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Alors, on la ferme ou on la ferme pas la Fonderie Horne?

Partisans et adversaires de l’arrêt des activités de l’usine polluante s’affrontent à Rouyn-Noranda

Fonderie Horne à Rouyn Noranda
Photo Olivier Bourque Une des deux cheminées de la Fonderie Horne, à Rouyn-Noranda. L’usine emploie pas moins de 600 personnes.

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Dans les rues de Rouyn-Noranda surplombées par les deux grosses cheminées de la Fonderie Horne, le sujet est devenu incontournable : quand l’usine va-t-elle arrêter de cracher ses émissions toxiques ? Vais-je tomber malade ? Pour ou contre la fermeture des installations ? 

• À lire aussi: Fonderie Horne: L’Abitibi pourrait s’en passer, estime Richard Desjardins

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L’auteur-compositeur-interprète Richard Desjardins a choisi son camp, il y a une semaine, dans les pages du Journal. Excédé par les rejets de l’usine, le poète a peut-être dit tout haut ce que plusieurs pensent tout bas. 

Il croit que l’usine devrait stopper ses activités, le temps de régler ses problèmes, une position contraire à celle du premier ministre François Legault. Ce dernier préfère la poursuite ininterrompue des activités. 

La population inquiète

Sur le terrain, Le Journal a constaté que les opinions sont diverses, mais une chose est sûre : l’inquiétude a gagné la population, qui veut maintenant des réponses des autorités.

« On vit une crise, on est très inquiets », lance la mairesse Diane Dallaire, qui se fait interpeller de plus en plus par la population. 

Mme Dallaire veut laisser une dernière chance à l’usine, propriété de la multinationale Glencore, mais le temps presse. 

« La priorité du conseil c’est la santé de notre population. [...] La question a été posée [celle de l’arrêt de l’usine]. On est encore confiant que la fonderie puisse réduire ses émissions, mais là, ça doit se faire en accéléré, car ce n’est plus acceptable », dit-elle, en entrevue avec Le Journal

Les gens d’affaires aussi

Même si l’entreprise fait travailler 600 personnes et rapporte 1,3 million $ dans les coffres de la ville, la Chambre de commerce de Rouyn-Noranda est aussi de plus en plus critique face à Glencore.

« Je suis pas sûr qu’un jeune couple qui voudrait venir à Rouyn, je crois pas qu’il va triper avec ce qu’on entend actuellement. Ça prend un plan de match de l’entreprise et plus de transparence », affirme le président, Jean-Claude Loranger, qui ne croit pas toutefois que la fermeture soit la solution. 

33 fois la norme

Glencore bénéficie d’une autorisation du ministère de l’Environnement (qui doit être revue en novembre prochain) d’émettre 100 nanogrammes d’arsenic par mètre cube. C’est 33 fois plus que la norme québécoise. 

« La fonderie doit atteindre la norme de 3 nanogrammes dans un délai rapide, ils ont les moyens de le faire. Mais si on n’arrive pas à les discipliner, la santé publique passe en premier », croit Marc Nantel, porte-parole du Regroupement Vigilance Mines de l’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT). 

Au sein de la population, l’idée fait son chemin. Marjolaine Bézier demeure juste à côté de la Fonderie. « Ça fait 20 ans que le monde en parle. Pourquoi ils ne ferment pas l’usine ? Il y en a qui pensent que ça va devenir une ville fantôme. Moi je pense que les fantômes déguisés sont à la mine Noranda et ils nous polluent », dit-elle, le feu dans les yeux. 

D’autres ne veulent pas nécessairement sa fermeture, mais croient que de nouvelles études s’imposent. Karine Paquin et Sébastien Marineau ont déménagé du quartier Notre-Dame après l’étude de biosurveillance dans laquelle un de leurs enfants avait un taux 10 fois plus élevé d’arsenic que la normale. 

