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Un prof et historien vedette épinglé pour plagiat

L’Université du Québec à Trois-Rivières dit que les allégations contre Laurent Turcot sont «extrêmement graves»

Laurent Turcot
Photo courtoisie, © Julie Artacho L’historien Laurent Turcot est une figure connue dans le paysage médiatique québécois. L’UQTR lui a adressé une lettre de réprimande à propos de son livre Sports et loisirs : une histoire des origines à nos jours.

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L’historien vedette Laurent Turcot a été épinglé pour plagiat et rappelé à l’ordre par son université, l’automne dernier, mais a échappé à des sanctions.

Professeur au département d’histoire de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), M. Turcot est régulièrement invité dans les médias. À Radio-Canada comme à TVA.

L’historien vedette (au centre) à l’émission Salut Bonjour, en 2018.
Photo courtoisie
L’historien vedette (au centre) à l’émission Salut Bonjour, en 2018.

Pour la société d’État, il produit entre autres un balado intitulé Fan d’histoire dans lequel il discute avec des personnalités telles que Guylaine Tremblay et Guy A. Lepage. Sur YouTube, il anime une chaîne nommée L’Histoire nous le dira qui compte plus de 375 000 abonnés.

Laurent Turcot (à gauche) à l’émission Tout le monde en parle en 2020.
Photo courtoisie
Laurent Turcot (à gauche) à l’émission Tout le monde en parle en 2020.
La chaîne YouTube de Laurent Turcot compte plus de 375 000 abonnés.
Capture d'écran
La chaîne YouTube de Laurent Turcot compte plus de 375 000 abonnés.

C’est à l’été 2021 qu’une plainte anonyme a été déposée au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), un organisme subventionnaire fédéral. 

La plainte concernait son livre Sports et loisirs : une histoire des origines à nos jours, publié en 2016 aux éditions Gallimard.

Laurent Turcot
Photo courtoisie

Il critique l’éditeur

Le CRSH en a alerté l’UQTR, qui a jugé la plainte « recevable » et a formé un comité de trois universitaires pour faire enquête sur 13 passages du livre.

Devant celui-ci, M. Turcot s’est défendu ainsi : son livre avait été préparé à même des notes de cours, qui comportaient des phrases repiquées ailleurs sans référence. 

Il a aussi soutenu que dans le va-et-vient avec l’éditeur, ce dernier ou lui ont pu par inadvertance, en cherchant à « aérer » le texte, retirer des appels de notes, des guillemets et des références.

Le verdict du comité de l’UQTR, tombé en octobre, fut qu’il y a effectivement eu « manquement à la conduite responsable en recherche ». 

Dans une « lettre officielle » adressée à M. Turcot transmise au Journal par l’UQTR, le vice-recteur à la recherche Sébastien Charles écrit : « Certaines citations dans votre livre ne sont pas présentées comme telles [...], ce qui constitue du plagiat. »

« Extrêmement graves »

Toutefois, « à la lumière de l’ensemble des faits », il a été décidé que M. Turcot ne serait pas sanctionné. Il « n’y avait pas d’utilisation délibérée et malveillante » de plagiat, a tranché le comité, dans un rapport auquel le Journal a eu accès (mais dont un passage est caviardé).  

En entrevue avec Le Journal, M. Charles soutient que les allégations de plagiat sont « extrêmement graves » et que le professeur a fait preuve d’un « manque de rigueur lors de la création et l’édition du livre ». 

D’où la « lettre officielle » à M. Turcot lui rappelant « l’importance d’un travail rigoureux dans la préparation de [ses] publications ».

Joint par Le Journal à deux reprises, Laurent Turcot a admis que « certaines erreurs ont été commises », mais insiste : tout cela s’est fait sans « mauvaise foi ».

L’Université a sommé M. Turcot d’entrer en contact avec son éditeur « pour convenir de mesures correctives ». Gallimard nous a par la suite confirmé que des corrections seraient apportées dans une réédition. 

QU’EST-CE QUE LE PLAGIAT ?   

