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«Je ne veux pas être une célébrité» - Patrick Watson

Patrick Watson
Photo courtoisie, Nicola D’Orta Patrick Watson a profité de la pandémie pour plonger dans de nombreuses œuvres de musique, de littérature et d’histoire.

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Ses chansons cumulent des centaines de millions d’écoutes sur les différentes plateformes et pourtant, Patrick Watson est loin de prendre la grosse tête. Vivant toujours à Montréal («c’est ma maison»), c’est à nouveau dans la métropole qu’il a conçu son nouvel album, Better in the Shade. Le Journal s’est entretenu avec le musicien qui porte un regard très lucide sur son métier. 

Patrick Watson sait qu’il fait partie des artistes privilégiés. Quand la pandémie a frappé, le musicien a pu se rabattre sur l’argent qu’il reçoit grâce aux droits d’auteur de ses propriétés intellectuelles. 

«Ça m’a aidé à passer au travers, dit-il. Mais j’ai beaucoup pensé aux jeunes musiciens qui ont dû l’avoir beaucoup plus difficile. Moi, je ne pouvais pas me plaindre. J’ai profité de ce temps pour étudier, comme si j’étais de retour à l’école. J’ai étudié des tonnes de trucs musicaux, littéraires et historiques. J’ai adoré ça.» 

Comme plusieurs de ses collègues artistes, il s’est aussi réinventé en faisant des tutoriels vidéo et des concerts sur Instagram. «Je me suis gardé occupé. Ce qui est drôle, c’est que ces petits tutoriels vidéo ont été 20 fois plus efficaces pour bâtir un auditoire que les 20 ans de tournée que j’ai faits avant!»

Même si le climat anxiogène n’était pas très inspirant pour écrire de nouvelles chansons, Patrick Watson s’est mis à écrire des chansons à temps perdu, sans penser véritablement à un album complet. 

«Au début, je voulais juste sortir Better in the Shade comme single, dit-il. Puis, j’avais d’autres chansons et je pensais à un EP [minialbum]. En pensant à d’autres pièces que j’avais aussi, j’ai remarqué que j’en avais assez pour faire un album.» 

La fin des longs albums

Le disque complet ne fait toutefois que sept chansons, pour une durée totale d’environ 23 min. Dans le passé, les albums de Patrick Watson étaient généralement deux fois plus longs. Mais selon l’auteur-compositeur, l’ère des longs albums d’une heure est révolue. 

«Plus personne n’écoute des albums d’une heure. On regarde les habitudes d’écoute sur Spotify et on voit que pratiquement plus personne n’écoute les albums au complet. Je fais partie des artistes dont les albums sont les plus écoutés du début à la fin. Et même là, on voit que les gens ne les écoutent pas au complet. Alors pourquoi ferais-je quelque chose qui n’existe même plus?» 

«Soyons honnêtes... à moins que ce soit le White Album, les gens ne vont jamais écouter un album d’une heure. C’est préférable de le diviser et de sortir du matériel de façon plus régulière. Sinon, c’est d’attendre trop de la part des gens. Ça n’arrivera pas», ajoute celui qui avait sorti le EP de trois chansons, A Mermaid in Lisbon, en juin 2021. 

Ce dur constat sur la fin des albums n’est-il pas un peu triste? «Les gens trouvent ça triste que les albums disparaissent, mais il faut savoir que lorsque la musique enregistrée est arrivée sur le marché [à la fin des années 1800], 85% des gens ont arrêté de faire de la musique chez eux. L’industrie de la musique a détruit la chose qui avait le plus de valeur. Ça, c’est bien plus triste! Avant, chaque maison possédait un piano. Tout le monde chantait dans les familles. Donc quand les gens disent que c’est triste de voir que les albums disparaissent, je réponds: vraiment?» 

Un univers d’algorithmes 

Patrick Watson constate que l’industrie musicale tourne principalement autour de l’écoute en continu (streaming) et qu’elle est gérée par des algorithmes qui dictent les habitudes d’écoute des gens.  

