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Difficile de gagner en cour pour une chirurgie «botchée»

Les médecins ont une obligation de moyens, pas de résultats

Difficile de gagner en cour pour une chirurgie «botchée»

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Même si un patient considère sa chirurgie esthétique complètement ratée, il est difficile de gagner sa cause en cour contre son chirurgien, préviennent des avocats. 

«Les gens sont convaincus qu’ils ont un bon dossier de par le mauvais résultat esthétique. Mais, ce n’est pas parce que vous avez un mauvais résultat que vous avez une cause », avoue Me Jean-François Leroux, spécialisé en droit de la santé. Dans une poursuite au civil, il faut prouver que le médecin a été négligent, qu’il n’aurait par exemple pas posé les bons implants.  

Pas comme le plombier

«Il faut insister sur le fait qu'une intervention chirurgicale, même esthétique, est une obligation de "moyen" et non de "résultat". Le chirurgien a l'obligation de faire au mieux de ses capacité et conformément aux règles de l'art pour offrir à la patiente, le résultat espéré », a écrit un juge dans une poursuite civile rejetée contre le Dr Mark Samaha, en 2014.  

«Sans minimiser ce que vivent les victimes, (...) le fardeau repose sur les épaules de la demande. Ce n’est pas facile», constate aussi Me Hélène Guay, qui pratique depuis 30 ans.  

Cette dernière essaie toujours de mettre en lumière plusieurs options sur la table pour le client, qui « ne va pas toujours récupérer l’argent investi », prévient-elle.  

Exemple de problème: lors du retrait d’un drain à la fin d’une chirurgie, des vaisseaux sanguins peuvent être traumatisés, et provoquer une hémorragie. Cela ne signifie pas que le médecin a fait une faute, explique Me Leroux.  

«Si vous refaites faire votre salle de bain et que la tuyauterie coule, il y a un recours contre le plombier. Mais, ce n’est pas le cas avec le corps humain. Les règles de l’art, ce n’est pas une science exacte», dit-il.  

« Certains ont la perception qu’une chirurgie esthétique, c’est comme aller se faire faire les ongles, ce qui ne fait aucun sens, dit le Dr Benoit LeBlanc, chirurgien esthétique. Oubliez le mot esthétique, on a des risques, on a des complications. En général ça fonctionne bien (...) Mais quand ça ne va pas bien et que tu n’as pas été bien informé, c’est là que le bât blesse.»  

Toutefois, le médecin a l’obligation d’expliquer 100 % des risques au patient (du plus banal au plus grave). Bien que plusieurs clients disent ne pas avoir été pleinement informés des dangers, ce point est difficile à prouver en cour.  

Des plaintes sans suite

L’an dernier, 19 enquêtes de médecine esthétique ont été ouvertes contre des membres du Collège des médecins. Or, aucune n’a mené à une plainte en discipline. Selon Me Guay, les plaintes ne sont pas nécessairement représentatives du niveau d’insatisfaction des patients.  

«Ça prend des efforts, de l’organisation pour se plaindre», dit-elle. Aux prises avec une chirurgie ratée, une patiente de 47 ans déplore le combat inégal entre le public et les médecins.  

«(Les avocats) me disent qu’ils ne peuvent pas m’aider, qu’ils ne peuvent pas faire d’argent avec moi, rage-t-elle. On est comme une petite fourmi, on ne peut rien faire contre eux-autres.»  

«C’est vraiment plus simple d’aller voir un autre médecin, de repayer, et de passer à autre chose, ajoute une autre femme qui a dû être réopérée. L’avocat coûte super cher, et ça prend toutes sortes de preuves. » 

Spécialisé dans la chirurgie ratée  

Spécialiste de la chirurgie esthétique, le Dr Benoit LeBlanc consacre le tiers de sa pratique auprès de patients qui ont eu une chirurgie ratée, la plupart au Québec.
Photo Courtoisie, Dr Benoit LeBlanc
Spécialiste de la chirurgie esthétique, le Dr Benoit LeBlanc consacre le tiers de sa pratique auprès de patients qui ont eu une chirurgie ratée, la plupart au Québec.

Des chirurgiens plasticiens sont devenus des références pour réopérer des patients qui ont eu des opérations ratées, et y consacrent jusqu’au tiers de leur pratique.  

«Je vois des patientes qui ont été opérées à deux, quatre, sept, 15 reprises. Des patientes sont rendues à 100 000 $ sur leurs seins. Ce n’est pas des blagues », confie le Dr Benoit LeBlanc, chirurgien esthétique à Laval.  

Opérées au Québec

Ce dernier consacre le tiers de sa pratique à réopérer des patients qui ont eu des complications, ou des chirurgies ratées. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la plupart de ces clients avaient été opérés ici au Québec.  

Évidemment, il existe toutes sortes de chirurgies ratées: implants mammaires qui tombent, corps déformé par une liposuccion, etc. Souvent, la cliente s’est fait vendre une opération «en laissant miroiter des résultats qui n’étaient pas réalistes», constate le Dr LeBlanc. Certaines se retrouvent carrément avec un corps pire qu’avant.  

«Je vois des patientes qui ont été laissées à elle-même. Je leur dis toujours de retourner voir leur chirurgien. (...) J’espère toujours qu’il va reprendre la patiente», ajoute le Dr Joseph Bou-Mehri, qui consacre aussi 30 % de sa pratique à reprendre des chirurgies.  

«J’en vois toutes les semaines des chirurgies ratées, dit Dre Perry Gdalevitch, spécialisée en chirurgie plastique. Ça nous donne tous une mauvaise réputation. On essaie de les opérer pour leur redonner une qualité de vie.»  