« Utiliser totalement ou en partie du texte d’autrui en le faisant passer pour sien ou sans en indiquer les références », selon les règlements de l’Université du Québec à Trois-Rivières. 

LES CONSÉQUENCES

POUR LES ÉTUDIANTS  

  • « L’échec du cours      
  • « La suspension du programme pendant une ou plusieurs sessions pour une durée maximale ne pouvant excéder 24 mois     
  • « L’exclusion temporaire ou définitive de l’Université du Québec à Trois-Rivières », selon l’établissement.            

POUR LES PROFESSEURS  

  • Les sanctions varient. En 2012, l’UQAM avait recommandé le congédiement du professeur Robert Robillard, du Département des sciences comptables. Un expert externe avait déterminé qu’il avait plagié. En 2014, un arbitre estimait qu’une suspension de six mois suffisait, ce que la Cour supérieure a confirmé l’année suivante.          

DES EXEMPLES TROUBLANTS  

Dans le livre de Turcot

« Lieu par excellence de la sociabilité dans toutes les classes de la société, le café parisien du XIXe siècle trouve aussi une place de choix dans la littérature française : du plus huppé au plus modeste, aucun n’a échappé à la description minutieuse de l’esprit qui les animait. Endroit où l’on voit et où l’on est vu, spectacle à lui seul, il est une sorte de théâtre. »

Extrait original

« Lieu par excellence de la sociabilité dans toutes les classes de la société, le café parisien du XIXe siècle a trouvé une place de choix dans la littérature française : du plus huppé au plus modeste, aucun n’a échappé à la description minutieuse de l’esprit qui les animait. Endroit où l’on voit et où l’on est vu, spectacle à lui seul, il est une sorte de théatre [sic]. »

SOURCE : Laurent Portes, « Cafés, bistrots, caboulots... », 2013, article numérique sur le site Gallica de la BNF


 

Dans le livre de Turcot

« L’âge d’or des bals se situe au milieu du siècle et les établissements qui les organisent ne sont pas seulement des lieux de sociabilité ; ils se prêtent aussi à la détente physique, voire à l’exploit sportif. En témoignent les déchaînements des “galops”, de la “polka”, ou du “french cancan”, les envolées “excentriques” des danseurs célèbres comme Grille d’Égout ou Valentin le Désossé. Des hauts-lieux de la danse s’imposent comme le bal Mabille, la Closerie des Lilas, le Moulin Rouge, ou le Moulin de la Galette. »

Extrait original

« L’âge d’or du bal se situe au milieu du siècle [...] un lieu de sociabilité ; il se prête aussi à la détente physique et même à l’exploit sportif. En témoignent les déchaînements des “galops”, de la “polka”, ou du “french cancan”, les envolées “excentriques” de danseurs célèbres comme Grille d’Égout ou Valentin le Désossé. [...] Des hauts-lieux de la danse s’imposent comme le bal Mabille, la Closerie des Lilas, le Moulin Rouge, ou le Moulin de la Galette. »

SOURCE : Paul Gerbod, « À propos du loisir parisien au XIXe siècle »), Ethnologie française, Tome 23, No 4, 1993, p. 616


 

Dans le livre de Turcot

« Sur les quelque 230 auriges et agitatores répertoriés, on ne compte qu’un seul cocher de naissance libre. »

« En vingt-quatre ans de carrière, il remporte pas moins de 4257 courses. »

Extrait original

« Sur les quelque 230 auriges et agitatores répertoriés, on ne compte qu’un seul cocher de naissance libre. »

« En 24 ans de carrière, il participe à 4257 courses. »

SOURCE : Jocelyne Nelis-Clément, « Les métiers du Cirque, de Rome à Byzance : entre texte et image », Cahiers du centre Gustave Glotz, vol. 13, 2002, p. 274 

Il plaide l’erreur « de bonne foi »  

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Dans une première entrevue avec Le Journal, Laurent Turcot avait nié toute responsabilité pour les passages plagiés dans son livre.

Lors d’un second appel, l’universitaire a admis que des « erreurs » avaient peut-être été commises entre autres par lui. 

« On est toujours responsable de notre texte », dit M. Turcot.