« Notre deuxième a aussi eu des problèmes de développement, elle a marché seulement à 2 ans, des problèmes moteurs et de petit poids. Quand on a appris que ça pouvait être engendré par les émissions, on a bougé », affirme Mme Paquin.  

La peur des représailles toujours très présente 

Clément Boulet est un retraité de la Fonderie Horne. « Pas grave qu’on rende les gens malades. Il n’y a jamais de poursuites contre eux autres », dit-il en entrevue.
Photo Olivier Bourque
Clément Boulet est un retraité de la Fonderie Horne. « Pas grave qu’on rende les gens malades. Il n’y a jamais de poursuites contre eux autres », dit-il en entrevue.

Clément Boulet a travaillé 37 ans à la Fonderie Horne, autrefois la Noranda. Il est entré à 21 ans et est parti à 58 ans. 

« Je ne suis pas resté un jour de plus. J’ai pensé souvent m’en aller, mais je n’avais pas beaucoup de scolarité », dit l’homme qui nous accueille dans sa maison du quartier Notre-Dame, tout près de l’usine. 

L’ex-travailleur de la fonderie est plein de vivacité. Il est resté actif depuis sa retraite, fait du bénévolat au Pérou, mais avoue « toucher du bois » pour rester en santé. Tout de même, lorsqu’il regarde ses années à la mine, il ressent un pincement. 

« Les conditions étaient pénibles dans le temps, elles le sont encore aujourd’hui. On étouffe là-bas. Le problème de la fonderie, c’est qu’ils produisent plus qu’ils sont capables d’aspirer les gaz. J’ai été un peu stupide d’avoir travaillé dans ces conditions », dit-il. 

Lui-même se sentait parfois malade, mais il rentrait tout de même au travail. Son frère Lorenzo est décédé d’un cancer du poumon à 49 ans. 

« Il a travaillé sous terre comme mineur. Il respirait n’importe quelle cochonnerie. On avait seulement un morceau de coton pour se protéger contre la poussière. À l’époque, ils ne se préoccupaient pas des travailleurs. C’était travaille et “ferme ta yeule”. Et encore aujourd’hui, les travailleurs ne peuvent pas parler, ils peuvent avoir des représailles », assure M. Boulet. 

Le Journal s’est d’ailleurs rendu devant l’usine pour parler à quelques travailleurs. 

Pas le droit de parler

« On n’aime pas ce qu’on entend actuellement... Mais on n’a pas le droit de parler », nous a dit l’un d’entre eux. 

« On est dans le néant total, ils ne donnent pas beaucoup d’infos, mais je ne peux pas dire qu’on soit très inquiet. On est testé et mes taux sont corrects selon le médecin de la fonderie. On travaille avec des masques », me dit un autre qui finissait son quart de travail de 12 heures. 

Le salaire demeure l’attraction numéro un de ces employés. 

« Ils peuvent faire 100 000 $ à 150 000 $ si tu accumules le temps supplémentaire. Pas beaucoup d’employeurs offrent cela ici », constate M. Boulet. 

Un climat de crise  

Le Journal est allé à Rouyn-Noranda où les dernières révélations au sujet de la Fonderie Horne ont créé un climat de crise. L’usine a un droit de polluer, mais plusieurs se demandent ce qui doit primer : le développement économique ou la santé des citoyens et l’environnement ?  


MARJOLAINE BÉZIER

Un cancer et plusieurs questions sans réponse

Qu’est-ce qui a causé le cancer du poumon de Marjolaine Bézier, résidente du quartier Notre-Dame et voisine de la Fonderie Horne ? La principale intéressée se pose la question sans arrêt. 

« Ils essaient de camoufler beaucoup d’informations, ils essaient d’endormir le monde, mais le monde est pas fou », dit-elle. 

Cette dernière a été opérée pour son cancer, le lobe supérieur a été enlevé, et elle est en rémission. Mme Bézier a arrêté de fumer il y a 10 ans. Mais lors de l’étude de biosurveillance sur les adultes, la concentration d’arsenic (un cancérigène reconnu) dans ses ongles était sept fois plus importante que celle des autres adultes du quartier, 21 fois plus que le groupe témoin à Amos.   

