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Handicap visuel: les longs délais pour obtenir des services minent l’autonomie

Des Québécois avec un handicap visuel attendent souvent plus de 12 mois pour des services essentiels

Colette Coutu
Photo Agence QMI, Andréanne Lemire Colette Coutu, 79 ans, perd graduellement la vue et a besoin de divers services de réadaptation pour continuer d’être autonome dans son logement de Trois-Rivières.

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Des Québécois atteints d’une déficience visuelle dénoncent devoir souvent attendre plus d’un an pour rencontrer un optométriste, obtenir une canne blanche ou un logiciel adapté, d’énormes délais qui mettent en jeu leur autonomie.

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« Ça génère beaucoup de détresse [...]. Si on ne nous fournit pas les bons services au bon moment, on nous garde dans un état de dépendance où tout devient plus compliqué », déplore Laetitia Larabi, travailleuse communautaire au Regroupement des aveugles et amblyopes du Québec (RAAQ).

Une demande d’accès à l’information auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux révèle que plus de 300 personnes avec une déficience visuelle sont en attente d’une demande de service « hors délais ». Un total de 94 Québécois patientent depuis plus de 400 jours pour un premier appel.

Pointe de l’iceberg

Or, ces données ne sont que la pointe de l’iceberg, selon le RAAQ. Il souligne qu’une demande est dite « respectée » par le ministère si la personne reçoit un appel pour évaluer ses besoins dans les 97 jours pour les cas urgents et 360 jours pour ceux modérés.

Mais les chiffres n’incluent pas le véritable délai d’attente pour ensuite obtenir le service après ce premier appel, ce qui peut prendre encore de longs mois.

Les personnes avec une déficience visuelle comptent sur des centres de réadaptation, notamment pour le suivi avec un optométriste en basse vision. Il y a aussi l’adaptation à son domicile, l’obtention d’une canne blanche ou encore des logiciels adaptés pour l’ordinateur.

Et si plusieurs se résignent à payer pour éviter d’attendre, Mme Larabi souligne qu’ils ont quand même besoin d’aide pour apprivoiser tout nouveau matériel.

En plus d’optométristes qui offrent des heures aux centres de réadaptation, ceux-ci comptent sur des spécialistes en orientation et mobilité et d’autres en réadaptation en déficience visuelle.

Difficile en Gaspésie

Si les délais s’allongent partout au Québec selon le RAAQ, la situation est « gravissime » en Gaspésie, où toutes les MRC Bonaventure, Avignon et Haute-Gaspésie font présentement face à une absence totale de ces professionnels.

Le président de l’Ordre des optométristes du Québec, Éric Poulin, déplore que cette région soit sans optométriste depuis deux ans. 

« On crie dans le désert », se désole-t-il. 

Une augmentation de la demande avec le vieillissement de la population, jumelée à un manque de relève en optométrie, explique ces délais. 

Il ajoute que l’optométrie en basse vision est aussi une spécialité qui nécessite plus d’études et qui est de deux à trois fois moins bien rémunérée que la pratique privée.

Selon lui, le modèle québécois des centres de réadaptation pour aider les non-voyants est « encensé dans le monde », mais il tombe en ruines par manque d’investissements du gouvernement. 

« Il a besoin d’amour à court terme », plaide-t-il.

Le Centre intégré de santé et des services sociaux de la Gaspésie soutient que des services sont offerts de « façon ponctuelle ». Pour sa part, le ministère soutient que les délais moyens sont respectés, se fiant seulement au premier appel.

La situation en bref             

  • 205 920 personnes vivent avec une limitation visuelle au Québec      
  • 1476 optométristes qui facturent à la Régie de l’assurance maladie du Québec pour des services assurés  
  • 339 demandes avec des délais non respectés en 2020-2021              

Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux

Plus d’un an à attendre une canne blanche       

Une aînée de Trois-Rivières qui dépend de services de réadaptation pour garder son autonomie s’est résignée à payer ses lentilles et attend depuis un an une canne munie d’un pic à glace.

« Ça n’a plus d’allure », tonne Colette Coutu, 79 ans, qui souffre d’une maladie dégénérative lui faisant graduellement perdre la vue. 

Elle n’a plus du tout de champ de vision et ne peut plus lire. Mais elle compte sur l’aide d’un logiciel adapté lisant à haute voix ses courriels, par exemple.

Les longs délais auxquels elle se bute nuisent à son quotidien. La dame se rappelle qu’en 2012, elle avait obtenu une canne blanche en trois jours. Mais depuis la réforme Barrette qui a centralisé les services, la situation se détériore, dit-elle.

Le Regroupement des aveugles et amblyopes du Québec (RAAQ) souligne que chaque demande nécessite une nouvelle ouverture de dossier, créant beaucoup de bureaucratie.

Quand Mme Coutu a demandé un rendez-vous avec l’optométriste en 2020, car sa vision diminuait, on lui a répondu que ça irait en 2022. Elle a donc déboursé un peu plus de 300 $ pour de nouvelles lentilles au privé, car ses yeux lui faisaient mal.

Pas ce qu’elle avait demandé

Infirmière à la retraite, elle en a les moyens, dit-elle. Mais beaucoup de gens avec un handicap visuel ne travaillent pas, précise-t-elle.

En janvier 2021, Mme Coutu a demandé une canne munie d’un pic à glace, pour se sentir plus en sécurité l’hiver. Presque un an plus tard, en décembre 2021, elle a reçu un bâton de marche.

Après l’avoir essayé l’hiver dernier, elle ne sent pas à l’aise avec celui-ci. Elle a redemandé une canne et compte installer elle-même le pic à glace. Mais elle attend toujours.

Repères perdus

En novembre 2021, sa vision a chuté énormément, la rendant presque aveugle. Déprimée et craintive, Mme Coutu avait perdu tous ses repères. Elle voulait voir une psychologue au centre de réadaptation. Elle a été rappelée en février 2022. 

« J’avais eu le temps de me réadapter et de refaire mes repères », dit-elle. 

Travailleuse communautaire au RAAQ, Laetitia Larabi soutient que les personnes avec une déficience visuelle peuvent mener une vie autonome avec de bons services. Mais elle estime qu’avec les délais actuels, le système de la santé compte surtout sur la présence des proches.

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