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Tragédie et dystopie

Le petit frère
Photo courtoisie

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Dans des tonalités diamétralement opposées, voici deux albums phares de la production saisonnière portés par d’immenses bédéistes au faîte de leur carrière. 

Rien ne peut vous préparer à la lecture de l’album Le petit frère de Jean-Louis Tripp. Après la publication des deux volets d’Extases, l’auteur appose une autre pierre à son projet biographique qu’il érige avec dévotion, alors qu’il y raconte cette fois-ci la mort de Gilles, son frère cadet. 

« Mon travail consiste à explorer ce qui nous construit, abordant chaque fois un différent angle », raconte l’artiste partageant son temps entre la France et Montréal. 

« J’entaille au scalpel une ligne de vie, en y extirpant certaines pièces pour mieux les explorer. »

Un soir d’août 1976 en Bretagne, alors que la famille emprunte la route des vacances à bord de roulottes tirées par des chevaux, la mort s’invite. 

Gilles, jeune garçon fantasque, tente de sortir du mauvais côté de la charrette. Sa main, que son grand frère Jean-Louis tenait, lui est arrachée alors qu’il est fauché par une voiture. Il meurt quelques heures plus tard à d’hôpital. C’est ainsi que Jean-Louis amorce sa vie d’adulte : une parcelle d’âme en moins, comblée par un sentiment de culpabilité. 

Une lecture qui vous prend aux tripes

Celles et ceux qui portent en horreur le genre biographique reconsidéreront leur position à la lecture de récit coup-de-poing. Car si Tripp sonde l’intime, c’est l’universel qu’il atteint ici. L’artiste a d’ailleurs changé sa technique de travail depuis. 

« Depuis que je fais de l’autobiographie, je ne fais plus de scénario ni de découpage en amont. J’avance à la fois dans le texte et le dessin. C’est là que repose l’intérêt du genre, à mon avis : comment partager l’émotion voulue au moment voulu. »

Quiconque a vécu le deuil d’un proche a nécessairement côtoyé cette ahurissante douleur sourde, et l’impression que le temps s’arrête. Avec une déconcertante justesse, le vieux routier de la bande dessinée transmet sur papier ce sentiment affolant de vide. 

Sa maîtrise du médium est telle qu’il prouve que c’est par celui-ci que cette histoire se devait d’être racontée. Le 9e art est, après tout, la plus intime des formes artistiques par sa consommation en solitaire, mais aussi par sa proximité, se greffant à nos mains et nos rétines. 

Si la lecture du Petit frère s’avère bouleversante, l’auteur nous assure que l’album ne fut pas réalisé dans la douleur. 

« Tout le contraire, c’était doux de passer deux ans avec mon petit frère. » 

Enchaînant les plateaux de télé, les radios et les séances de dédicaces depuis la sortie de l’album en France, il avoue être dépassé par la réception du livre. 

« J’ai essayé de faire le meilleur livre, comme à chaque fois. Je ne m’attendais pas à ça. Plein de lectrices et lecteurs m’ont témoigné leur histoire, et de ce que mon livre a suscité chez eux ».

Lui qui a trouvé difficile de vivre l’omerta familiale autour de la mort de son frère pendant tant d’années a enfin brisé ce silence.

Bien que la main de Gilles ait glissé de celle de Jean-Louis en cette funeste soirée d’août, ce dernier, par le truchement de ce poignant album, lui offre l’immortalité. Et à nous, sa plus grande œuvre.

Le petit frère
Photo courtoisie

L’an 2113. Une première génération de bien nantis est connectée au DataBrain Center, un serveur leur permettant de télécharger l’entièreté des connaissances et expériences humaines, via un simple implant. 

Peut-on considérer la constante mise à jour de l’homme « assisté » comme la prochaine étape de l’évolution ? Après The End et Paris 2022, Zep nous offre un troisième album grave, ancré dans des questions philosophiques. Alors que Paris 2022 s’intéresse au point de bascule dans le monde numérique, Ce que nous sommes nous plonge dans le monde d’après, où le héros est contraint d’en sortir. D’où lui est venue l’idée ? 

« C’est un projet scientifique actuel Blue Brain Project, qui m’a inspiré. Il s’agit de modéliser un cerveau humain, en faire une réplique numérique », raconte le créateur de la série jeunesse à succès Titeuf « J’ai cherché à en savoir plus et j’ai rencontré le professeur Pierre Magistretti qui a travaillé sur cet incroyable projet. Nous avons échangé tout au long de la réalisation de l’album. Je l’ai bombardé de questions scientifiques. Même si le récit est plus une fable qu’un ouvrage scientifique, j’ai besoin que cela semble crédible... C’est une hypothèse, un futur possible. » 

Polar technophilosophique

L’album s’ouvre sur une séquence qui évoque Moby Dick de Herman Melville. Une allégorie qui pose la question : l’homme a-t-il déjà perdu face à la technologie aujourd’hui ? 

« Je pense être plutôt optimiste. L’homme augmenté que nous promet la technologie ressemble plus à un homme assisté, donc diminué. Nous déléguons de plus en plus nos vies aux machines. Cela nous donne une illusion d’évolution, mais l’homme n’a pas évolué. Nous vivons dans une hypertechnologie que seuls quelques-uns maîtrisent. En tant qu’auteur de fiction, cela me fascine, mais, en tant qu’humain, ça me terrorise. Nous avons pris des directions, au cours des siècles (et même des millénaires) passés qui nous ont amenés là. Aujourd’hui, nous sommes dans ce qui ressemble à une fin de civilisation. On a besoin de trouver un nouveau projet pour l’humanité. Celui d’être ultra-assisté et de passer nos journées dans le métavers ne me semble pas très ambitieux. Je crois qu’on peut trouver mieux... »

Constant, le héros assisté, est victime d’un bogue informatique. Il perd connaissance en pleine rue. Recueilli par une ancienne salariée de DataBrain Center vivant avec plusieurs exclus en forêt, le jeune homme hors-ligne tente de se reconnecter au monde réel.

Alors que Titeuf est campé dans le monde (pas trop) innocent de l’enfance, Zep tronque le ton humoristique de sa production « adulte » pour des questionnements d’ordre philosophiques. 

« Titeuf a toujours été préoccupé et, d’une certaine manière, pose des questions philosophiques. C’est le rôle de la fiction : raconter des histoires, nous faire rire ou pleurer, pour nous faire avancer. Je n’aime pas le divertissement qui ne sert qu’à faire passer le temps et nous faire oublier ce que nous sommes. » 

Impossible de détourner le regard du monde qui nous attend dans Ce que nous sommes. Comme les plus grands auteurs du genre, Zep nous bouscule, nous conscientise, nous reconnecte à notre humanité. Une lecture nécessaire nous offrant une dernière sortie avant la catastrophe annoncée.

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