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Comité sénatorial sur l’islamophobie: des musulmans de Québec ont peur

Audiences publiques du Sénat sur l’islamophobie à Québe
Photo Martin Lavoie Saïd Akjour, Mohamad El Hafid, Nabila Daoudi ainsi que Mohamed Labidi et Laïla Aitoumasste, du Centre culturel islamique de Québec, lors de leurs témoignages devant les sénateurs au Hilton Québec.

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Insultes, messages haineux, menaces, indifférence des autorités: six musulmans de Québec ont témoigné aujourd’hui devant un comité sénatorial de la peur qu’ils ressentent de plus en plus depuis l’attaque de la Mosquée et l’adoption de la loi 21 sur l’interdiction des signes religieux. 

• À lire aussi: Tuerie de la mosquée: Bissonnette pourra demander une libération conditionnelle après 25 ans

Le Comité sénatorial des droits de la personne poursuivait son étude de l’islamophobie au Canada en tenant une audience publique à Québec.

«Depuis l’attentat de la mosquée, les choses ont empiré [...] Des femmes victimes d’actes haineux ont décidé de s’isoler, de se retirer de la société, de se concentrer sur leur famille et leurs enfants», a estimé Laïla Aitoumasste, coordonnatrice du Centre islamique de Québec.

Médias sociaux

Mohamed Labidi, président du Centre, a expliqué que 50 000$ ont été investis dans le bâtiment en caméras et en mesures de sécurité. Celui qui a vu sa voiture incendiée estime que plus de 50 musulmans ont quitté Québec depuis le triste attentat.

Incapable de continuer à subir «la discrimination au travail», il a décidé de prendre sa retraite anticipée de la fonction publique fédérale après 17 ans.

M. Labidi estime aussi que les examens de la fonction publique devraient être sous la responsabilité de personnes indépendantes du milieu de travail pour éviter le copinage dans l’octroi des emplois.

«Les discours haineux ont toujours existé, mais ils sont maintenant amplifiés par les médias sociaux. Une certaine impunité en ligne existe en l’absence de législation claire. L’islamophobie fait peur et terrorise les membres de notre communauté. Une centaine de commentaires islamophobes apparaissent en ligne au quotidien. Ils s’apparentent à un harcèlement collectif de notre communauté», regrette-t-il.

Messages dégoûtants

Mohamad El Hafid, survivant de l’attentat de la mosquée, est un professionnel des technologies de l’information. Une attaque «qui a laissé des cicatrices. L’hyper vigilance est maintenant de mise. Imaginez vous sentir menacé en permanence. C’est insupportable à vivre», affirme-t-il.

Audiences publiques du Sénat sur l’islamophobie à Québe
Photo Martin Lavoie

Il a également donné deux exemples des commentaires haineux reçus à la mosquée.

«Ne critiquez plus, continuer à prier jusqu’à votre mort et on sera bien ainsi». «Ça va prendre plus de monde comme Alexandre Bissonnette. Et la prochaine fois, tout le monde dans la mosquée. Bravo Alexandre!»

M. El Hafid a aussi dénoncé «le silence voire la complicité» de certains élus «face aux manifestations de racisme et d’islamophobie».

Reconnaissance difficile

Arrivé au Québec en 2007, «avec des diplômes comme la majorité des immigrants», Saïd Akjour, détenteur d’un bac en sociologie et d’une mineure en éducation, était enseignant depuis 11 ans au Maroc.

Il a été préposé aux bénéficiaires, «un travail valorisant», durant 10 ans au Québec, «pour payer ses factures.»

Celui qui a été blessé lors de l’attaque de la mosquée dénonce aussi que même si son nom est facile à prononcer, certains préfèrent le «scrapper».

Il a également raconté que lors d’une discussion avec un collègue marocain, sa supérieure lui a demandé s’ils étaient en train de fabriquer une bombe. «C’est une chose avec laquelle on ne rit pas et c’est une grande discrimination de la part d’un supérieur.» 

«Une majorité de femmes [musulmanes] subissent» des affronts «de la part de concitoyens», poursuit-il. Dans des autobus du RTC, des chauffeurs saluent les passagers quand ils rentrent, «mais tournent les yeux devant les femmes voilées».

Il a aussi envoyé une pique au premier ministre sortant, François Legault. «Il a dit qu’il n’y a pas d’islamophobie au Québec. C’est comme l’autruche qui met la tête dans le sable.»

Gestes impunis

Malgré une formation en finance, Nabila Daoudi n’a pu faire qu’un stage d’un mois dans son domaine. Elle a depuis complété une formation pour devenir éducatrice.

Dans un témoignage troublant, elle a raconté qu’alors qu’elle demandait à une caissière d’un Maxi de mettre en œuvre la politique d’exactitude des prix la semaine dernière, une cliente à l’arrière «m’a insultée, m’a fait des gestes de menaces de mort, de haine et m’a dit de retourner dans mon pays. Je ne peux pas vous répéter ses mots».

Mme Daoudi, qui était accompagnée de trois de ses enfants, a appelé le SPVQ.

«Pendant 45 minutes, j’ai insisté pour qu’ils prennent ma plainte. Ils m’ont dit qu’ils allaient lui faire la morale dans le stationnement. Il y avait des témoins, des caméras. J’ai fini par avoir un constat. Je vais comparaître devant le juge parce que j’ai appelé la police. Mon voile est politisé. Je demande de veiller au respect de la chartre des droits et de reconnaître l’islamophobie.»

Une minorité active

Ils ont aussi à maintes reprises répété que les Québécois racistes n'étaient qu’une minorité. «Mais c’est une minorité agissante», a regretté Boufeldja Benabdallah du Centre islamique de Québec.

«Je demande au fédéral de mettre des actions tangibles. Nous aimons vivre avec les gens. En côtoyant les gens, on diminuera le racisme», a-t-il ajouté, plaidant pour des programmes de culture faisant découvrir les musulmans.

Loi 21 et enfants

Le volet de la loi 21 sur les signes religieux qui fait l’objet d’une clause dérogatoire «brime le droit à l’égalité d’emploi de certaines femmes», ont regretté les participants.

Son adoption a «exacerbé» l’intolérance et la haine à leur endroit, a souligné Samer Majzoub, président du forum musulman canadien.

«Nous adorons le Québec. Mes enfants sont nés ici», a ajouté M. Majzoub.

Il a insisté sur «l’intimidation» et la stigmatisation à l’endroit des enfants. «Des parents appellent et se demandent si on doit envoyer nos enfants à l’école. Pourtant, nous sommes au Canada.»

Revoir le problème

Rachad Antonius, professeur associé au département de sociologie de l’UQAM, a d’abord décrié le «discours dévastateur de certains médias populaires».

Il a aussi fait référence à certains défenseurs des droits des musulmans qui rappellent que, «malgré tout le mal causé par les tenants du discours islamophobe, les pires islamophobes sont les extrémistes musulmans violents, qui semblent déterminer à fournir au discours islamophobe des faits sur lesquels s’appuyer».

Il insiste sur l'idée que cela devrait amener à «repenser la lutte au racisme antimusulman».

M. Antonius indique que cela ressemble à un «Catch-22. Si on n’en parle pas, ça n’existe pas. Si on veut en parler, c’est trop sensible, il ne faut pas en parler.»

Soulignant «le courage» de la déclaration de M. Antonius, la sénatrice Amina Gerba a dit «entendre plusieurs musulmans qui ne veulent plus aller dans les mosquées, parce qu’ils ne savent pas laquelle est extrémiste».

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