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Le «Réveillez-vous!» salutaire de Flavie Payette-Renouf

La documentariste nous amène en Nouvelle-Angleterre, où le français s’est lentement éteint au fil des ans

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On traitera sans doute mon amie Flavie Payette-Renouf d’oiseau de malheur ; on dira que son film La disparition tranquille aurait dû s’intituler : « Ce soir, on fait peur au monde ».

Flavie Payette-Renouf se demande si ses petits-enfants pourront vraiment vivre en français à Montréal.
Photo Agence QMI, Mario Beauregard
Flavie Payette-Renouf se demande si ses petits-enfants pourront vraiment vivre en français à Montréal.

La documentariste est inquiète pour le français au Québec et le fait savoir. Trentenaire, mère de deux enfants, elle se demande si ses petits-enfants pourront vraiment vivre en français à Montréal.

Bien d’autres – moi évidemment – partagent cette inquiétude. Dans les dernières années, nous assistons au dévoilement de statistiques toujours plus inquiétantes. De nombreux experts prédisent le pire ; d’autres tentent de relativiser et lancent des « Ça va bien aller ». On connaît la chanson.

  • Écoutez l'entrevue avec Flavie Payette-Renouf, réalisatrice à l’émission de Richard Martineau diffusée chaque jour en direct 9 h 23 via QUB radio : 

Flavie, elle, a le don de présenter les choses simplement et directement : « L’omni-présence de la culture américaine, amplifiée au Québec par les réseaux sociaux, ça effrite l’intérêt pour notre langue. »

Notre monde est rempli de problèmes urgents, notamment celui des changements climatiques. Mais celui de la langue française au Québec est fondamental, ose-t-elle marteler.

Un peu plus et elle nous crierait : « Réveillez-vous ! » Mais ce n’est pas le genre de Flavie, sagace et passionnée, mais aussi diplomate et réservée.

Manchester

Dans son documentaire, elle n’a pas cherché à refaire les débats d’experts ni à déterminer si la loi 96 du gouvernement Legault allait sauver ou non la langue française.

Photo courtoisie, Vrai

Elle nous amène plutôt en Nouvelle-Angleterre où tant de Québécois se sont exilés au tournant du XXe siècle et où ils ont fondé des villages, des villes, des institutions fonctionnant en français.

Dans le New Hampshire, à Manchester plus précisément. Pour nous faire comprendre et ressentir ce que c’est qu’une culture qui devient folklorique, puis s’éteint.

Photo collaboration spéciale, Priscillia Piccoli

Photo collaboration spéciale, Priscillia Piccoli

Photo collaboration spéciale, Priscillia Piccoli

On y rencontre certains personnages attachants, voire émouvants – Flavie a le don pour les trouver –, qui illustrent remarquablement son propos.

Dont Roger Lacerte, propriétaire et véritable âme de la Librairie populaire, dernière bouquinerie francophone. Qui fermera ses portes prochainement, puisque M. Lacerte veut prendre sa retraite et n’a pas de relève.

Roger Lacerte, propriétaire et « âme » de la dernière librairie francophone de Manchester au New Hampshire.
Photo collaboration spéciale, Priscillia Piccoli
Roger Lacerte, propriétaire et « âme » de la dernière librairie francophone de Manchester au New Hampshire.

Photo collaboration spéciale, Priscillia Piccoli

On fait connaissance aussi avec Rémi Francœur, originaire de Manchester. Franco-Américain qui a appris le français avant l’anglais, mais qui, une fois adulte, a décidé de venir s’installer à Montréal pour pouvoir vraiment vivre dans la langue de Molière. Francœur, un « aptonyme », ou nom prédestiné (Français de cœur ; cœur franc) !

Rémi Francœur, Franco-Américain vivant à Montréal
Photo collaboration spéciale, Priscillia Piccoli
Rémi Francœur, Franco-Américain vivant à Montréal

« Attractif »

Ensuite, Flavie Payette-Renouf explore, avec le reporter au Journal Francis Halin les raisons pour lesquelles tant d’entrepreneurs choisissent aujourd’hui des raisons sociales en anglais pour leurs « jeunes pousses ».

Les réponses n’ont rien de surprenant. C’est la langue de prestige et de l’argent, évidemment. Si l’on veut faire des affaires à l’international, il faut l’adopter. Il y a pourtant des exceptions anciennes, pensons au Cirque du Soleil, qui n’a pas eu besoin de consonances anglaises pour prospérer partout. Et des exceptions nouvelles : un jeune industriel vante la polyvalence de son Tiggidoo (plateforme de préposés à l’entretien ménager).