Il martèle que jamais il n’a voulu « s’approprier » le travail des autres.

Cette plainte découle selon lui d’une vendetta de la part d’un « collègue » qui le « harcèle » depuis sept ans. 

« Il m’a agressé physiquement et verbalement ! », lance-t-il.

L’élimination des guillemets et des références, dans les passages incriminés, s’explique selon lui dans la plupart des cas.

Il s’agit de « notes de cours » transformées en « livre de synthèse », « grand public », insiste-t-il. 

De plus, c’est à mi-chemin dans le cours sur l’histoire du sport et des loisirs qu’il a décidé de transformer ses notes en livre. À partir de ce moment, il se serait montré « plus précis » dans ce qu’il notait.

Lettre d’avocat

Dans plusieurs des cas soulevés, M. Turcot estime que l’éditeur est responsable du problème, puisque les guillemets étaient bel et bien là, jure-t-il, dans la version initiale du manuscrit. Il n’a pas transmis celui-ci au Journal comme nous l’avions réclamé. 

Le 23 mars, il nous a plutôt fait parvenir une lettre de son avocat Jean-François Bertrand dans laquelle il tente d’expliquer 13 cas :     

  • Pour trois passages copiés d’un site web, M. Turcot soutient qu’ils provenaient en fait de livres publiés antérieurement, bouquins qu’il avait consultés et qu’il cite ailleurs dans son ouvrage. Mais ces trois notes auraient malencontreusement disparu lors du travail d’édition, soutient-il.     
  • Sept autres passages copiés et utilisés sans guillemets proviennent d’ouvrages cités ailleurs dans Sports et loisirs, a-t-il fait valoir. M. Turcot y voit une preuve qu’il n’a pas tenté de dissimuler ses sources.     
  • Selon notre analyse, pour les trois autres extraits, Turcot n’a pu fournir aucune explication claire.          

Lorsqu’il a appris qu’une plainte avait été déposée contre lui, l’historien soutient avoir agi prestement. En août, il a, dans un site internet (laurentturcot.ca), publié une bibliographie augmentée comprenant les 13 références manquantes. À ses yeux, cela a « rétabli les choses ».

L’ÉDITRICE MINIMISE  

Aux yeux de l’éditrice responsable du livre de Laurent Turcot, les fautes que l’Université reproche au professeur ne sont que des « maladresses ».

« Tout ceci est disproportionné par rapport à la faute commise », estime Sophie Kucoyanis, responsable des collections Folio histoire chez Gallimard, lorsque jointe à Paris.

À ses yeux, il s’agit en plus d’une « faute partagée ».

« L’auteur, croyant bien faire, a coupé des guillemets et des sources qui alourdissaient le propos et l’éditeur ne s’est pas rendu compte de ce type de coupes. Donc il y a faute partagée parce que l’auteur n’aurait pas dû faire ça. Et l’éditeur aurait dû le voir. »

De plus, « nul auteur ou éditeur » des œuvres plagiées n’a adressé quelque « plainte quant à ce livre », a-t-elle souligné.

D’AUTRES CAS NON IDENTIFIÉS ?  

Laurent Turcot affirme que l’Université a passé son livre au peigne fin et n’a trouvé aucun cas supplémentaire de plagiat.

« Ce sont les seuls 13 cas », a-t-il insisté. 

Il a précisé que l’UQTR a « le logiciel qui permet de voir d’où viennent les parties du livre ». 

Au vice-rectorat à la recherche, on a toutefois relativisé l’opération. 

« Passer au crible, c’est peut-être un peu fort », a répondu le vice-recteur Sébastien Charles.

D’ailleurs, le dossier expédié au Journal comportait les 13 cas de plagiat analysés par l’UQTR. Mais s’ajoutait à ceux-ci un 14e, plus précisément un paragraphe sans appel de note et très semblable à l’extrait d’un site web non mentionné par M. Turcot dans son ouvrage. 

De plus, le 23 mars, Le Journal a reçu un autre envoi anonyme exposant un cas similaire en lien avec un autre site web. Il s’agit donc d’un 15e cas potentiel de plagiat.


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