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Gilles Villeneuve, 40 ans déjà: les mousquetaires de Gilles

Gilles Villeneuve
Photo courtoisie Richard Chartier (à droite) a été parachuté dans l’univers de la Formule 1, sans savoir, à l’époque, la différence… entre un piston et une bougie.

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Ils étaient trois mousquetaires. Mais comme dans le roman de Dumas, ils étaient quatre avec Christian Tortora qui œuvrait pour la radio de Montréal. Trois mousquetaires de l’écrit, pionniers qui vécurent quelques étés à suivre Gilles Villeneuve avant même qu’il ne gagne son premier Grand Prix de Formule 1 à Montréal. 

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Guy Robillard, pour La Presse canadienne, Pierre Lecours pour Le Journal et un grand rouquin pour La Presse.

Découvrant le monde mythique de la Formule 1, apprivoisant l’univers de Ferrari et couvrant jour et nuit quand c’était possible les aventures et les passions de Gilles Villeneuve. De Zolder en Belgique à Monza en Italie, en passant par Jarama en Espagne avec un détour en Allemagne. Dans des petites Renault louées à Paris ou dans le mini van de Christian Tortora.

Richard Chartier, c’est le grand roux, a même passé un été complet en Europe à suivre Villeneuve. En apprenant à faire la différence entre un piston et une bougie, se rappelle-t-il en riant.

Après une trentaine d’années à l’emploi de La Presse, Richard Chartier profite aujourd’hui d’une retraite méritée.
Photo courtoisie
Après une trentaine d’années à l’emploi de La Presse, Richard Chartier profite aujourd’hui d’une retraite méritée.

Une idée de Foglia

Mai 1978, c’était la troisième coupe Stanley du Canadien. Et aussi la rentrée à La Presse après une grève de sept mois. Par un caprice fou du hasard et des patrons, Pierre Foglia s’est retrouvé boss des sports.

Il a fait entrer le grand Chartier dans le bureau. Il connaissait le rouquin.

« T’aimes ça découvrir ? Apprendre du nouveau ? Le Canadien ne t’intéresse pas. Tu chauffes tout le temps des minounes. Un bras de vitesse, tu ne sais pas ce que c’est ? Tu connais rien aux chars ? T’es mon homme... »

« C’est comme ça que je me suis retrouvé à Zolder, sur la butte Terlamen bocht, à peu près où Gilles devait se tuer quatre ans plus tard. Torto m’y avait accompagné parce qu’il voulait me montrer comment Gilles Villeneuve pilotait.

« J’avais été foudroyé, on aurait dit que la voiture allait sauter sur nous. Je ne le savais pas encore, mais Villeneuve se faisait un point d’honneur de freiner plus tard que les autres. Dans son esprit, ça lui faisait gagner quelques centièmes de seconde. Il n’y avait pas d’ABS, les voitures tremblaient, c’était complètement fou.

« Rien à voir avec les formules d’aujourd’hui. J’avais été impressionné pour le reste de ma carrière », se rappelle Chartier.

D’ailleurs, toujours guidé par Torto, il s’était retrouvé dans le garage à côté de Villeneuve qui sortait de sa voiture : « Et ma toute première question à Gilles, la pire question qu’on peut poser, avait été : “T’as pas peur de te tuer là-dedans ?”

« Il m’a regardé et a haussé les épaules. Il devait se demander qui était ce nono qui débarquait. Mais il a vite saisi que j’étais honnête et que je voulais apprendre la différence entre un piston et une bougie », dit-il.

Gilles Villeneuve répond aux questions de l’ancien journaliste du Journal de Montréal, Pierre Lecours. Derrière, son concurrent Richard Chartier est attentif à la conversation.
Photo courtoisie
Gilles Villeneuve répond aux questions de l’ancien journaliste du Journal de Montréal, Pierre Lecours. Derrière, son concurrent Richard Chartier est attentif à la conversation.

Une aventure exaltante

C’était le début d’une aventure exaltante. Tout était plus simple même quand on couvrait un pilote de Ferrari : « Dans le fond, les patrons ne demandaient pas qu’on couvre la Formule 1. Ils voulaient du Gilles Villeneuve. Un Québécois chez Ferrari, c’était énorme, mais on ne comprenait pas trop », raconte Chartier.

Ç’a été une épopée fabuleuse. Villeneuve voyageait à bord d’une roulotte avec sa femme Joann et ses enfants Jacques et Mélanie : « Gilles était très indépendant. Il ne voulait pas des belles suites à l’hôtel avec Ferrari. Il parquait sa roulotte le long du circuit et se réfugiait chez lui quand il en avait l’occasion. »

« Il mangeait son steak, ses patates et son beurre de pinottes. Le raffinement gastronomique est venu plus tard. Malgré notre grande proximité, j’ai toujours respecté l’intimité de la famille. Je gardais une petite distance. Je n’ai jamais vu l’intérieur de la roulotte. Ça ne m’appartenait pas. »

« Mais Pierre Lecours rentrait sans frapper et souvent mangeait les hamburgers de Joann. Je ne me le suis jamais permis », se rappelle-t-il.

Ça n’a pas empêché Chartier de devenir très proche de Villeneuve : « Souvent, Tortora stationnait son mini van pas loin de la roulotte de Gilles. On couchait tassés l’un sur l’autre dans son van.

« Un soir, j’avais ma petite machine à écrire sur les genoux et j’écrivais mes reportages assis sur l’arrière de la voiture. À un moment donné, j’ai reçu des grains de sable dans les touches. J’ai levé la tête avec impatience. C’était Jacques, gamin de sept ou huit ans, qui me taquinait. Je suis allé le reconduire à sa mère », de dire le rouquin... blanchi.

