/investigations/justice
Navigation

Québec tolère la garderie de deux fraudeurs allégués

La police, les banques, le fisc et les parents ont pourtant eu maille à partir avec eux au fil de la dernière décennie

Coup d'oeil sur cet article

Québec tolère depuis une décennie qu’un couple soupçonné de fraude par la police et les banques opère une garderie accueillant 30 enfants.

• À lire aussi: Pas moins de 142 Québécois sont morts de froid depuis six ans

Fatima El Boukhari et son mari, Mohamed Dawah, ont été tour à tour propriétaires depuis 2012 d’une garderie non subventionnée dans l’est de Montréal. Au fil des ans, l’établissement a porté les noms de Chez Haidy et l’Arc-en-ciel, avant de devenir Aux coins des ami(e)s, en 2019.

Fatima El Boukari dans son bureau de la garderie Aux coins des ami(e)s, captée par notre caméra cachée.
Photos Le Journal et Agence QMI, Pascal Dugas Bourdon
Fatima El Boukari dans son bureau de la garderie Aux coins des ami(e)s, captée par notre caméra cachée.

Le ministère de la Famille et des Aînés (MFA) a multiplié les inspections ainsi que les enquêtes auprès de cet établissement depuis son ouverture. Deux signalements ont été faits à la DPJ et une plainte a été déposée à la police par le MFA pour falsification de document.

Or, Québec a attendu au 10 février dernier pour transmettre à la garderie un avis préalable à la révocation de son permis, jugeant qu’elle «n’était pas en mesure d’assurer la santé, la sécurité et le bien-être des enfants».

Cette action a été posée 48 heures après que notre Bureau d’enquête eut questionné le ministère sur le passé trouble de cet établissement.

Mohamed Dawah
Photo tirée de la page Facebook de Mohamed Dawah
Mohamed Dawah
  •  Entrevue avec Kathryne Lamontagne, journaliste au Bureau d’enquête du Journal de Québec et du Journal de Montréal sur QUB radio :    

Dans la mire des banques

Car le ministère n’est pas le seul à s’intéresser au couple El Boukhari-Dawah. Des banques l’ont aussi eu dans leur mire par le passé.

Soutenant avoir été frustrés de centaines de milliers de dollars, la Banque Royale du Canada, Desjardins et la Banque Scotia ont en effet entrepris des poursuites contre eux en 2019 et 2020.

Le tribunal a également condamné Fatima El Boukhari à payer plus de 633 000$ à Revenu Québec. Le mois suivant, elle déclarait une faillite de 1,8 M$.

Plaintes à la police

Des parents s’estimant lésés par la garderie ont aussi porté plainte à la police, qui enquête activement sur ces allégations.

C’est que Fatima El Boukhari – qui se présente sous le nom de Haidy Dawah – propose à sa clientèle un tarif journalier de 8,70$, et ce, même s’il ne s’agit pas d’une garderie subventionnée.

L’entreprise s’affiche sur le site MaGarderie.com à un tarif quotidien de 8,70 $ par jour, comme si elle était subventionnée par le gouvernement, ce qui n’est pas le cas.
Photo Le Journal, tirée du site MaGarderie.com
L’entreprise s’affiche sur le site MaGarderie.com à un tarif quotidien de 8,70 $ par jour, comme si elle était subventionnée par le gouvernement, ce qui n’est pas le cas.

Cet appât serait la première pièce d’un stratagème qui aurait coûté plusieurs milliers de dollars à des parents.

Notre Bureau d’enquête a d’ailleurs capté sur caméra cachée le discours séduisant que Fatima El Boukhari tient aux parents. «Vous n’avez rien à faire. [...] Je vais vous simplifier la vie!», a-t-elle promis.

Le couple se défend

Nous avons ensuite confronté Fatima El Boukhari, qui est allée jusqu’à mentir sur son identité lors d’un bref échange téléphonique.

