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Mom Boucher agressif et méprisant jusqu’à la fin

L’ex-chef des Hells Angels est décédé hier dans un pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines

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Maurice «Mom» Boucher a succombé à un cancer, dimanche, au pénitencier Archambault, à Sainte-Anne-des-Plaines, où l’ex-chef des Hells Angels a manifesté son mépris pour les autorités jusqu’à son dernier souffle.

• À lire aussi: « On a oublié les victimes de la guerre des motards »

Photo d’identité judiciaire prise en 2010.
Photo d'archive
Photo d’identité judiciaire prise en 2010.

Boucher, qui avait eu 69 ans le 21 juin, aurait refusé de bénéficier de l’aide médicale à mourir vendredi en prétextant qu’il préférait souffrir, selon des informations obtenues par notre Bureau d’enquête.

  • Écoutez l’entrevue d’Alexandre Moranville avec Normand Lester sur QUB radio :

Le motard déchu, qui avait pris l’habitude de faire ses prières chaque soir durant son incarcération, avait été transféré dans un lit de soins palliatifs de ce pénitencier 11 jours plus tôt. Selon nos sources, on l’avait admis non pas sous son nom, mais plutôt sous un numéro, soit le «détenu no 11». 

Boucher sur sa Harley en 2000.
Photo courtoisie
Boucher sur sa Harley en 2000.

Depuis sa condamnation à l’emprisonnement à perpétuité en 2002 pour avoir commandé les meurtres de deux agents correctionnels, il était incarcéré à l’Unité spéciale de détention (USD), voisin de l’établissement Archambault et le seul pénitencier à sécurité «super-maximum» au Canada. 

Malgré l’état très avancé de son cancer de la gorge, celui qui était réputé comme l’un des pires criminels de l’histoire du Québec avait été escorté à Archambault par une escouade tactique chargée d’intervenir auprès de tout détenu à risque d’évasion, soit la procédure habituelle dans son cas. 

Les visites ne sont pas permises dans cette section du pénitencier et la direction n’a pas fait d’exception pour celui qui refusait tout traitement. 

À sa libération en 1998 des meurtres des gardiens, avant qu’il soit finalement condamné.
Photo d'archives
À sa libération en 1998 des meurtres des gardiens, avant qu’il soit finalement condamné.

Agressif jusqu’à la fin

Son transfert s’était effectué dans le secret pour éviter tout débordement dans ce complexe carcéral où il jouissait toujours du respect de plusieurs détenus.  

Amaigri et affaibli, l’homme qui fut considéré comme le motard criminel le plus puissant au pays y a été nourri de suppléments alimentaires liquides durant plusieurs jours, en plus d’avoir besoin de morphine pour calmer sa douleur. 

Pourtant, les dernières heures de Boucher n’ont pas semblé atténuer sa haine viscérale envers les autorités, ni susciter de repentir pour avoir ordonné les assassinats des gardiens de prison Diane Lavigne et Pierre Rondeau en 1997. 

Même sur son lit de mort, il a continué d’exprimer de l’agressivité et du mépris aux agents et au personnel carcéral, d’après nos informations. 

Le hors-la-loi avait commandé ces meurtres à Stéphane «Godasse» Gagné pour «déstabiliser le système judiciaire» durant la guerre des motards et dissuader ses tueurs de collaborer avec la justice, a témoigné Gagné, qui est néanmoins devenu délateur, lors du procès de Boucher. 

Mom est considéré comme l’instigateur de la guerre sanglante que les Hells ont livrée aux Rock Machine et aux trafiquants indépendants pour s’accaparer le contrôle du marché de la drogue. 

À l’été 2000, avec Ginette Reno venue chanter aux noces du Hells René Charlebois
Photo d'archives
À l’été 2000, avec Ginette Reno venue chanter aux noces du Hells René Charlebois

«Boucher ne respectait pas les ententes verbales qu’on avait toujours eues avec eux. Il s’est mis à gruger nos territoires et les vendeurs de dope des Hells s’installaient dans nos bars», a déclaré à la Sûreté du Québec (SQ) le délateur Marcel Gauthier, qui était dans le camp adverse.

Selon la SQ, le conflit a fait 165 morts entre 1994 et 2002, incluant neuf victimes innocentes, dont Daniel Desrochers, 11 ans, tué par l’explosion de la Jeep d’un trafiquant dans le quartier montréalais d’Hochelaga-Maisonneuve en août 1995. 

«Rendu crackpot...»

De plus, cette guerre a mené à 181 tentatives de meurtre, faisant 20 autres victimes innocentes, dont le journaliste Michel Auger, atteint de plusieurs balles dans le stationnement du Journal de Montréal, le 13 septembre 2000.

Sa cellule, la 104, à l’Unité spéciale de détention.
Photo courtoisie
Sa cellule, la 104, à l’Unité spéciale de détention.

Vingt ans plus tard, le commandant à la retraite de la police de Montréal André Bouchard, qui dirigeait l’équipe d’enquêteurs chargés d’élucider ce crime, a relaté au Journal que «c’est Mom qui a passé la commande de faire tuer Michel [...] à cause de ce qu’il écrivait sur eux». Il mentionnait qu’une demi-heure après la fusillade, Boucher, qui faisait alors l’objet d’une filature policière, «donnait des high five» aux suspects dans un restaurant rue Sainte-Catherine. 

