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Circuit Gilles-Villeneuve: les paddocks flambant neufs prennent l’eau

Un rapport fait état de plusieurs infiltrations et de problèmes de drainage à cette structure de 60 M$, prête en 2019

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Les paddocks flambant neufs du circuit Gilles-Villeneuve, achevés en 2019, ont de sérieux problèmes d’infiltration d’eau et de drainage.

Jean-Louis Fortin, Bureau d’enquête

Un rapport confidentiel commandé par la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD), dont notre Bureau d’enquête a obtenu copie, dresse un portrait peu flatteur de la structure, qui a coûté 60 M$ de fonds publics.

L’étude, préparée par la firme de consultants en ingénierie Groupe IRC, a été commandée par la SPJD au début 2021 «afin de déterminer la source de diverses infiltrations actives et historiques», lit-on d’entrée de jeu dans le rapport d’une trentaine de pages.

Les paddocks du circuit Gilles-Villeneuve, photographiés la semaine dernière.
Photo Jean-Louis Fortin
Les paddocks du circuit Gilles-Villeneuve, photographiés la semaine dernière.

L’eau s’infiltre et coule

Les experts font ressortir deux problèmes principaux:

Photo courtoisie

► Dans les portions fermées de l’immeuble, il y a plusieurs infiltrations d’eau. Un des éléments de la toiture «n’est pas étanche; selon les vents [et] précipitations, l’eau s’infiltre [...] et coule sur les parements intérieurs du bâtiment».

«On nous rapporte également des infiltrations d’eau à l’intérieur des garages, à l’endroit des portes», lit-on dans un autre passage.

On voit certaines des photos dans le rapport qui documente les fuites et les problèmes de drainage.
Photo courtoisie
On voit certaines des photos dans le rapport qui documente les fuites et les problèmes de drainage.

► Dans les étages de gradins exposés aux éléments, l’eau s’accumule, car il n’y a pas de pente qui lui permettrait de s’évacuer.

«À divers endroits, on note une accumulation d’eau sur les dalles de service. Ces dernières sont visiblement au niveau (sans pentes de drainage visible). Cet élément a été confirmé avec l’Architecte, qui nous confirme que les dalles structurales et celles de service n’ont aucune pente.»

Pour ajouter au problème, les dalles exposées aux éléments «n’ont tout simplement pas été [pourvues] d’étanchéité», note le rapport d’experts.

Sans compter «qu’aucun drainage n’est pourvu au niveau de la membrane [...] située sur le dessus de la dalle de structure».

Écoutez la chronique de Mathieu Boulay au micro de Benoît Dutrizac sur QUB Radio:

Dénoncé pendant la construction

Selon nos sources proches du dossier, les problèmes en lien avec l’eau ont été soulevés avant même que la construction du bâtiment ne soit terminée.

Le constructeur Geyser l’allègue d’ailleurs dans une poursuite de 10,3 M$ qu’il a intentée l’an dernier contre la SPJD pour des factures impayées.

«Le manque d’étanchéité générale du bâtiment a été dénoncé dès juin 2018 alors que l’absence générale d’étanchéité des dalles et les problèmes conceptuels furent mentionnés», décrit Geyser dans un document judiciaire.

Ce litige est d’ailleurs loin d’être terminé, car la SPJD juge ces réclamations exagérées. L’entrepreneur général affirme notamment avoir dû débourser plus de 2,5 M$ pour accélérer le chantier afin que le bâtiment soit prêt à temps pour l’édition 2019 du Grand-Prix.

La SPJD n’a pas voulu émettre de commentaire concernant les paddocks, «vu la composante judiciaire». 


PUITS SANS FOND DE DÉPENSES 

Que ce soit sur le circuit, dans les paddocks, dans la zone hospitalité ou dans les bâtiments nécessaires au Grand Prix, la SPJD a dépensé des dizaines de millions $ depuis cinq ans. Par exemple, les virages 5, 6, 8 et 9 ont été resurfacés de 2017 à 2020 en utilisant un «bitume de qualité supérieure».  

  • 2017 14,5 M$  
  • 2018 62,4 M$  
  • 2019 2,69 M$   
  • 2020 5,5 M$   
  • 2021 2,8 M$   

Total 87,8 M$ 


LU DANS LE RAPPORT  

  • «L’étanchéité de nombreux éléments de l’enveloppe ne repose que sur des étanchéités de surfaces [calfeutrant] ou n’ont simplement pas été pourvus d’étanchéité.»        
  • «Sur le mur sud, au-dessus des portes de garage, [...] l’eau s’égoutte le long des murs.»        
  • «On nous rapporte également des infiltrations d’eau à l’intérieur des garages.»                

Vous avez des informations ou des documents d’intérêt public? Contactez-moi en toute confidentialité au: jean-louis.fortin@quebecormedia.com 

La ligne des puits réasphaltée... après une seule course  

L’asphalte autour des paddocks, qui datait de 2019, a été arraché puis refait en avril.
Photo Chantal Poirier
L’asphalte autour des paddocks, qui datait de 2019, a été arraché puis refait en avril.

Le Grand Prix du Canada continue à puiser des millions de dollars dans les poches des contribuables même s’il n’y a eu aucune course depuis deux ans. 

François-David Rouleau, Bureau d’enquête

Depuis 12 mois, le circuit Gilles-Villeneuve a exigé des rénovations d’environ 3,5 M$.  

