/news/society
Navigation

«Mon année martienne» de Farah Alibay: un parcours de Persévérance

L’ingénieure québécoise revient sur les nombreuses embûches qui ont parsemé son chemin jusqu’à la NASA

Farah Alibay
Photo Chantal Poirier L’ingénieure en aérospatiale Farah Alibay, rencontrée au Café Osmo x Marusan à Montréal, s’ouvre dans son autobiographie Mon année martienne sur les défis et les échecs qui ont parsemé son parcours, de la petite école à Joliette où elle a grandi jusqu’à se retrouver derrière les commandes de l’astromobile Perseverance pour la mission Mars de la NASA.

Coup d'oeil sur cet article

L’ingénieure québécoise en aéro-spatiale Farah Alibay a bien failli ne pas proposer sa candidature pour la mission Mars 2020 de la NASA parce qu’elle doutait de ses compétences, confie-t-elle dans son autobiographie Mon année martienne.

• À lire aussi: Lancement d’un télescope: la nouvelle mission qui fait rêver Farah Alibay

• À lire aussi: SPHEREx: un tout nouveau projet pour l’ingénieure québécoise Farah Alibay

• À lire aussi: Déjà trois mois sur la planète rouge pour notre Québécoise

« On oublie tout le travail derrière les réussites, tous les échecs, tous les doutes. C’est ce que je voulais montrer [...] La préparation, le stress, les incertitudes et après, les réussites. Le public n’a vu que les réussites », a-t-elle expliqué au Journal, en sirotant un café aux effluves de cannelle.

Énergique et passionnée comme toujours, elle est de passage à Montréal pour faire la promotion de son livre Mon année martienne qui paraîtra le 28 septembre.

L’ingénieure québécoise d’origine hindoue-malgache raconte avoir été étonnée quand son éditrice l’a approchée pour écrire sur le parcours qui l’a menée aux commandes de l’astromobile Perseverance en février 2021.

Modeste, la femme de 34 ans se trouvait jeune pour une autobiographie.

  • Écoutez l'entrevue avec Farah Alibay à l’émission de Sophie Durocher diffusée chaque jour en direct 15 h 18 via QUB radio : 

Mais elle a décidé de saisir l’opportunité pour montrer l’envers de la médaille et rappeler qu’une ordinaire « petite fille de Joliette », douée en mathématique, mais pourrie en éducation physique, doit oser rêver.

Car derrière ses nombreux exploits – dont le tout premier vol coordonné sur une autre planète –, elle dévoile les doutes, les remises en question et le fort syndrome de l’imposteur qui ont parsemé son parcours de fille d’immigrants et de femme ingénieure.

À un point tel que Farah Alibay a failli ne pas postuler à l’université anglaise Cambridge, puis pour la mission Mars 2020.

Représenter la différence

« Laisse-les te dire non, ne te retire pas de la compétition simplement parce que tu penses que tu ne réussiras pas », lui avait dit un professeur devant son hésitation à postuler à la prestigieuse université.

Mais ce qui l’a surtout convaincue à se mettre à l’écriture, c’est la possibilité de devenir le modèle qu’elle aurait aimé avoir à chacun des stades de sa vie : pour la petite Farah victime de racisme au primaire, pour l’adolescente vivant avec une faible confiance en elle, et pour l’universitaire passionnée qui cherchait sa place dans un domaine principalement monochrome et masculin.

« C’est ce qui me manquait quand j’étais jeune : des modèles qui me ressemblent, des femmes en science. Je veux offrir un modèle différent, lance-t-elle. J’aurais aimé voir des personnes qui doutent d’elles, qui parlent de microagressions au travail. »

« Il faut changer le monde pour les prochaines générations, et c’est possible », martèle-t-elle.

Inspirante et inspirée

« Féministe féroce », comme elle se décrit entre les pages, elle met un point d’honneur à intégrer quelques lignes sur chaque femme qui a inspiré son parcours.

« C’est une manière de faire découvrir des personnes qui étaient importantes, formatives pour moi pendant que je grandissais. C’est important de reconnaître celles qui ont pavé le chemin », a-t-elle souligné, un grand sourire aux lèvres.