Patientes démolies

D’ailleurs, les patientes qui consultent après une opération ratée souffrent souvent autant physiquement que mentalement de cet échec. Honte, frustration, peine: certaines sont carrément dévastées.  

«Si elles avaient déjà un problème de perception de leur féminité au départ, et là elles ont des résultats catastrophes, ça devient encore pire», se désole le Dr LeBlanc.  

«L’impact psychologique si ça se passe mal est aggravé parce que la chirurgie n’était pas essentielle à notre survie, et en plus ça nous cause plus de problèmes que ce que ça nous apporte, donc c’est sûr que c’est lourd à porter”, constate Stéphanie Léonard, psychologue. 

Condamnés pour exercice illégal 

MARCELLA MENZEL

Pour des injections de Botox illégalement. Elle a fait l’objet d’une dénonciation publique. Ainsi, un agent d’enquête du Collège des médecins a communiqué auprès d’elle, et cette dernière estimait à 80 unités de Botox à injecter et le coût de cette consultation est de 550$.  

  • Une amende de 5000 $  
  • le 15 mars 2022   

L’ACADÉMIE BEAUTÉ JASMYNE À SAINT-JÉRÔME, LA PROFESSEURE MYRIAM LECLERC ET SA PROPRIÉTAIRE MARWA HAIDAR

Pour l’utilisation du stylo hyaluron ou hyaluronpen, un dispositif de comblement dermique sans aiguille, non homologué par Santé Canada, qui présente des risques pour la santé.  

  • Deux amendes totalisant 21 000 $  
  • le 30 juin 2021   

NADIA MEKALLACH

Pour avoir offert des injections d’agents de comblement des lèvres illégalement.  

  • Une amende 4250 $  
  • le 6 octobre 2021   

VIRGINIA RAMOS

Pour avoir offert des injections aux lèvres et de Botox illégalement.  

  • Une amende 3500 $  
  • le 11 janvier 2021   

LEDINA SCHIAVONE

Pour avoir offert des traitements contre des maladies de la peau illégalement et d’avoir continué malgré un avertissement.  

  • Deux amendes totalisant 8000 $  
  • le 12 novembre 2021   

DANA SLIM

Pour avoir offert des traitements contre des maladies de la peau illégalement.  

  • Deux amendes totalisant 5000 $  
  • le 16 juillet 2020   

MOHAMAD SLIM

Pour avoir offert des injections de Botox et de fil tenseur illégalement.  

  • Une amende de 5000 $  
  • 16 juillet 2020   

MANON VILLENEUVE DION

Pour avoir offert des traitements contre des maladies de la peau illégalement et d’avoir continué malgré un avertissement.  

  • Deux amendes totalisant 7000 $  
  • le 22 juin 2021   

Des actes méconnus réservés aux médecins 

Il n’existe pas de liste précise des actes qui sont réservés aux médecins dans l’exercice de l’esthétique.  

Selon le Collège des médecins du Québec (CMQ) qui est chargé de faire appliquer la loi, seul un médecin peut poser un diagnostic, prescrire un traitement ou un médicament ou « utiliser les techniques ou appliquer les traitements, invasifs ou présentant des risques de préjudice, incluant les interventions esthétiques ».  

Le Collège assure avoir été proactif ces dernières années avec des séances d’information à ce sujet.  

« Nos membres sont assurés et savent ce qu’ils doivent faire et ne pas faire », souligne la directrice générale de l'Association des professionnels en électrolyse et soins esthétiques du Québec (APESEQ), Sylvianne Bouchard.  

N'importe qui

Cependant, le domaine de l’esthétique n’est pas régi par un ordre professionnel. Ainsi, même si l’Association s’assure que ses membres sont formés, n’importe qui peut se lancer dans l’esthétique.  

« Ceux qui ne sont pas membres, je ne sais pas ce qu’ils font », dit-elle. Mme Bouchard estime aussi que la ligne est souvent « très fine » entre la médecine et l’esthétique. Même si les esthéticiennes ne peuvent pas « traiter », elles peuvent « améliorer l’apparence de la peau ».  

Même si elles n’ont pas le droit de toucher aux tâches pigmentaires, elles disposent du même appareil utilisé par les médecins.  

Ce sont les assureurs qui déterminent plus souvent les gestes que les esthéticiennes peuvent poser, selon ce qu’ils assurent, remarque Mme Bouchard.  

Il y a énormément de nouveautés dans le domaine et elle déplore que des compagnies vendent des appareils et des produits aux esthéticiennes sans égard aux limites professionnelles.  

Formation d'appoint à suivre

Mais si certains décrient le manque de formation en esthétique, d’autres le font également pour la chirurgie.  

Les médecins qui veulent faire de la chirurgie esthétique doivent suivre une formation d’appoint du CMQ avant de poser des actes (à l’exception de certains spécialistes déjà formés).  

Resserrée depuis 2016, la formation est à la fois théorique et pratique. La durée varie selon le candidat, et peut être prolongée au besoin.  

Selon une chirurgienne spécialisée en esthétique, la formation est insuffisante.  

«C’est ridicule la formation!, réagit la Dre Perry Gdalevitch. Ce n'est rien du tout. (...) Un médecin qui fait une formation d’une fin de semaine n’a pas développé son œil esthétique du tout». 

Voici la durée minimale de formation  

  • Produits injectables et laser : 5 jours  
  • Liposuccion : 10 jours  
  • Implants mammaires et abdominoplastie : environ un an (peut aller jusqu’à trois ans)   

Les médecins formés en médecine esthétique avant 2016 n’ont pas eu à suivre ces formations. Or, ils doivent faire de la formation continue dans leur domaine, comme tous les médecins. 

À noter qu’un médecin de famille qui a suivi une formation pour poser des implants mammaires ne peut pas utiliser le titre de «chirurgien». 

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