«Boucher était rendu assez crackpot et se pensait tellement au-dessus de tout qu’il a déjà dit que s’il voulait, il pourrait se faire élire maire de Montréal! C’était le temps qu’on l’arrête», a observé M. Bouchard, en ajoutant que plusieurs Hells ont confié aux policiers qu’ils n’étaient pas d’accord avec ses tactiques. 

Loi antigang et expulsion

C’est d’ailleurs à la suite du décès du jeune Desrochers que le gouvernement fédéral a fait adopter, en 1997, une première loi antigang au Canada. D’autres dispositions antigang ont aussi été ajoutées au Code criminel en 2002, en réponse à la tentative de meurtre sur Michel Auger.

Un autre mugshot de Mom cinq ans plus tard, en 2015.
Photo courtoisie
Un autre mugshot de Mom cinq ans plus tard, en 2015.

Toutefois, au printemps 2014, Boucher a subi ce qu’il considérait comme l’affront ultime: il a été expulsé du club de motards à la suite d’un vote unanime pris en assemblée par l’ensemble des Hells Angels du Québec. 

Pour eux, leur ex-dirigeant faisait finalement partie «du passé», selon un membre des Hells cité dans des documents judiciaires. 

UNE CARRIÈRE CRIMINELLE BIEN REMPLIE 

  • Né le 21 juin 1953 à Causapscal, dans le Bas-Saint-Laurent, il est âgé de 2 ans quand sa famille et lui déménagent à Montréal.
  • Entre 1973 et 1984, il cumule plusieurs condamnations pour vols à main armée, introductions par effraction et agression sexuelle sur une mineure.
  • Le 1er mai 1987, il devient membre des Hells Angels du chapitre de Montréal, qu’il dirigera dès le début des années 1990.
  • En 1994, il fonde le chapitre d’élite Nomads des Hells, l’année où la guerre éclate entre sa bande et l’alliance formée des Rock Machine et de trafiquants indépendants.
  • Le 26 juin 1997, l’agente correctionnelle Diane Lavigne est tuée après avoir quitté la prison de Bordeaux.
  • Le 8 septembre 1997, l’agent correctionnel Pierre Rondeau est assassiné près de la prison de Rivière-des-Prairies.
  • Le 5 décembre 1997, Stéphane « Godasse » Gagné devient délateur et incrimine Maurice « Mom » Boucher comme étant celui qui a commandé les meurtres des deux gardiens.
  • Le 18 décembre 1997, Boucher est arrêté à l’hôpital Notre-Dame, où il devait être opéré pour une tumeur à la gorge. Il est accusé des meurtres prémédités des deux agents.
  • Le 27 novembre 1998, Boucher est acquitté et sort triomphant du palais de justice de Montréal avec plusieurs autres motards.
  • À l’été 2000, le tueur à gages Gérald Gallant reçoit un contrat de 250 000 $ pour éliminer Boucher, mais n’y parviendra pas.
  • Le 10 octobre 2000, la Cour d’appel casse l’acquittement et ordonne un nouveau procès.
  • Le 5 mai 2002, le jury le déclare coupable et il est condamné à la prison à perpétuité.
  • En 2018, il écope d’une peine symbolique de 10 ans pour un complot de meurtre visant le caïd Raynald Desjardins. L’année suivante, il se reconnaît coupable d’avoir attaqué un codétenu à coups d’un pic artisanal. 

Son cancer était revenu 

À l’automne 2015, Boucher avait lui-même appris à sa fille, Alexandra Mongeau, lors d’une visite de celle-ci à l’Unité spéciale de détention (USD), que son cancer de la gorge était «revenu». «C’est pas grave», avait-il dit.

Ils ignoraient cependant que la police les enregistrait à leur insu à cette époque, parce que Boucher faisait alors l’objet d’une enquête pour un complot de meurtre visant le caïd mafieux Raynald Desjardins.

Notre Bureau d’enquête a eu accès à ces enregistrements policiers qui font notamment l’objet du livre Le Parloir, paru en octobre 2021.

Entre autres, Boucher a confié à sa fille, en riant, qu’il s’était lié d’amitié avec un codétenu incarcéré au même endroit pour avoir, lui aussi, tué un gardien de prison.

Passant le plus clair de son temps confiné dans la minuscule cellule numéro 104 de l’USD, le sexagénaire est demeuré un homme aigri et en colère, malgré toutes ces années de détention.

«C’est moé le pas bon»

Il n’a jamais digéré son expulsion des Hells en 2014, allant jusqu’à les qualifier de «lâches» lors d’une de ses discussions avec sa fille.

«J’étais tout le temps au batte pour eux autres. C’est moé qui les a fait manger. Là, c’est moé qui est en prison. Pis c’est moé le pas bon», a-t-il vociféré, en se disant conscient que dans le milieu des motards, «le monde [l]’aime pas».

Il détestait certains anciens porte-couleurs des Rock Machine qui sont devenus d’influents membres des Hells après que les deux gangs eurent conclu une trêve.

Rancunier

«Ils savent que moé, j’vas me revenger. Tous ceux qui m’ont fait de quoi... Si jamais je sors, c’est les premiers que j’vas tuer», se promettait le taulard, en se disant «rancunier à vie».

Quand il a su qu’une libération conditionnelle pourrait être octroyée à Stéphane Gagné, le délateur qui a aidé les autorités à le faire condamner, il a réagi en ces termes: «Godasse, l’écœurant sale...».

Lui-même ex-toxicomane, Boucher désapprouvait la consommation de drogues chez ses proches, même si la vente de stupéfiants est l’activité criminelle numéro un des Hells.

«C’est quand tu prends des affaires de même que tu fais des bêtises», déclarait-il.

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