Passager de Gilles Villeneuve

Quand on vous dit que rien n’était si compliqué. Un jour, Chartier se rend à Dorval. Gilles Villeneuve rentrait d’Argentine et il voulait lui poser quelques questions.

« J’étais à l’aéroport avec Séville, le père de Gilles. Quand il est arrivé, je suis allé vers lui, mais il était pressé. Il avait acheté un chien à Mirabel et il voulait aller le chercher. Gilles m’a offert de prendre mon char, de le piloter pendant que je poserais mes questions.

« Tous ceux qui étaient montés dans un véhicule conduit par Villeneuve n’oubliaient jamais la terrifiante expérience. Cette fois, il ne conduisait pas vite. J’ai demandé pourquoi. Son père Séville nous suivait et avait des problèmes avec ses essuie-glaces. Ce n’est qu’en arrivant à Mirabel, en quittant la 50 qu’il m’a foutu une de ces peurs », raconte le journaliste.

C’était vrai pour son hélicoptère ou pour son bateau-cigarette.

« En course, j’avais compris malgré mon inexpérience que Villeneuve poussait toujours sa voiture au-delà de ses limites. Freinage, moteur, suspension. À fond, plus que sa capacité. Il torturait ses Ferrari. Et quand il cassait, il revenait dans les garages en fulminant contre cette maudite poubelle qu’on lui avait préparée.

« Mauro Forghieri, l’ingénieur et concepteur de la voiture, et Marco Piccinini, directeur sportif de la Scuderia, n’avaient qu’à ravaler leur fierté et travailler plus fort. C’était du Villeneuve tout craché. Il était très indépendant et Enzo Ferrari aimait cette fougue et cette indépendance », rappelle Chartier.

Le cœur brisé

Chartier était à Portland en Oregon avec l’équipe de soccer du Manic de Montréal quand il a appris l’accident de Villeneuve : « J’étais dans l’ascenseur après le petit déjeuner. Carmine Marcantonio, du Manic, m’a dit que Villeneuve était entre la vie et la mort. J’ai eu le cœur brisé. Je pense que j’ai pleuré. J’étais trop perdu dans mes émotions pour m’en rappeler... », dit-il.

Il ne le savait pas. Mais 40 ans plus tard, il serait un des trois témoins de la profession capables de raconter l’aventure...

Une entrevue avec Enzo Ferrari

Cette photo, prise en 1980 à Imola par Jean-Pierre Saint-Jacques, ami de Gilles Villeneuve, témoigne de l’affection d’Enzo Ferrari, fondateur de la marque italienne, envers le pilote québécois qu’il considérait comme son fils spirituel.
Photo courtoisie
Cette photo, prise en 1980 à Imola par Jean-Pierre Saint-Jacques, ami de Gilles Villeneuve, témoigne de l’affection d’Enzo Ferrari, fondateur de la marque italienne, envers le pilote québécois qu’il considérait comme son fils spirituel.

 

Richard Chartier a un titre de gloire. Avoir obtenu une entrevue personnelle avec Enzo Ferrari. Parce que le vieux Enzo était plus difficile à interviewer que le pape au Vatican.

« Je roulais vers Maranello vers l’usine de Ferrari et je n’arrêtais pas d’appeler et de laisser des messages. J’étais avec le photographe Ronald Armstrong qui avait subi un accident dans le sud de la France. Je le dépannais en lui offrant avec sa femme l’hospitalité de ma petite Renault de location.

« Vers 11 h, à Maranello, j’étais à la piste avec Gilles Villeneuve et j’espérais toujours. Franco Godzi, le directeur de l’usine, n’arrêtait pas de me dire que c’était impossible d’avoir une rencontre. Soudain, un secrétaire est arrivé et m’a dit de préparer mes questions par écrit pour le Commendatore. J’avais le droit à cinq. J’ai essayé de garder mon calme et j’ai vite écrit les six questions qui me venaient en tête.

« Deux heures plus tard, on est revenu me chercher. Les réponses de M. Ferrari étaient prêtes. Je suis entré dans un grand bureau bleuté. On m’a interdit de garder une caméra, un magnétophone ou même un calepin de notes.

« Une secrétaire m’a remis les réponses en italien et en français sur quelques pages. C’était fini puisque M. Ferrari ne parlait pas aux journalistes en privé. Mais là, Enzo Ferrari a lancé... que si j’avais d’autres questions, de les poser. Qu’il répondrait avec plaisir à un journaliste canadien comme Gilles.

« J’étais gelé sur place. Ronald Armstrong était assis, silencieux pour une fois. Dans ma tête, j’essayais de tout me souvenir de ce que disait Ferrari. Totalement concentré. Le temps a passé très vite. Après, je me suis précipité dans la chambre du petit hôtel que j’avais louée pour sortir ce que j’avais en mémoire.

« J’ai suggéré comme titre de l’article : Dix minutes avec Enzo Ferrari. Ce n’est que le lendemain que j’ai réalisé avec Armstrong qu’on avait passé plus de trois quarts d’heure dans le bureau », raconte Chartier en riant.

« Ces 50 minutes qui m’ont paru 10, ce moment magique est gravé dans ma tête. Complètement. Je n’ai rien oublié. »

Et en retrouvant l’article paru le 5 mai 1979, on relit le gros titre : Dix minutes avec Enzo Ferrari.

Grazie... c’est trop d’humilité.

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