au Nunavik.

«Je la connaissais depuis sept ans. Souvent, après être venue pour des traitements médicaux, elle s’attardait à Montréal. Plus on approchait de l’hiver, plus sa situation devenait précaire, raconte le directeur général de Résilience Montréal, David Chapman. On la retrouvait souvent avec des vêtements pas assez chauds.»  

Décès liés au froid (entre 2015 et 2021)
Dans l'ensemble
des communautés du Nunavik
14DÉCÈS
10sur 14Moins de 40 ans
Dans l'ensemble
des communautés Autochtones
21DÉCÈS*
41ansMoyenne d'âge
*Deux des décès concernent des personnes d'origine autochtones décédées ailleurs que dans une réserve ou un village.
Source des données: Bureau du coroner

Plus à risque

Selon M. Chapman, le fait que des itinérants meurent de froid est dû au manque de refuges plus excentrés. 

«Au Canada, nous avons décidé de favoriser l’accès au logement plutôt que les refuges, rappelle-t-il. Mais si on enlève de l’argent dans les mesures qui gardent les gens en vie pendant qu’ils attendent un logement, on se retrouve avec des gens comme Raphaël André qui ne seront jamais logés, parce qu’ils sont morts.»

Pour lui, les Autochtones en situation d’itinérance sont doublement vulnérables en raison du racisme.

«Quand on ne connaît pas la ville, tellement de choses peuvent mal tourner», ajoute M. Chapman.

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