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L’échangeur Turcot est «vert» grâce à une centrale controversée en Inde

Le constructeur a acheté des crédits carbone d’un projet qui a causé plusieurs dommages environnementaux

Centrale hydroélectrique Parbati Inde
Photo courtoisie, Sumit Mahar La centrale Parbati 3, en Inde, fait l’objet de critiques pour ses impacts environnementaux.

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L’échangeur Turcot est loin d’être aussi vert que le prétend le gouvernement. Une grande partie des émissions de gaz à effet de serre (GES) lors de la construction a été compensée grâce à un projet controversé de centrale hydroélectrique en Inde. 

• À lire aussi: L’échangeur Turcot sera vert dans une centaine d’années

Le ministre des Transports François Bonnardel vantait cet automne la « carboneutralité » de Turcot.

Le constructeur de l’échangeur, le consortium KPH, a ainsi choisi de compenser les trois quarts de ses émissions en achetant des crédits carbone d’un projet de centrale hydroélectrique nommé Parbati 3.

Or, notre Bureau d’enquête a découvert plusieurs éléments douteux associés à ce projet de la National Hydroelectric Power Corporation (NHPC).  

Déforestation et champs endommagés

Ce complexe, comme d’autres centrales hydroélectriques dans la province du Himachal Pradesh, au nord de l’Inde, est critiqué, car l’endroit est géologiquement instable et en proie aux tremblements de terre et aux glissements de terrain. 

Centrale hydroélectrique Parbati Inde
Photo courtoisie, Sumit Mahar

« Ces projets ne sont pas seulement vulnérables, ils rendent également la région plus sujette aux catastrophes en exacerbant les impacts des dangers existants », précise Manshi Asher de l’organisme régional de recherche environnementale et d’actions collectives, Himdhara.  

« La construction massive en surface et en souterrain a non seulement causé de la déforestation, impactant ainsi la diversité biologique, mais a aussi perturbé la géologie sensible. Cela a entraîné des dommages aux maisons, aux champs, aux routes et a touché durement les moyens de subsistance des locaux », ajoute-t-il. 

Himanshu Thakkar, de l’organisme non gouvernemental South Asia Network on Dams, Rivers and People, dénonce pour sa part « une absence totale de normes de transparence ou d’imputabilité des personnes responsables ».

En avril 2019, un leader syndical cité dans le quotidien Amar Ujala demandait une enquête après que des fuites furent survenues dans un tunnel de Parbati 3.  

Le tunnel a d’ailleurs dû faire l’objet de réparations majeures à trois reprises depuis 2013, ce qui a entraîné des fermetures de plusieurs mois.

Les organisations non gouvernementales locales affirment que les études environnementales qui ont mené à ces projets ont été bâclées. 

« Ces rapports ignorent [les risques] ou proposent des mesures d’atténuation qui ne sont jamais mises en œuvre ou sont inadéquates face à l’étendue des problèmes causés », ajoute Manshi Asher. 

  • Écoutez l'entrevue de Philippe-Vincent Foisy avec Dominique Cambron-Goulet, journaliste au bureau d’enquête de Québecor, sur QUB radio:   

Corruption et collusion

En mars 2021, un directeur adjoint de Parbati 3 chez NHPC a été arrêté pour collusion dans le vol de barres métalliques d’une valeur de plus de 170 000 $.

Puis en juillet, un autre dirigeant de NHPC a été arrêté pour avoir demandé et accepté un pot-de-vin de 8000 $ d’un sous-traitant travaillant sur une autre phase du projet. NHPC n’a pas répondu à nos demandes d’entrevues. 

La centrale de la phase 3 du projet fonctionne depuis 2014. La phase 2 du projet, qui comprend un tunnel de 31 km, est toujours en construction depuis maintenant 20 ans en raison de nombreux problèmes. 

En mai, quatre travailleurs y sont morts lorsqu’un tunnel s’est effondré pendant des travaux de forage.

Québec se fiche des suivis  

En creusant pour suivre la trace des compensations de GES émis lors de la construction de l’échangeur Turcot, nous avons découvert d’importantes lacunes dans le sceau vert du projet autoroutier. 

La reconstruction de l’échangeur Turcot à Montréal, entre 2015 et 2020, a coûté plus de 3,7 G$.
Photo d’archives
La reconstruction de l’échangeur Turcot à Montréal, entre 2015 et 2020, a coûté plus de 3,7 G$.

Le plus gros des émissions du chantier provient du conglomérat privé KPH, qui a construit le nouvel échangeur. Ainsi, 125 000 tonnes de GES ont été compensées par l’achat de crédit carbone. Nous avons toutefois découvert que :     

  • La plus grosse part des crédits carbone provient d’une centrale hydroélectrique controversée en Inde ;     
  • Le MTQ a accepté que KPH-Turcot fasse affaire avec une firme qui a perdu une certification et qui refuse de rendre des comptes ;     
  • Le quart des crédits n’avait pas été compensé avant que notre Bureau d’enquête fasse remarquer cette erreur au ministère des Transports (à lire mercredi).          

