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Quand la classe moyenne devient incapable de se payer à manger

Fini le temps où seuls les assistés sociaux utilisaient les banques alimentaires

Djamila Graichi
Photo Chantal Poirier Djamila Graichi œuvre dans le milieu communautaire depuis 15 ans. Récemment, elle a constaté que la clientèle change. Des personnes qui touchent un salaire de classe moyenne inférieure, notamment des travailleuses de la santé, en font de plus en plus partie.

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La forte hausse du prix des aliments est en train de créer une nouvelle classe sociale de gens vulnérables au Québec : des salariés qui n’arrivent tout simplement plus à se payer des produits de base.

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Djamila Graichi le constate tous les jours dans le cadre de son travail. «Avant, on s’occupait juste des personnes à faible revenu. Cette année, on a plusieurs participantes qui travaillent et qui font des salaires de classe moyenne», observe la coordinatrice de Bouffe-Action de Rosemont. 

Depuis 15 ans, elle aide les mamans et les futures mamans à bien s’alimenter afin d’avoir un bébé en santé et d’éviter les naissances de faible poids. 

Bouffe-Action de Rosemont offre des ateliers de recettes faciles, économiques et nutritives pour encourager les femmes à cuisiner. Des ateliers de purées pour bébé sont aussi offerts. 

«Depuis deux ans, on nous sollicite aussi beaucoup pour de l’aide alimentaire. S’il y a plus de monde que d’habitude, c’est que les gens n’arrivent pas à joindre les deux bouts», déplore la travailleuse communautaire. 

Elle voit maintenant débarquer des secrétaires, des travailleuses de la santé et d’autres professionnelles du genre qui doivent changer leurs priorités. L’inflation a pris des proportions qui ne leur permettent plus d’accéder au même mode de vie.

«Ça change la donne quand tu ne peux pas accéder aux produits de base», constate-t-elle. 

Lourds effets psychologiques

Sur le plan économique, bien sûr, mais aussi sur le plan mental, car ce n’est pas facile pour un salarié de se résoudre à demander de l’aide alimentaire. 

«Les gens commencent à être fragilisés. On voit même des couples qui éclatent à cause de ça», raconte Mme Graichi, qui s’inquiète de voir des travailleurs mal dans leur peau en raison de soucis financiers. 

La mère de trois enfants est aussi touchée par la hausse du prix des aliments dans sa vie privée. «Je dois me réorganiser, courir davantage les spéciaux, acheter plus quand je trouve à bon prix et donc cuisiner plus, aussi, pour conserver les aliments», confie-t-elle. 

Elle rit un peu jaune en disant qu’elle pourrait participer à ses propres ateliers. 

L’État doit agir

Lundi, un regroupement de 60 organismes a demandé au gouvernement Legault de réguler le prix de certains aliments de base pour réduire l’ampleur de la crise actuelle. 

«Ça permettrait aux gens d’avoir une alimentation en quantité, en qualité et en variété. C’est aussi une façon d’encourager notre propre industrie», pense Jean-Philippe Laperrière, directeur chez Concertation en sécurité alimentaire de Saint-Léonard. 

Si on est capable d’offrir des billets d’avion à 500 $ aux Québécois pour voyager en région, on est aussi capable de leur offrir des produits locaux à bon prix, pense celui qui enseigne aussi les enjeux contemporains en alimentation à l’UQAM. 

Au lieu de ça, on laisse les demandes d’aide alimentaire exploser, ce qui fait diminuer la qualité des paniers donnés, dit-il. Et consommer de l’aide alimentaire, «c’est avoir l’impression d’être une sous-personne parce qu’on mange les déchets du système». 

Possible, se nourrir avec 10 $ par jour?  

Au minimum, sans distinguer les enfants des adultes, on doit calculer 9,50 $ par jour par personne pour se nourrir. 

«Mais ce n’est pas vrai qu’avec 10 $ par jour, on arrive à se nourrir de façon valorisante, c’est vraiment le minimum de survie», nuance Jean-Philippe Laperrière, qui enseigne les enjeux contemporains en alimentation à l’Université du Québec à Montréal et qui dirige un organisme communautaire en sécurité alimentaire. 

Le chiffre vient de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), qui s’est basé sur les prix de 2021. 

En moyenne, une famille de deux adultes et deux enfants doit débourser 13 694 $ par année pour offrir à tous les calories nécessaires. 

Pas de viande pour plusieurs

Mais ça, c’est en n’achetant aucun aliment préparé, en cuisinant tout soi-même et en n’allant jamais au restaurant. 

«C’est pas idéal, ça demande beaucoup, beaucoup de travail et il faut passer sa vie à courir les soldes», résume le prof en alimentation. 

Avec sa collègue chez Concertation en sécurité alimentaire de Saint-Léonard, ils sont en train de sonder une cinquantaine de personnes «de classe moyenne faible» afin de prendre le pouls du terrain. 

Ils ont découvert qu’une famille de quatre dépense en moyenne 300 $ par semaine en aliments. Et qu’elle aimerait plutôt en dépenser 450 $, soit 16 $ par jour par personne.

«Les gens ne veulent pas mettre du caviar sur leurs toasts le matin, ils veulent juste manger comme la moyenne», constate-t-il. 

Les répondants sont 60 % à se priver actuellement, surtout de viande, de protéines. Les gens sont déçus de ne pas manger de viande, de poisson, de fruits de mer, de fromage.

«Quand on sait à quel point l’alimentation, c’est identitaire, à quel point c’est important pour se sentir bien, il y a de quoi s’inquiéter», résume M. Laperrière.

C’est une question de dignité et d’estime de soi, dit-il. Il se demande pourquoi les gens moins nantis sont obligés de se nourrir pauvrement.

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