«Aujourd’hui, ce qu’il faut, c’est que différentes chansons de l’album se retrouvent sur différentes listes d’écoute. Tu veux aussi avoir des apparitions [featuring] d’artistes d’un peu partout sur la planète, pour que ton algorithme soit riche. Si tu ne fais pas ça, tu es foutu.» 

Il poursuit en mentionnant que l’actuel protectionnisme de la culture québécoise, à long terme, ne servira pas les artistes d’ici, qui vont se retrouver noyés dans une mer de compétition étrangère. «Tu ne peux pas t’isoler toi-même dans un algorithme, sinon tes chiffres seront trop petits et tu ne pourras pas compétitionner, dit-il. Selon moi, ce que les artistes québécois devraient faire, c’est d’essayer d’aller rejoindre d’autres artistes francophones d’autres territoires, ailleurs sur la planète, et faire des collaborations. C’est ce que font tous les artistes hip-hop, et ça fonctionne.»

«Si j’étais un artiste québécois francophone, je ferais tout mon possible pour rejoindre un artiste français, qui est de la même grosseur que moi, en France. Je passerais tout mon temps à essayer de faire ça. Parce que c’est de cette façon que la langue va pouvoir survivre dans un monde d’algorithme.» 

Patrick Watson est très reconnaissant envers la culture québécoise. «Elle m’a donné ma première chance, dit-il. Tous mes amis, comme Safia Nolin et Louis-Jean Cormier, ils sont comme de la famille pour moi. Je les adore. Le Québec a produit des artistes fantastiques. Comme Klô Pelgag, elle est fantastique, Marie-Pierre Arthur aussi. Je pense que c’est important que le Québec prenne le temps de constater ce qui arrive à l’étranger. Parce que ça va arriver ici. Et je veux que tous mes amis artistes fonctionnent bien. Je veux que la culture québécoise survive. Je crois qu’ils doivent garder leurs yeux ouverts.» 

Complice de longue date 

Pour Better in the Shade, Patrick Watson a collaboré avec son complice bassiste de toujours, Mishka Stein. «Ça doit faire 25 ans qu’on joue ensemble. C’est un musicien vraiment spécial et probablement l’un des plus sous-estimés au Québec.» 

Andrew Barr (The Barr Brothers) est aussi venu donner un coup de main à la batterie, puisque le batteur de longue date de Watson, Robbie Kuster, a décidé d’aller travailler sur d’autres projets. «C’était tout à fait normal qu’il veuille aller jouer ailleurs, dit Patrick Watson. Mais on s’ennuie encore l’un de l’autre.» 

Ariel Engle (La Force) est venue prêter sa voix à trois titres. Elle devrait joindre Watson et ses musiciens sur scène quand ce sera possible. En ce moment, c’est en trio (Watson-Stein-Barr) que le groupe se produit. Pour des plus gros concerts, ils sont accompagnés d’un quatuor à cordes. 

Montréal dans son cœur

Connaissant du succès partout sur la planète, pourquoi Patrick Watson continue-t-il de vivre à Montréal au lieu de déménager à Toronto ou à New York? 

«Parce que j’ai mes trois enfants! Le Québec, c’est ma maison. Je n’apprécie pas particulièrement être une personnalité connue. En fait, je déteste ça. J’adore faire de la musique et avoir une carrière. Pouvoir me lever le matin et jouer du piano, c’est un privilège incroyable. Je n’ai aucun intérêt à être une célébrité.» 

Quelques concerts sont prévus au Québec dans les prochaines semaines, de même que deux passages en Europe. Patrick Watson prévoit-il quelque chose pour Montréal? 

«Oui, bien sûr. Mais je ne veux pas faire un concert énorme ici, car je ne l’apprécierais pas. J’aimerais mieux louer des petits endroits et y jouer plusieurs soirs. Je me sens beaucoup plus comme un artiste de la communauté. Je vais donc planifier quelque chose de spécial pour Montréal. Ce ne sera pas juste un concert pour faire un concert.» 


