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La Russie veut protéger sa campagne de désinformation

La dictature menace les journalistes d’une peine de 15 ans de prison

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Photo AFP Vladimir Poutine

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Alors que la Russie bâillonne la presse libre menaçant les journalistes de 15 ans de prison s’ils publient des informations qui déplaisent à Poutine après son invasion de l’Ukraine, un résident étranger installé sur place raconte l’ampleur de la campagne de désinformation massive.  

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Pierre, un nom d’emprunt, craint de subir des représailles s’il est identifié. Il s’est confié à partir d’une des plus grandes villes de Russie où il vit depuis quelques années.

Au début de l’entrevue, il a âprement défendu le gouvernement Poutine. «Tu as été formaté mon ami», lui a alors répliqué la source qui a mis Le Journal en contact avec lui.

Mais plus tard Pierre a recontacté l’intermédiaire du Le Journal pour s’expliquer. «Il y avait des Russes trop près de moi», a-t-il réalisé après avoir accepté l’entrevue.

Limités aux médias russes

Pierre s’informe sur des plateformes et des médias sociaux étrangers, ce qui lui permet d’avoir des alternatives à la censure des médias indépendants russes. Cette dernière a un impact majeur.

«La plupart des gens ne parlent que le russe. Très peu connaissent l’anglais», dit-il, ce qui les empêche de s’informer ailleurs qu’en Russie.

La Rossiskaïa Gazeta répète lui aussi le message gouvernemental de «l’opération spéciale de protection (…) pour protéger de l’agression ukrain
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La Rossiskaïa Gazeta répète lui aussi le message gouvernemental de «l’opération spéciale de protection (…) pour protéger de l’agression ukrain

«Les médias russes et le gouvernement expliquent que l’Europe dit ce qu’elle veut que nous entendions. Que ça ne concorde pas à ce que nous vivons ici», affirme-t-il.

«Ils disent que l’Europe n’a pas respecté sa parole. Ce qui arrive en Ukraine c’est la conséquence de ça. Que la Russie n’a pas le choix de procéder ainsi pour ne pas qu’elle subisse les bombardements et les morts que l’Europe a causés en Libye, au Mali et en Côte-d’Ivoire», a ajouté Pierre, dépassé par l’ampleur de la désinformation.

Les médias russes ont bien parlé de la faillite de Sberbank. «Ils nous ont dit que c’était en raison des sanctions économiques, mais qu’il ne fallait pas s’en faire. Que la Banque centrale russe avait prévu le coup. Le président Poutine s’est fait rassurant.»

Pierre ajoute que le mouvement de retrait de l’argent dans les banques russes se poursuit, mais que les gens sont réellement motivés par la crainte des sanctions économiques, sans réaliser les impacts de la guerre.

Quitter rapidement

Les étrangers comme lui subissent des conséquences supplémentaires. Le blocage des institutions permettant de transférer de l’argent l’empêche d’envoyer des fonds à ses proches ou d’en recevoir.

«À l’interne on ne vit cependant pas encore les conséquences. Les gens continuent à travailler et les salaires entrent toujours», précise-t-il.

Pour le moment, Pierre cherche par tous les moyens à quitter la Russie, estimant que la situation ne peut que se dégrader. Mais les interdictions de vols en Europe et son statut d’étudiant lui compliquent la tâche.

La répression s’accélère

Alors que la résistance ukrainienne s’attire la sympathie du monde entier et contrecarre les plans de Poutine, la Russie a relevé encore sa répression à l’encontre de la presse libre.

Elle a voté de nouvelles lois le 4 mars visant directement les médias qui ne se contenteraient pas de retransmettre les informations du gouvernement.

Le Conseil de la Fédération de Russie a approuvé de nouvelles sanctions «punissant la diffusion de fausses informations sur les actions de l'armée russe, le discrédit des forces armées de la Fédération et l’appel à des sanctions anti-russes.»

«L’Occident a lancé une véritable guerre de l’information contre notre pays, une guerre d’une ampleur sans précédent, en termes d’agressivité, de concentration de la haine. De plus, une guerre dans laquelle chaque attaque a été élaborée à l’avance, préparée et techniquement soutenue sur les réseaux sociaux; Instagram, Facebook, Twitter, YouTube, qui sont sous le contrôle de Washington, ne peuvent être autrement décrits comme des bombardements informatifs de notre société », a déclaré Valentina Matviyenko, présidente du Conseil de la Fédération, à la Rossiskaïa Gazeta.