Ces lacunes soulèvent des doutes quant au sérieux de la démarche du MTQ, au moment où le gouvernement Legault promet que le tunnel entre Québec et Lévis sera carboneutre.

Nous dévoilions le 1er décembre qu’une partie des GES du chantier ne serait compensée que dans 100 ans.
Photo d’archives
Nous dévoilions le 1er décembre qu’une partie des GES du chantier ne serait compensée que dans 100 ans.

Le MTQ ne se prononce pas

Le MTQ a laissé carte blanche à KPH pour les choix des projets de compensation de GES tant que les crédits étaient certifiés par une norme reconnue.

« Le ministère n’avait pas à se prononcer sur les projets », explique le porte-parole Martin Girard.

Le controversé projet en Inde est inscrit au registre Verra qui confirme que la réduction de GES est vérifiable. 

« [Verra] ne va pas jusqu’à vérifier si le projet a des impacts par ailleurs négatifs pour la communauté dans les environs », précise Jean Nolet, président de Coop Carbone et ancien économiste en changements climatiques au gouvernement du Québec. 

En plus de ne pas se soucier de la provenance des crédits, le ministère ignore aussi combien a coûté cette « carboneutralité ».  

« Le coût total lié à l’achat de crédits carbone est inclus dans l’enveloppe budgétaire globale du contrat [...] de KPH Turcot. Le montant n’est donc pas connu spécifiquement par le ministère », confirme Martin Girard.

Le MTQ a aussi pris lui-même la responsabilité d’une partie du chantier Turcot. Il a compensé ses propres GES en plantant des arbres en bordure de routes. 

En décembre, notre Bureau d’enquête a révélé que ces arbres prendront 100 ans avant de compenser la pollution du chantier. Jusqu’à présent, seul le tiers des 51 000 arbres promis ont été plantés.

- Avec la collaboration de Dominique Cambron-Goulet

Où sont les 300 000 arbres ?  

La carboneutralité de l’échangeur Turcot a été en partie confiée à une entreprise qui a perdu une certification à cause de lacunes dans ses plantations d’arbres.

Au départ, le consortium KPH avait prévu compenser ses émissions de GES en s’associant à l’entreprise NatureLab.World pour planter des arbres au Québec. 

L’entreprise était alors la seule au Canada avec des plantations détenant la prestigieuse certification Gold Standard.

Or en mars 2020, Gold Standard a retiré la certification aux plantations de NatureLab à la suite de plusieurs problèmes de conformité dont avait fait état un reportage de La Presse à l’automne 2019. Il était notamment question de failles importantes dans la gestion et le contrôle des plantations. 

Par exemple, le site de Saint-Bruno a été abandonné parce que les 13 000 épinettes noires plantées n’ont pas survécu. À Mirabel, 30 % des arbres étaient morts. 

Arbres en bonus

Pour répondre aux exigences du MTQ après cette perte de certification, KPH a alors convenu avec le ministère d’acheter les crédits carbone de la centrale hydroélectrique Parbati 3 en Inde, toujours via l’intermédiaire de NatureLab.

Ces crédits sont certifiés par une norme moins contraignante.

Le ministère continue toutefois de dire qu’en plus des crédits carbone du projet indien, « plus de 300 000 arbres ont aussi été plantés [...] dans un projet de reboisement dans la grande région métropolitaine ». 

Le porte-parole Martin Girard mentionne notamment les plantations de Saint-Bruno et Mirabel, pourtant problématiques.

Dans une attestation que NatureLab a donnée à KPH et que nous avons obtenue par une demande d’accès à l’information, il n’est pas confirmé que 300 000 arbres ont été plantés, mais on indique plutôt une « participation à la plantation de 373 992 arbres ». 

Trop difficile à calculer

Nous avons alors tenté de savoir combien d’arbres ont véritablement été plantés. Simon Tremblay de NatureLab nous a d’abord expliqué : « Il n’y a pas de carboneutralité avec des arbres, c’est extrêmement difficile à calculer. » 

M. Tremblay devait nous fournir plus de détails après quelques vérifications. Mais le lendemain, ce dernier et le cofondateur de l’entreprise, Luc Guimond, invoquaient une entente de confidentialité pour refuser de répondre à nos questions. 


Petit lexique 

Carboneutre  

Être carboneutre ne signifie pas qu’il n’y a pas d’émission de gaz à effet de serre (GES). Il s’agit plutôt de compenser les émissions produites par l’achat de crédits carbone pour des projets verts ou en plantant des arbres, par exemple. C’est comme si les GES de l’un étaient annulés par les réductions de l’autre.

Crédit carbone  

Un crédit carbone équivaut à l’émission d’une tonne d’équivalent de dioxyde de carbone (C02). Ces crédits peuvent être achetés auprès de projets qui produisent des énergies renouvelables, comme un parc éolien ou de reforestation, par exemple, car ils participent à la réduction des GES.

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