«Ce n’est pas moi, je m’excuse, vous n’êtes pas au bon numéro», a-t-elle répondu, avant de nous menacer de poursuite et de raccrocher.

Par la voix de son avocat, le couple – qui affirme être séparé depuis 2018 – a ensuite nié avoir quoi que ce soit à se reprocher.

«Si fraude il y a eu, elle ne pouvait pas venir de la garderie. Le processus est simple et transparent», a assuré Me Gérard Samet. 

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio :   

– Avec Annabelle Blais et Marc Sandreschi

6200$ pour trois jours  

Valérie Gagné devra débourser plus de 6200$ pour avoir envoyé durant trois jours sa fille à la garderie Aux coins des ami(e)s.

Cette mère de Montréal accuse Fatima El Boukhari d’avoir réclamé et empoché à son insu des milliers de dollars.

Notre Bureau d’enquête s’est d’ailleurs entretenu avec cinq parents qui soulèvent des allégations similaires.

Valérie Gagné a inscrit sa fille à temps partiel en août 2020. Fatima El Boukhari lui aurait expliqué que son établissement était à «moitié subventionné».

«Le gouvernement déposait quelque chose dans mon compte et elle le retirait tout de suite. Je n’avais rien à m’occuper. Et elle me chargeait 8,35$ par jour en plus», expose Mme Gagné, qui a cru que tout était conforme.

Elle affirme avoir informé la direction qu’elle retirait son enfant, après seulement trois jours de fréquentation.

Quatre versements

Mais entre septembre et décembre 2020, quatre versements de quelque 1550$ ont été déposés par le ministère dans son compte bancaire, puis retirés par la garderie. 

Elle contacte à plusieurs reprises Fatima El Boukhari et Mohamed Dawah, qui lui assurent que la procédure est normale.

Valérie Gagné ne découvre le pot aux roses qu’en début d’année 2021. Elle constate que deux demandes de crédit d’impôt pour frais de garde ont été faites à son nom pour 199 jours de garde en 2020 et 261 jours en 2021. 

Son adresse avait été modifiée au dossier et sa signature avait été imitée. Son dossier contenait un relevé de paie d’un emploi qu’elle n’a jamais occupé et un document stipulant qu’elle était aux études, ce qui était faux. 

Malgré toutes ses démarches pour dénoncer la situation, Valérie Gagné doit aujourd’hui rembourser 6200$ au fisc.

Par l’entremise de leur avocat, Fatima El Boukhari et Mohamed Dawah nient avoir rempli des demandes de crédit d’impôt au nom des parents ou avoir produit de faux documents.

Ils reconnaissent toutefois avoir récupéré chaque mois les crédits d’impôt pour frais de garde destinés aux parents, mais assurent que c’était avec l’accord de ces derniers. 

Ils expliquent que les parents sont informés que la garderie est non subventionnée et coûte 48$ par jour.


Le stratagème allégué

◆ La garderie prétend offrir un service de garde à 8,70$ par jour, même si elle n’est pas subventionnée.

◆ Lorsqu’elle rencontre les parents, Fatima El Bouhkari soutient que l’État lui octroie une «subvention» pour les enfants, mais que cette subvention transite d’abord dans le compte bancaire des parents avant de lui être versée.

◆ Son «service de comptabilité» règle tous les papiers en lien avec la «subvention». Elle demande divers renseignements personnels aux parents pour procéder.

◆ Or, la garderie remplit plutôt au nom des parents et à leur insu une demande de versement anticipé sur le crédit d’impôt pour frais de garde auprès de Revenu Québec. Le nombre de jours où l’enfant fréquente la garderie est largement bonifié, ce qui permet de maximiser le montant du crédit. L’adresse au dossier est aussi modifiée: les parents ne reçoivent donc pas les communications concernant cette demande.

◆ Chaque mois, les parents reçoivent du gouvernement un montant dans leur compte. Ils sont persuadés qu’il s’agit de la «subvention», puisque la garderie retire rapidement cette somme.

