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Avions de chasse F-35: 20 milliards $ pour l’achat d’un appareil très critiqué

Deux experts soulignent les pour et les contre des avions de chasse F-35 que le Canada a dans sa mire

AF-184 flown by Lt. Cdr. Jonathan 'Dos' Beaton, in Owen's Moa, with Whitney and snowcapped Sierra Nevadas in background
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Après avoir tergiversé pendant 10 ans, le Canada se prépare à faire l’acquisition de 88 avions de chasse F-35 au coût de près de 20 milliards $.

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L’appareil est controversé. On le dit trop compliqué, pas au point, cher d’entretien. L’ancien secrétaire d’État américain à la Défense, Christopher Miller, l’avait même qualifié de « tas de... » [merde] en conférence de presse, au début de l’année dernière.

Pourtant, sa haute technologie impressionne et ses capacités d’échapper aux radars ennemis sont vantées. Et il est aussi le choix de nombreuses forces armées à l’extérieur des États-Unis. Jusqu’à maintenant, 14 pays en ont commandé.

Avant que le Canada ne passe son ordre d’achat définitif d’ici la fin de l’année, nous vous présentons le point de vue de deux aviateurs chevronnés qui ont une opinion diamétralement opposée sur le F-35. 

SES AVANTAGES  

Ancien pilote d’essai aux États-Unis pour la compagnie Lockheed, le fabricant du F-35, Billie Flynn, connaît bien le modèle. Il a volé sur ses ailes à de multiples reprises comme pilote d’essai.

Il avait été auparavant pilote de chasse au sein des Forces armées canadiennes. C’est une sorte de légende dans le monde de l’aviation d’ici.

Pour lui, il n’y a aucun doute : le Canada a pris la meilleure décision en choisissant l’appareil comme nouvel avion de chasse, le plus sophistiqué qui n’ait jamais existé, avance-t-il.

«Lorsque vous pilotez un F-35, vous avez un sentiment de toute-puissance et d’invincibilité dans chaque tâche que vous effectuez», lâche-t-il.

Ordinateur volant

À son avis, le F-35 offre des possibilités de combat sans pareilles à cause de la technologie à bord. 

«C’est un véritable ordinateur volant», dit-il.

En plus d’être conçu pour échapper aux radars ennemis grâce au dessin de ses ailes et de son fuselage, il est doté de moyens de détection sophistiqués interconnectés entre eux.

«Avec la fusion des capteurs, le pilote et l’avion repèrent tout ce qui existe dans les airs, au-dessus de la mer et au sol dans un rayon de 360 degrés autour de l’avion, dans certains cas à des centaines de kilomètres de distance», affirme M. Flynn.

Le F-35 vient avec un casque de pilotage, également hors de l’ordinaire, rappelle-t-il. D’une valeur de 500 000 $, le casque est pourvu de vision artificielle et permet au pilote de voir littéralement au travers de l’avion lorsqu’il regarde vers l’extérieur.

Cet avion permettra, souligne M. Flynn, d’affronter les avions de dernière génération que sont en train de fabriquer les Russes et les Chinois.

«Il est crucial de s’assurer que, si le Canada doit envoyer nos hommes et nos femmes des Forces armées dans des environnements à haut risque, nos chasseurs sont les plus efficaces possible et qu’ils remportent chaque fois des victoires.»

Longue mise au point

M. Flynn concède que la mise au point du F-35 est longue et ardue. L’avion vole depuis 2006 et il n’est pas encore considéré comme terminé.

Mais, selon lui, ce long parcours est attribuable à la nature même du programme. Après tout, note-t-il, «c’est l’appareil le plus complexe qui n’ait jamais été conçu».

Les critiques, aux États-Unis et ailleurs dans le monde, sont à la mesure de la taille du programme, dont la facture finale est évaluée à 1500 milliards $, c’est-à-dire qu’elles sont fortes, concède M. Flynn.

Selon lui, le retard de 10 ans qu’a pris le Canada pour l’achat du F-35 a de bons côtés. Lorsque les premiers exemplaires commenceront à être livrés aux Forces canadiennes, l’avion aura bénéficié du long rodage effectué par les Américains et les autres pays qui en ont déjà acheté.

SES INCONVÉNIENTS  

Le Canada s’apprête à acheter un avion de chasse qui n’est carrément pas au point, estime l’analyste militaire français Xavier Tytelman.

«Peut-être le sera-t-il dans 10 ans, mais aujourd’hui, on ne sait pas ce que vaut vraiment cet avion», affirme-t-il, en entrevue.

M. Tytelman, qui a servi dans l’aviation militaire française, est connu pour ses analyses mordantes sur les défaillances de l’armée russe dans l’actuel conflit ukrainien. 