Flavie Payette-Renouf ne hait certainement pas l’anglais. A étudié à Concordia. Et c’est d’ailleurs un sociologue de cette université, Jean-Philippe Warren, qui se montre peut-être le plus éloquent pour nous faire comprendre l’importance de l’héritage francophone : « La perte d’une langue, c’est non seulement celle d’une manière de communiquer, mais je dirais plus fondamentalement une manière de voir le monde, de comprendre le monde, une certaine sensibilité, une façon différente d’habiter la planète, de se situer, de s’ancrer, de s’enraciner dans un lieu. » 

Un regain pour le combat linguistique ? 

Au Québec, le combat pour la langue française pourrait-il connaître un regain, comme le féminisme depuis le mouvement #meetoo... pardon « moi aussi » ?

Il y a une dizaine d’années, il était courant d’entendre des jeunes femmes dire qu’elles n’étaient pas « féministes ». Un propos beaucoup moins fréquent, voire très rare de nos jours.

Flavie Payette-Renouf est d’accord : « Les luttes ont tellement bien été faites ; on ne sent plus vraiment de limites comme francophones. Et c’est pour ça peut-être qu’on ne se rend pas compte des périls », dit-elle.

Les succès indéniables du premier féminisme occultaient, semble-t-il, le travail qui restait à faire contre le harcèlement, mais aussi contre nombre de discriminations demeurées bien ancrées.

Je ne veux surtout pas réduire Flavie Payette-Renouf à son illustre grand-mère, Lise Payette (1931-2018, ancienne animatrice, auteure, ministre de René Lévesque), mais il reste que le féminisme et la défense du français, elle a été plongée dedans depuis sa tendre enfance.

Électrochoc

Dans son documentaire, elle revient sur le cas Michael Rousseau, ce P.-D.G. d’Air Canada qui, en mars 2022, n’eut même pas l’air conscient d’être arrogant lorsqu’il affirma être inutile de connaître le français à Montréal, où il habitait depuis 14 ans.

L’affaire a fait grand bruit. Peut-être pas autant que cette fois où, en 1963, le président du Canadien National, Donald Gordon, avait lancé qu’il ne trouvait pas de Canadiens français assez compétents pour être au conseil d’administration du CN. Tout de même, l’affaire Rousseau fut un petit électrochoc.

Au reste, des signes d’un regain de la lutte pour le français apparaissent. Pendant cette campagne, tous les partis s’entendent à des degrés divers sur l’importance de lutter contre ce qui apparaît comme un déclin du français.

Je résumerais ainsi : il y a l’insistance du PQ (après des décennies à ne pas s’en occuper). L’indolence de QS, pour qui le dossier linguistique semble réactionnaire. Les hésitations des libéraux, aux prises avec une clientèle hostile à tout geste pour le français. L’hostilité des conservateurs, qui veulent séduire les « angryphones ». Enfin, le confort « centriste » de la CAQ...

Cégeps

Autre signe qui vient de la « base » : le succès du Regroupement pour le cégep français (RPCF). Il a fait adopter dans 40 établissements d’enseignement des résolutions réclamant l’application de la loi 101 au collégial.

Le RPCF s’est buté dès le départ au refus des têtes dirigeantes de son réseau, notamment la Fédération des cégeps, mais aussi de grands syndicats comme la Fédération nationale des enseignants et des enseignantes du Québec (FNEEQ) rattachée à la CSN. Patrons et patrons des syndicats s’entendaient donc pour bloquer le mouvement amorcé par le RPCF.

Selon des professeurs, c’est « sans consulter ses membres » que la FNEEQ avait arrêté sa position contre le cégep français. Mais jeudi à Trois-Rivières, lors d’un Conseil fédéral extraordinaire, la FNEEQ s’est officiellement rangée à l’application de la loi 101 au cégep. Le vote a été serré : 73 pour, 66 contre.

Le revirement était si imprévisible que des membres du RPCF avaient du mal à y croire. Ils espèrent maintenant qu’un autre de leurs grands syndicats, la Fédération de l’enseignement collégial (rattachée à la CSQ) bascule dans leur camp. Les partis encore opposés à la mesure en seront peut-être ébranlés.


 

À visionner à compter de mardi 13 septembre sur VRAI

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