Selon elle, la Russie, ses citoyens et les militaires de l’armée russe « sont inondés sans arrêt de flots de mensonges monstrueux ».

La politicienne ajoute; «nous sommes simplement obligés de protéger l’honneur de nos soldats qui luttent héroïquement contre les néonazis et l’honneur de notre patrie.»

L’article 207.3 prévoit maintenant une peine maximale de 10 à 15 ans de prison, une amende de 700 000 à 1,5 million de roubles (8400 à 18 000$), des travaux «correctifs» pouvant aller jusqu'à un an et des travaux forcés pouvant aller jusqu’à trois ans. D’autres sanctions prévoient des amendes de 3 à 5 millions de roubles (36 000 à 60 000$).

Le site internet du journal Komsomolskaïa Pravda (kp.ru), ici traduit dans Google, répète le message de désinformation du gouvernement : «Les forces armées russes continuent avec honneur d’accomplir des tâches dans le cadre d’une opération spéciale de démilitarisation et de dénazification de l’Ukraine».
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Le site internet du journal Komsomolskaïa Pravda (kp.ru), ici traduit dans Google, répète le message de désinformation du gouvernement : «Les forces armées russes continuent avec honneur d’accomplir des tâches dans le cadre d’une opération spéciale de démilitarisation et de dénazification de l’Ukraine».

Réactions

Devant cette menace, la BBC a retiré tous ses journalistes de Russie.

Son directeur général Tim Davie a toutefois précisé que le média britannique continuerait à informer en russe depuis l’extérieur de la Russie. L’audience de son site en russe s’est envolée à 10,7 millions en moyenne hebdomadaire depuis le début de l’invasion, a-t-il dit à l’AFP.

L’AFP a aussi rapporté que le journal russe indépendant Novaïa Gazeta a indiqué se voir «obligé de supprimer de nombreux contenus» pour éviter les sanctions mais vouloir «continuer à travailler». 

De plus, la Russie a bloqué l’accès à Facebook, à la radio-télévision internationale allemande Deutsche Welle (DW), au site russe indépendant Meduza (basé à Riga), à Radio Svoboda, antenne russe de RFE/RL, à Voice of America et à d’autres sites d’information non nommés.

Les journalistes de l’AFP en Russie ont pu constater que le réseau social ne fonctionnait plus sans une connexion privée VPN.

La Russie en queue de peloton

Cela s’ajoute aux fermetures de la chaîne de télé en ligne Dojd et de la station de radio Echo de Moscou plus tôt cette semaine.

Il s’agissait de deux des très rares médias qui ne se collaient pas systématiquement au discours du Kremlin au sujet de l’invasion de l’Ukraine.

Sur la question de la liberté de la presse, l’ONG Reporters sans frontières plaçait la Russie au 150erang sur 180 pays en 2021 avant même les récentes mesures de censures. Le premier rang est détenu par la Norvège, le Canada pointe en 14e place.

Amnistie internationale a publié cette carte où avait déjà été recensé une dizaine de cas de crimes de guerre potentiels le 1er mars, avant même l’intensification des attaques contre les civils. Le Journal a consulté une dizaine de médias russes, aucun n’a jamais fait état de ces soupçons.
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Amnistie internationale a publié cette carte où avait déjà été recensé une dizaine de cas de crimes de guerre potentiels le 1er mars, avant même l’intensification des attaques contre les civils. Le Journal a consulté une dizaine de médias russes, aucun n’a jamais fait état de ces soupçons.

Hier, l’AFP rapportait que des pages Facebook et des sites internet de plusieurs médias étrangers indépendants étaient inaccessibles en Russie, notamment le service en langue russe de la BBC.

Du pareil au même

Le Journal a regardé de plus près les principaux journaux russes. Tous répètent le même message du gouvernement Poutine.

La Nezavissimaïa Gazeta (ng.ru/cis) rapporte le 4 mars que «la Russie n’abandonne pas le cap vers la dénazification de l’Ukraine».