Il rappelle que, pour l’instant, la liste des défauts du F-35 est longue.

Voici les principaux, selon lui  

  • Les coûts d’entretien du F-35 sont encore élevés, au-delà de 30 000 $ US par heure de vol, ce qui est six fois supérieur à ceux d’un avion comme le Gripen, qui était en lice pour remplacer nos CF-18 vieillissants. Les coûts devraient éventuellement baisser, mais on ignore de combien.  
  • Son taux de disponibilité pour effectuer des sorties est toujours bas à cause du temps passé en entretien. Le taux est actuellement de 50 %. Il faudrait qu’il atteigne au moins 60 % pour que le niveau soit satisfaisant, note M. Tytelman.  
  • Le casque perfectionné du F-35 a eu des ratés. Ainsi, un casque mal ajusté sur la tête d’un pilote est en partie responsable de l’écrasement d’un F-35 en mai 2020 sur une base de la Floride.  
  • Les écrans entièrement tactiles de l’avion sont difficiles à utiliser pour les pilotes. Faute de boutons physiques, le pilote doit absolument regarder l’écran lorsqu’il veut appuyer sur une commande, ce qui détourne son attention et lui fait faire des erreurs.    

L’immense complexité de l’avion fait en sorte, dit M. Tytelman, qu’il n’est toujours pas complètement opérationnel 15 ans après son premier vol d’essai. Ainsi, les 1358 exemplaires du F-35 qui volent actuellement ne sont pas des versions définitives de l’appareil. Donc, impossible de dire si les F-35 dont le Canada prendra livraison d’ici la fin de la décennie seront au point.

Des doutes

Et même l’armée américaine semble avoir des doutes, poursuit M. Tytelman : « Au lieu d’accélérer la production du F-35 aux États-Unis pour les forces américaines, elle ralentit sa production. »

En mars, le département américain de la Défense a annoncé, sans donner d’explications, qu’il réduisait de plus du tiers les commandes de F-35 prévues pour l’année prochaine, qui sont passées de 94 à 61 appareils.

M. Tytelman rappelle également qu’un rapport interne du Pentagone, divulgué au début de 2022, a recensé 849 défauts de conception toujours non corrigés sur le F-35, dont six de catégorie 1, c’est-à-dire qui peuvent causer des morts ou des blessures graves.

M. Tytelman peine à expliquer pourquoi le F-35 continue à se vendre avec succès à l’extérieur des États-Unis, comme ce fut le cas avec la Finlande et la Suisse l’année dernière, et avec l’Allemagne cette année.

Il y voit le résultat de l’influence politique des Américains. 

Il cite le cas de la Suisse. Selon des informations qui ont circulé, l’avion de combat français Rafale avait pratiquement été choisi par le pays comme son nouveau chasseur, « jusqu’à ce que [le président] Joe Biden, dit M. Tytelman, fasse une visite en Suisse et que tout d’un coup, le F-35 devienne le favori. »

À ses yeux, il est difficile de prédire l’avenir du F-35. Arrivera-t-on à corriger ses défauts ? Nul ne le sait en réalité, avance-t-il. « Aujourd’hui, le F-35 n’est pas encore un bon avion, et ça, c’est une certitude », conclut M. Tytelman. 

TROIS VERSIONS DU F-35  

A
C’est la version de base, la plus commandée, et de loin (74 % des commandes totales du F-35). C’est celle aussi que le Canada devrait obtenir. Il s’agit d’un avion utilisé à partir de bases terrestres.

B
Destiné aux porte-avions, cet appareil dispose d’un train d’atterrissage renforcé et d’ailes plus longues.

C
À décollage vertical et court, cette version produite en nombre limité est employée par les corps des Marines américains, et les forces navales britannique et italienne.

ACHATS DE F-35 PAR PAYS  

 

LA SAGA CANADIENNE  

Le Canada s’y est pris à deux reprises pour avoir des F-35.

Associé au programme avec les Américains dès le départ, le Canada a lancé le processus d’acquisition en 2012. À ce moment-là, les avions de chasse canadiens, les CF-18, commençaient déjà à être vieillissants.

À leur arrivée au pouvoir, en 2015, les libéraux de Justin Trudeau annulent tout, sous prétexte que le F-35 est trop cher. En 2019, ils reprennent le programme de remplacement des CF-18, de plus en plus obsolètes. Plusieurs fabricants d’avions montrent de l’intérêt, dont Lockheed avec le F-35.

La boucle est bouclée quand, en mars 2022, Ottawa annonce qu’il choisit le F-35 pour une deuxième fois. Si le contrat est signé sans embûche, les premiers exemplaires pourraient être livrés dès 2025.

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