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Délais pour une chirurgie au genou: attendre à en perdre sa dignité

Un homme de 64 ans qui a dû patienter 30 mois pour une chirurgie au genou a dû arrêter de travailler

Daniel Audet
Photo le Journal de Montréal, Chantal Poirier Daniel Audet, âgé de 64 ans, tient l’orthèse qui lui a permis d’attendre deux ans et demi avant sa chirurgie au genou.

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L’attente de 30 mois d’un homme de 64 ans pour une opération au genou a complètement miné sa qualité de vie, si bien qu’il a dû arrêter de travailler, de jouer au hockey et qu’il n’arrivait même plus à pelleter son entrée.

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«Je me sentais diminué comme personne», admet Daniel Audet, âgé de 64 ans. Le résident de L’Île-Perrot est finalement passé sous le bistouri en mars dernier, après deux ans et demi d’attente. 

Il a été opéré à l’Hôpital du Suroît, à Salaberry-de-Valleyfield, l’établissement au Québec ayant les plus longs délais. En septembre 2019, on l’avait prévenu qu’il y aurait un an d’attente, dit-il. Après deux ans, il était le 7e sur la liste d’attente... et la chirurgie a finalement eu lieu six mois plus tard. 

«Avoir su qu’on pouvait choisir de se faire opérer ailleurs, je l’aurais fait [...] C’était vraiment insupportable à la fin», souffle M. Audet. 

Même s’il avait établi un lien de confiance avec son chirurgien, les longs mois d’attente ont eu un impact très lourd sur sa qualité de vie. 

«Si je n’avais pas eu cette orthèse-là, jamais je n’aurais pu tolérer [l’attente]», dit-il, montrant l’appareil qu’il devait porter en permanence autour du genou. 

Après un an d’attente, il ne pouvait plus s’en passer. Sans l’orthèse, il était incapable de tondre sa pelouse, par exemple. 

C’est aussi à ce moment qu’il a dû arrêter complètement de jouer au hockey, un sport qu’il pratiquait fréquemment. M. Audet est aussi devenu plus craintif lorsqu’il prenait des marches, conscient qu’il pourrait être incapable de revenir chez lui s’il se rendait trop loin. 

Mais le pire est survenu après deux ans d’attente. Gérant de service dans une épicerie Métro, le sexagénaire peinait à terminer ses journées de travail. 

Daniel Audet
Photo le Journal de Montréal, Chantal Poirier

«COMME UN PETIT VIEUX»

«Je me voyais comme un petit vieux qui en arrache et qui n’est pas capable de faire sa job», confie-t-il, se sentant atteint dans sa dignité. 

«J’ai toujours été fier au travail», poursuit-il. Mais pour la première fois de sa vie, il avait hâte de prendre une pause en après-midi juste pour reposer sa jambe. 

Son médecin l’a mis en congé forcé, au soulagement de son patron et de ses proches. Mais ces six mois avant la chirurgie entraînent aussi une perte de revenus. 

Aujourd’hui, la convalescence est difficile, indique M. Audet, ajoutant qu’elle aurait sans doute été plus facile s’il avait été plus jeune et sans le poids pris en raison de sa sédentarité des derniers mois. 

Le cas de M. Audet est loin d’être unique. L’orthopédie a été durement frappée par la pandémie, puisque ces chirurgies «non urgentes» sont souvent les premières à être reportées. 

20 FOIS PLUS D’ATTENTE

Depuis février 2020, le nombre de patients en attente d’une opération depuis plus d’un an est passé de 300 à 6400, soit 20 fois plus. 

Et la demande d’orthèses de genou continuera d’augmenter jusqu’en 2035 à cause du vieillissement de la population, prévoit l’Association des orthopédistes du Québec. 

«Les listes d’attente explosent parce qu’il n’y a pas d’anticipation et de prise en charge de cette clientèle-là à moyen et à long terme», déplore le président, le Dr Jean-François Joncas. 

– Avec la collaboration d’Héloïse Archambault

 

Encore des aînés qui écopent des délais   

Les pires délais au Québec pour une chirurgie de la cataracte sont à Châteauguay, où le tout nouveau bloc opératoire est fermé depuis près de deux ans. 

«C’est un non-sens, on a un département d’ophtalmologie tout neuf, qui n’a quasiment jamais été utilisé», plaide l’optométriste Darkise Richard, qui se bute à un mur. 