Le nouvel album de Patrick Watson, Better in the Shade, est présentement sur le marché. patrickwatson.net

Patrick Watson
Photo courtoisie

Better in the Shade, pièce par pièce  

Le Journal a demandé à Patrick Watson de commenter chacune de ses nouvelles pièces. 

Better in the Shade: 

«Cette chanson est un peu comme trois chansons différentes, à mon avis. J’aime beaucoup la fin. Tu sais, ce moment où l’on restait dehors trop tard, quand on était jeune? Et là, il se mettait à faire trop noir et on était en retard pour le souper? Finalement, on était tellement en retard que ça ne dérangeait plus. Il y avait une sorte de feeling euphorique, ce sentiment que la nuit s’en vient, la complexité de ce moment. Je pense que cette chanson-là est une célébration de la complexité.»

Height of the Feeling: 

«La chanteuse La Force (Ariel Engle), nous nous voyons souvent. Elle est vraiment cool et intelligente. Je l’aime vraiment! On s’est dit qu’on devrait faire un duo un peu comme Kenny Rogers et Dolly Parton. On s’est assis, on a prétendu qu’on avait une dynamique d’un mauvais couple. Ensuite, on a parlé d’intimité. C’est un peu dans l’esprit de deux personnes qui parlent en même temps. Ça n’a pas nécessairement besoin d’être romantique. C’est la dynamique d'une interaction entre deux personnes.» 

Ode to Vivian: 

«Les deux chansons suivantes [Ode to Vivian et Little Moments] sont liées. Viviane Maier était une photographe. Elle était aussi une nounou. Elle se promenait avec les enfants [qu’elle gardait] et elle prenait des photos d’eux toute la journée, même si ce n’était pas plaisant pour les enfants, ce que je trouve très drôle! Elles les emmenaient partout dans la ville. J’adore ces photos. Elle est excellente pour capturer les petits moments qui sont tellement adorables. [...] Un artiste peut rendre des petits moments magiques. C’est vraiment facile de faire une chanson à propos d’aller sur la Lune. Mais si tu peux rendre une chanson intéressante en parlant du fait d’aller prendre un café, ça veut dire que tu es vraiment bon dans ce que tu fais. Je trouve que c’était sa spécialité. [...] Il y a un documentaire sur elle qui est vraiment débile. Elle est tellement charmante, cette femme-là. Je pense que je suis amoureux d'elle [rires].»

Little Moments: 

«Je regardais chacune de ses photos et j’écrivais les paroles. Ça fait comme une seule histoire ensemble.» 

Blue: 

«La mélancolie a souvent une connotation négative auprès des gens. Quand tu regardes un film triste, ce n’est pas nécessairement parce que tu veux être triste, mais parce que tu veux ressentir quelque chose. C’est un peu comme les gens qui sont dépendants des pensées négatives. C’est parce que ces pensées-là, ça donne de l’énergie. [...] C’était une chose un peu légère à propos d’être dépendant de la mélancolie. La mélancolie devient une sorte d’échappatoire comme n’importe quoi d’autre. C’est comme quand tu regardes un film d’horreur parce que tu veux ressentir quelque chose.» 

La La La La La: 

«Je ne crois pas que les chansons doivent toujours être brillantes. Parfois, les chansons peuvent être juste stupides [rires]. Et elles sont très correctes comme ça. Les accords sont vraiment beaux. Musicalement, Michka [Stein] a amené de très beaux accords. Il nous les a joués et, en une heure, la chanson était faite. C’était un peu une prise improvisée. Des fois, la musique trouve les paroles pour toi. Cette chanson-là, elle voulait juste être “la, la, la, la, la”. Elle ne voulait pas d’autres mots.»

Stay: 

«C’est une autre que Michka a amenée. On était dans une grange. On avait le modulor et on s’amusait juste à faire des bruits. Je me suis rendu compte que j’avais un beat vraiment plaisant avec lequel je me suis amusé. C’était un peu une improvisation. C’est une prise live.» 

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