Marjolaine Bézier
Photo Olivier Bourque
Marjolaine Bézier

« Au point de vue qualité de l’air, on est très inquiet, pour nous et pour les jeunes qui vivent ici. »


PIERRE VINCELETTE

Un gros manque de transparence

Pierre Vincelette est pédiatre et spécialiste de la néonatalogie. Mais pendant toutes ces années de pratique, il affirme avoir été tenu dans l’ignorance. 

En tant que pédiatre, il croit qu’il aurait dû être mis au courant des données sur l’arsenic dans l’air. « Il y a eu un gros manque de transparence qui a duré dans le temps. Heureusement, la Santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue a décidé de faire la dernière étude », explique-t-il. 

Il croit maintenant que les autorités doivent faire preuve de transparence et de clairvoyance. Du même coup, il avoue en vouloir au docteur Arruda qui était venu en Abitibi en 2019. « Il est venu comme agent d’apaisement d’inquiétudes et il a minimisé les impacts de beaucoup. Personnellement, je suis choqué, je trouve qu’il a fait une job de relations publiques », dit-il.   

Pierre Vincelette
Photo Olivier Bourque
Pierre Vincelette

« J’ai élevé mes enfants ici dans le quartier, donc je les ai soumis à des concentrations d’arsenic que je ne connaissais pas. »


GLENCORE

L’entreprise n’a pas demandé au docteur Arruda le retrait de l’annexe

Glencore avoue avoir senti un « inconfort » quant à l’annexe 6, celle que le docteur Arruda a décidé de ne pas publier, sur les risques plus élevés de cancer dans le quartier de la fonderie. 

L’entreprise craignait que l’annexe « crée de la confusion au sein de la population en raison du fait que le sujet de l’étude principale, la biosurveillance chez les enfants, n’était pas en lien avec celui de l’annexe », a souligné la porte-parole de l’entreprise Cindy Caouette, dans un courriel envoyé au Journal

Mais l’entreprise souligne du même coup ne jamais avoir demandé le retrait de l’information au docteur Arruda et refuse les allégations de pression sur la Santé publique ou sur le gouvernement caquiste. 

« Nous sommes plutôt dans une relation de coopération », indique Donald Piché, directeur ingénierie chez Glencore. 

Un plan en préparation

Le dirigeant avoue avoir eu des semaines difficiles depuis les dernières révélations. 

« Je comprends le sentiment de la population, je suis natif de Rouyn, j’ai à cœur ma ville. Je ne suis pas insensible à cela, on est humain, la santé et sécurité c’est une valeur fondamentale », dit-il. 

Selon lui, la Fonderie travaille sur « un plan robuste » afin de baisser les émissions toxiques. « On veut avoir des gains plus rapides avec des solutions techniques, en termes de mois ou d’une année. Mais on veut aussi implanter de meilleures technologies, on parle de transformations majeures et cela va se faire sur un horizon de plusieurs années », dit-il. 

L’entreprise mettra jusqu’à 200 millions $ pour un projet appelé « Phenix » qui vise à moderniser le procédé de transformation de cuivre. Glencore est en discussions avec Québec pour une aide gouvernementale. 

La multinationale affirme que « ses émissions ont été réduites » lors des dernières années. De 200 nanogrammes par mètre cube à 100 nanogrammes. « La dernière moyenne trimestrielle est de 75 nanogrammes. On en fait encore plus que le plus qu’on nous a demandé », affirme le dirigeant. 

La prochaine cible sera précisée en novembre par le ministère de l’Environnement.   

Fonderie Horne à Rouyn Noranda
Photo Olivier Bourque

« Je comprends le sentiment de la population, je suis natif de Rouyn, j’ai à cœur ma ville. Je ne suis pas insensible à cela, on est humain, la santé et sécurité c’est une valeur fondamentale. » 

- Donald Piché, directeur ingénierie chez Glencore

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