Selon les dernières données du ministère de la Santé et des Services sociaux, le délai moyen d’attente est de 40 semaines à l’Hôpital Anna-Laberge de Châteauguay, soit le pire au Québec. Une attente quatre fois plus longue qu’à Longueuil, Saint-Jean-sur-Richelieu ou Lachine, par exemple. 

Pourquoi autant de disparités? «Vous mettez le doigt sur le bobo», répond le président de l’Association des médecins ophtalmologistes du Québec, le Dr Samir Lahoud. Il déplore que les ententes avec les centres médicaux spécialisés (CMS) ne tiennent pas compte des listes d’attente. 

Pour sa part, le CISSS de la Montérégie-Ouest est avare d’explications. Si l’attente est si grande à Châteauguay, c’est parce que le bloc a été fermé durant la pandémie et que les plages en CMS ne suffisent pas, répond la conseillère Jade St-Jean. 

Le CISSS se donne 12 mois pour atteindre un «niveau acceptable». Or, la nouvelle clinique externe en ophtalmologie à Châteauguay, inaugurée en 2018, devait pourtant permettre de faire 1000 chirurgies de la cataracte supplémentaire. 

PATIENTS REFUSÉS

L’optométriste Darkise Richard se bute aussi à une fin de non-recevoir si elle tente d’orienter ses patients là où l’attente est moindre. 

«On me dit que je suis hors territoire. Ils ne veulent pas de mes patients», souligne-t-elle. Or, la loi permet à un patient d’aller où il veut. 

DÉJÀ EN PERTE D’AUTONOMIE

«Personne ne va mourir des cata- ractes, mais ce sont des personnes âgées qui perdent en autonomie. Elles ne peuvent plus conduire et elles perdent leurs activités, leurs amis. Ça crée de l’isolement», se désole-t-elle. 

Récemment, son propre père a eu besoin d’être opéré de la cataracte. Mais d’emblée, on lui répond que ça devra attendre en 2023, dit-elle. 

«Je change ses lunettes tous les trois mois, sinon il ne voit plus clair. Mais on ne peut pas changer les lunettes indéfiniment», dit-elle. 

Sinon, de plus en plus de patients décident de débourser jusqu’à 4000 $ par œil pour être opérés au privé en quelques jours. 

 

Le réseau public est vidé de ses employés  

Le gouvernement s’engage dans une pente glissante en misant sur les cliniques privées pour réduire l’énorme liste d’attente depuis la pandémie, craignent des médecins. 

«De penser que le privé va nous sauver, c’est refuser de voir l’exode du personnel qu’il cause», lance l’omnipraticienne Joanie Tremblay-Pouliot, des Médecins québécois pour le régime public (MQRP). 

«Ce qui explique l’attente, c’est un manque de ressources humaines pour faire rouler les salles opératoires, pas un manque d’équipements. Le goulot d’étranglement, c’est parce qu’il manque de personnel. Pas de chirurgiens, mais beaucoup d’infirmières et de techniciens», poursuit-elle. 

PAS PLUS D’INFIRMIÈRES

La médecin y voit le phénomène de «la poule et de l’œuf». Plus des infirmières partent au privé, moins il y en a de disponibles dans les centaines de salles d’opération des hôpitaux. Et plus le privé est sollicité, plus il recrute. 

«On travaille toujours avec les mêmes infirmières, elles ne se dédoublent pas», fait-elle valoir. 

De son côté, la Fédération des médecins spécialistes du Québec ne croit pas que l’avenir du réseau passe par l’essor des centres médicaux spécialisés (CMS). 

«Tant qu’on ne reviendra pas aux listes d’attente prépandémie, ils vont être utiles, pense le Dr Serge Legault, vice-président de la FMSQ. Si on était capables de rapatrier la clientèle des CMS dans les hôpitaux, ce serait beaucoup plus simple.» 

15 % DE PROFIT

Pour la chercheuse spécialisée en santé au CHU de Québec, Maude Laberge, l’important est d’éviter une explosion des dépenses. 

«Si des cliniques privées peuvent fournir un service équivalent à un coût moindre [...] je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas cette collaboration-là avec le privé», dit-elle. 

Or, la marge de profit des CMS est passée de 10 à 15 %, l’an dernier selon ce qu’a rapporté Le Devoir


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