Au sujet de l’attaque de la centrale nucléaire de Zaporijjia, elle mentionne que : «selon l’armée russe, la patrouille de la Garde nationale a été la cible de tirs d’un groupe de sabotage ukrainien depuis le bâtiment du complexe d’entraînement à l’extérieur de la gare. L’attaque a été réprimée par des tirs de retour et les saboteurs, partant, ont mis le feu au bâtiment.»

La Rossiskaïa Gazeta (rg.ru) parle de «l’opération spéciale de protection (...) pour protéger de l’agression ukrainienne.»

Il en va de même pour d’autres journaux russes, notamment la Izvestia (iz.ru), Kommersant(Kommersant.ru), Argumenty i Fakty (aif.ru) et la Komsomolskaïa Pravda (kp.ru).

Désinformation grossière

Le Journal a regardé de plus près la Komsomolskaïa Pravda qui écrit que «la situation dans le Donbas est toujours difficile, les militaires ukrainiens continuent de bombarder le secteur résidentiel depuis des positions encore sous leur contrôle. En conséquence, la population civile souffre.»

Une affirmation qui fait sursauter Dominique Arel, titulaire de la Chaire d’études ukrainiennes à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

«Non, les Ukrainiens ne bombardent pas les civils en Donbas. Ils ne l’ont pas fait depuis août 2014 au moment où l’armée russe est entrée. Depuis 2015, les pertes humaines étaient essentiellement militaires, des deux côtés d’un front qui ne bougeait plus», explique-t-il.

Le site du journal Rossiskaïa Gazeta (rg.ru) répète lui aussi le message gouvernemental de «l’opération spéciale de protection […] pour protéger de l’agression ukrainienne».
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Le site du journal Rossiskaïa Gazeta (rg.ru) répète lui aussi le message gouvernemental de «l’opération spéciale de protection […] pour protéger de l’agression ukrainienne».

M. Arel mentionne que la propagande russe s’est mise en route pour pouvoir ensuite lancer la machine de guerre.

«Cette notion de bombardements et de génocide au Donbas est une fabrication complète, martelée sur toutes les chaînes russes, pour justifier la guerre. Les seuls bombardements de civils qui ont lieu actuellement sont par l’armée russe. Il y a deux jours, Amnistie internationale avait déjà recensé une dizaine de cas», insiste-t-il.

Toujours selon la Komsomolskaïa Pravda, «le député (ukrainen) Ilya Kiva a exigé la démission de (Volodymyr) Zelensky (le président de l’Ukraine), affirmant qu’il était responsable de l'effusion de sang.»

«Ilya Kiva est un extrémiste communiste, l’exception à la règle. Tout le monde est derrière Zelensky en ce moment», précise M. Arel au sujet de cette omission importante par le média.

Et même en pleine guerre, le politicien Kiva bénéficie d’une liberté de parole en Ukraine que les opposants au conflit et au régime Poutine n’ont pas en Russie.

«Suppositions et allégations»

En 2017 Cécile Vaissié, professeure d’études russes et soviétiques à l’Université Rennes 2, a donné une entrevue au site internet Conspiracywatch sur les dérives de la Komsomolskaïa Pravda.

«Un tournant très net s’est marqué en mai 2013 lorsque la journaliste Ouliana Skoïbeda qui, évoquant le politicien d’opposition Léonid Gozman, écrivait : ‘ On regrette parfois que les nazis n’aient pas transformé en abat-jours les ancêtres des libéraux. Il y aurait moins de problèmes’. Devant le scandale, ce passage a été modifié», avait dit Mme Vaissié.

«La propagande la plus agressive a repris, surtout depuis 2013, et l’attaque de la Crimée et du Donbas ukrainiens. Elle s’affiche dans des émissions grand public, notamment sur la première chaîne, et dans des médias tels que la Komsomolskaïa Pravda, elle allie les procédés les plus soviétiques au pire trash de tabloïds tels que le National Enquirer américain. Ces médias ne reculent ni devant les attaques personnelles ni devant les suppositions et allégations non démontrées», ajoute-t-elle, précisant que le quotidien a aussi fait d’Emmanuel Macron, le président de la France, une cible.