Une forte odeur de bitume frais a plané le long des paddocks du circuit depuis quelques semaines. Et pour cause: à un peu plus d’un mois du Grand Prix, les paveuses s’y sont activées sur une distance d’environ un kilomètre.

Les travaux exécutés par l’entreprise Charex sont complétés, a fait savoir la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD). Au coût estimé de 2,8 M$, il faut aussi inclure le remplacement du drain devant les garages et la rénovation des plateformes de départ.  

Ces travaux sont réalisés après une seule course depuis le pavage de 2019. Au moment où les nouveaux paddocks ont été livrés, la ligne des puits avait alors été surfacée. Les éditions 2020 et 2021 du Grand Prix ont été annulées à cause de la pandémie.

Pourquoi faut-il déjà tout refaire?

«Les travaux sont en lien avec les recommandations de la Fédération internationale automobile (FIA)», a affirmé Kaven Gauthier, conseiller en relations publiques à la SPJD, par courriel. 

L’an dernier, la «Tour Pirelli», bâtiment placé à la sortie de l’épingle et qui sert de centre médical de course, avait quant à elle nécessité des rénos de 348 000 $ pour la réfection de la toiture et des escaliers.  

La « Tour Pirelli », qui sert de centre médical pour le Grand Prix, a subi des rénovations de 350 000 $ l’an dernier.
Photo Chantal Poirier
La « Tour Pirelli », qui sert de centre médical pour le Grand Prix, a subi des rénovations de 350 000 $ l’an dernier.

«Le bâtiment avait un indice élevé de vétusté et devait être entretenu selon le maintien de nos actifs», a suggéré la SPJD. 

Une pompe à fric 

En mai 2021, notre Bureau d’enquête avait répertorié des investissements publics de 91 M$ sur l’île Notre-Dame depuis 2017.

Ces dépenses n’incluent pas le montant annuel que les trois paliers de gouvernement doivent verser à Formula One World Championship, propriétaire du championnat de F1. Cette année, ce cachet s’élève à environ 20 M$. Il grimpera à 26 M$ en 2031, dernière année de l’entente.

L’événement 2022, qui se tiendra du 17 au 19 juin, marque d’ailleurs l’entrée en scène de Bell comme promoteur de l’événement. 

Le géant des télécommunications a repris le contrat d’Octane au printemps 2021. Cette dernière entreprise, dirigée par François Dumontier, continue tout de même de veiller à l’organisation de la course. 

Mêmes endroits 

Depuis 2017, la SPJD a notamment investi près de 7 M$ en travaux de réaménagement et de resurfaçage de la piste de 4,36 km.

En 2019, on avait repavé chacun des 14 virages du circuit selon les exigences de la FIA. Certains ont encore fait l’objet de correctifs l’année suivante.

Et ce n’est pas fini. 

Le Programme décennal d’immobilisations (PDI) de la Ville de Montréal prévoit des investissements de 226,8 M$ au parc Jean-Drapeau jusqu’en 2031. Une part d’entre eux, dont les montants ne sont pas définis pour l’instant, servira aux bâtiments et au resurfaçage du circuit. 

La mairesse ne voit pas de contradiction  

Valérie Plante, mairesse de Mont­réal.
Photo Agence QMI, Joël Lemay
Valérie Plante, mairesse de Mont­réal.

 La mairesse de Montréal, Valérie Plante, ne voit pas de problème à investir des millions de dollars chaque année dans un circuit de course automobile, même si elle prend régulièrement des positions pro-environnement.

François-David Rouleau, Bureau d’enquête

Pas plus tard que le 25 avril, Mme Plante signait un traité contre l’exploitation des énergies fossiles. 

Son administration a également pour objectif de réduire les émissions de gaz à effets de serre de la métropole de 55% d’ici 2030.

Selon son attachée de presse, Catherine Cadotte, il n’y a pas de contradiction entre la signature d’un tel traité et des investissements publics pour permettre une course de voitures à essence.

«La signature du traité vient en soutien à la non-prolifération des énergies fossiles et à l’arrêt de l’exploitation des nouvelles sources d’énergie. Elle n’est pas en lien avec la consommation [de pétrole]», a-t-elle expliqué.

L’an dernier, lors de l’annonce du prolongement de l’entente du Grand Prix jusqu’en 2031, Valérie Plante avait aussi défendu l’événement international, soulignant qu’il «est un événement touristique unique pour la métropole, notamment en raison des retombées économiques majeures».    

  • Écoutez l'entrevue avec Jean-Louis Fortin, directeur du Bureau d'enquête de Québecor sur QUB radio:    

Vers la carboneutralité?

En 2019, le grand cirque de la F1 avait évalué qu’il émettait 256 000 tonnes de dioxyde de carbone par saison de course, soit l’équivalent de 88 000 autos qui parcourent 20 000 km par année. 

Les logistiques pour transporter le matériel de pays en pays étaient responsables de 45% des émissions tandis que les installations des équipes en émettaient 19,3%.

Soucieuse de son impact environnemental, la F1 avait dévoilé en 2019 son plan visant sa carboneutralité d’ici 2030. 

Pour y arriver, elle veut diminuer à zéro ses déchets. Elle vise aussi à maximiser sa logistique et l’efficacité de ses déplacements à travers le monde. 

Cette saison, 22 courses figurent au calendrier, comme l’an dernier. Des sommets dans l’histoire de la F1.

De mars à novembre, le circuit se déplace sur cinq continents et traverse neuf fois les océans de la planète.

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