◆ À la fin de l’année fiscale, Revenu Québec réclame aux parents les montants excédentaires qu’il leur a versés. Les parents sont ainsi forcés de rembourser des milliers de dollars, qui ont déjà été empochés par la garderie.


Ce que dit le ministère

◆ «Toute affirmation à l’effet que [la garderie] serait en processus d’octroi de subvention ou qu’elle recevrait des versements est fausse.»

◆ «Le crédit d’impôt pour frais de garde d’enfants relève de Revenu Québec et ce crédit d’impôt est destiné au parent lui-même, et non versé à l’établissement.» 

ILS ONT LA GARDERIE DANS LEUR MIRE  

Mohamed Dawah est propriétaire depuis 2019 de l’établissement privé Aux coins des ami(e)s, situé dans le quartier Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.
Photo tirée de la page Facebook de Mohamed Dawah
Mohamed Dawah est propriétaire depuis 2019 de l’établissement privé Aux coins des ami(e)s, situé dans le quartier Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.

Le ministère

Pas moins de 53 plaintes de tout acabit ont été déposées au ministère de la Famille et des Aînés (MFA), qui a dû effectuer 25 inspections à la garderie depuis 2012.

Au 23 septembre 2021, tous les manquements avaient été corrigés, selon le ministère.

En janvier 2018, la garderie a été condamnée à payer près de 7000$ pour entrave ainsi que pour avoir reçu illégalement des enfants de moins de 18 mois.

Une enquête du MFA menée en 2020 et 2021 a conduit au dépôt d’un dossier au Directeur des poursuites criminelles et pénales, qui analyse toujours l’affaire.

Le 10 février, le ministère a transmis au propriétaire de la garderie un avis préalable à la révocation de permis. La garderie a 10 jours pour répondre, avant qu’une décision finale soit rendue.


Les banques

La Banque Royale engage en août 2019 une poursuite de près de 195 000$ contre la garderie et sa propriétaire.

L’institution financière accuse Fatima El Boukhari d’avoir mis sur pied un «stratagème de fraude» impliquant des virements sans fonds et des traites bancaires notamment au profit de Mohamed Dawah.

Le mois suivant, Desjardins poursuit le couple et la garderie. La caisse fait état d’un «système sophistiqué» mis en place par Fatima El Boukhari afin de «s’accaparer illégalement» plus de 105 000$ «avec la complicité de Dawah».

Un règlement hors cour survient dans ces deux affaires, en octobre 2019.

En août 2020, le tribunal condamne Fatima El Boukhari à payer près de 350 000$ à la Banque Scotia – à qui elle avait cessé de payer son hypothèque – et ordonne la vente sous contrôle de la justice de sa résidence de Montréal.


Revenu Québec

Fatima El Boukhari est condamnée à payer 633 276,62$ à Revenu Québec, en novembre 2019. Au même moment, son mari devient le propriétaire de la garderie rebaptisée Aux coins des ami(e)s.

Revenu Québec reprochait à Mme El Boukhari de ne pas avoir déclaré plus de 1,1 M$ en revenus entre 2012 et 2017. La femme aurait aussi fourni au fisc plusieurs faux relevés de comptes bancaires, des faux chèques et des factures falsifiées, selon un document judiciaire.

Des parents s’estimant trompés par Fatima El Boukhari l’ont aussi dénoncée à Revenu Québec, qui refuse de dire si une enquête est en cours.

Selon nos informations, toutefois, une perquisition a été menée par le fisc à la garderie, à l’automne dernier.


La police

La police de Montréal enquête actuellement sur plusieurs cas de fraude alléguée par des parents en lien avec la garderie, selon nos sources.

Aussi, le ministère de la Famille nous indique avoir porté plainte à la police de Montréal en septembre 2021 pour la falsification d’attestations d’absence d’empêchement émanant de la garderie.

Notons que ces attestations sont généralement délivrées... par la police de Montréal.

À VOIR AUSSI     

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.