Dans le champ

Viktor Baranets, colonel à la retraite de l’armée russe, s’est récemment confié à la Komsomolskaïa Pravda dans une entrevue plutôt surprenante.

La Nezavissimaïa Gazeta du 4 mars au sujet de l’attaque de la centrale nucléaire de Zaporijjia: «selon l’armée russe, la patrouille de la Garde nationale a été la cible de tirs d’un groupe de sabotage ukrainien depuis le bâtiment du complexe d'entraînement à l'extérieur de la gare. L’attaque a été réprimée par des tirs de retour et les saboteurs, partant, ont mis le feu au bâtiment. (…) la Russie n’abandonne pas le cap vers la dénazification de l’Ukraine».
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La Nezavissimaïa Gazeta du 4 mars au sujet de l’attaque de la centrale nucléaire de Zaporijjia: «selon l’armée russe, la patrouille de la Garde nationale a été la cible de tirs d’un groupe de sabotage ukrainien depuis le bâtiment du complexe d'entraînement à l'extérieur de la gare. L’attaque a été réprimée par des tirs de retour et les saboteurs, partant, ont mis le feu au bâtiment. (…) la Russie n’abandonne pas le cap vers la dénazification de l’Ukraine».

Il fait référence au «bases de l’OTAN en Ukraine», alors que le pays agressé tente justement de rejoindre cette organisation.

Il affirme que «dans les formations de combat de nos troupes, il n'y a que des officiers et des sous-traitants (...) des soldats et sergents contractuels dans les forces armées russes, et un dixième d'entre eux, soit environ 50 000, sont impliqués dans l'opération spéciale.»

Pourtant, plusieurs observations sur le terrain font état de la présence de conscrits russes. De plus, les forces en présence du côté russe sont plutôt évaluées entre 150 000 et 200 000 soldats.

Enfin, le militaire explique la différence entre la stratégie russe et celle de l’armée américaine, qui n’est pourtant pas impliquée dans ce conflit.

«Quiconque a observé l’armée américaine lorsqu’elle a pris des villes (par exemple, en Irak) sait que les Américains ont d’abord passé au fer à repasser la ville. Si l’ennemi résistait, ses positions dans la ville se transformaient en tas de décombres. Selon le principe plus il y a de bombes, plus vos soldats sont vivants.»

«Nous avons une tactique complètement différente pour protéger les villes de la destruction. Ne pas frapper les immeubles résidentiels, les écoles, les hôpitaux. La tâche n’est pas d’aigrir la population locale, de ne pas en faire un ennemi également. Par conséquent, les troupes russes n’utilisent pas de mortiers pour attaquer les villes», avance l’officier, dont l’armée pilonne pourtant les cibles civiles, images relayées par les caméras du monde entier... ou presque.

Un monde parallèle

Le site internet de la BBC s’est lui penché le 1er mars sur la désinformation par les chaînes de télés russes.

Ainsi, dans l’émission Good Morning, sur la chaîne d’état Channel One, la destruction de l’antenne de télé à Kyïv est présentée comme ayant été l’œuvre de l’armée ukrainienne.

Selon le bulletin de nouvelles, les informations sur les forces ukrainiennes détruisant du matériel militaire russe sont fausses, conçues pour «induire en erreur les téléspectateurs inexpérimentés.»

BBC rappelle que les deux chaînes les plus populaires, Rossiya 1 et Channel One, contrôlées par l’état, les forces ukrainiennes sont accusées de crimes de guerre dans la région du Donbas.

«Ils utilisent les civils comme bouclier humain, positionnant délibérément des systèmes de frappe dans les zones résidentielles et intensifiant le bombardement des villes du Donbas», affirme le présentateur de Rossiya 1.

Celui de Channel One annonce que les troupes ukrainiennes «se préparent à bombarder des maisons d’habitation» et à bombarder des entrepôts avec de l’ammoniac.

Les présentateurs et les correspondants, de manière émotive, font des «parallèles historiques entre l’opération militaire spéciale», de la Russie en Ukraine et la lutte de l’Union soviétique contre l’Allemagne nazie.

«Les tactiques des nationalistes qui utilisent des enfants pour se protéger n'ont pas changé depuis la Seconde Guerre mondiale», dit pour sa part un présentateur de Rossiya 24 .

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