Le livre rempli d’anecdotes et de photos relate ses débuts d’ingénieure, depuis sa tendre enfance où elle ne pouvait s’empêcher de démonter son petit réveille-matin avec un tournevis pour en comprendre le fonctionnement.

Toujours plus loin

Même si elle ne travaille plus sur la mission Perseverance depuis le début de l’été, elle ne peut s’empêcher de penser à son robot chaque fois que Mars est visible.

« Tu réalises quand tu vois Mars, petit point dans le ciel, que tes robots sont là-bas. C’est tellement loin ! », s’exclame-t-elle.

En attendant de postuler pour de prochaines missions martiennes, Farah Alibay travaillera sur SphereX, un télescope qui orbitera autour de la Terre pour prendre des cartes en infrarouge du ciel.

Entre-temps, elle continue de voir grand, n’écartant pas son rêve de visiter l’espace.

« C’est bon de rêver. J’ai toujours dit que je prendrai ma retraite le jour où je vais arrêter d’apprendre, mais je ne suis pas sûre que ça va arriver dans le fond, poursuit-elle en riant. C’est ça que j’aime : le défi, l’apprentissage. »

« Dans cette salle de contrôle [de la mission Apollo 13] de la NASA, pas un des ingénieurs ne me ressemblait, aucun ne vivait dans ma réalité. Quand on est jeune et qu’on n’est pas représenté dans un milieu, on n’a pas même l’audace d’y rêver » -Farah Alibay, dans Mon année martienne

Des extraits du livre de la pétillante ingénieure

La spécialiste en aérospatiale s’ouvre sur son parcours, ses défis, ses réussites et ses échecs.

Farah Alibay
Photo courtoisie

Dans son autobiographie, Farah Alibay entraîne le lecteur au fil de son excitante aventure, lui faisant vivre avec elle la gamme d’émotions qui l’ont accompagnée tout au long du parcours. De ses doutes et de son découragement, au point de vouloir tout abandonner à l’université, jusqu’à ses cris de joie en entendant « touchdown confirmed », elle partage ses joies, ses défis et ses échecs. Voici quelques extraits de Mon année martienne

Un appel inattendu

Farah Alibay célèbre le premier vol de l’hélicoptère Ingenuity sur Mars le 19 avril 2021 avec une maquette.
Photo courtoisie
Farah Alibay célèbre le premier vol de l’hélicoptère Ingenuity sur Mars le 19 avril 2021 avec une maquette.

Moins d’un mois après le lancement de la mission vers Mars [...] mon téléphone a sonné. C’était un de mes chefs d’équipe. « Oh non, il y a un problème », ai-je pensé. À ma surprise, sa voix était joviale et calme : « Je voudrais te proposer quelque chose... » Sans attendre ma réponse, il a poursuivi : « Comme tu le sais, il y a un petit hélicoptère attaché sous le ventre de Perseverance. L’équipe est extraordinaire, mais elle n’a pas beaucoup d’expérience en matière d’opérations sur Mars. Les membres ont aussi besoin de quelqu’un qui comprend l’astromobile et qui peut coordonner les interactions entre les deux véhicules. Aimerais-tu aller les aider ? » Je n’ai pas hésité une seconde ni même songé à demander quel serait mon rôle exactement. J’ai tout de suite dit oui [...]

Je devais non seulement planifier toutes ces opérations, mais aussi comprendre les subtilités des deux missions, et tout cela en à peine huit mois. Je ne pouvais pas simplement consulter des livres pour essayer d’étudier comment le tout fonctionne, puisque cela n’avait jamais été fait auparavant.

Vivre sur les heures de mars

Farah Alibay devant une maquette de l’atterrisseur InSight, le jour d’avant son arrivée sur Mars.
Photo courtoisie
Farah Alibay devant une maquette de l’atterrisseur InSight, le jour d’avant son arrivée sur Mars.

[J]’ai rapidement appris qu’à 3 h, un mercredi matin, les épiceries sont fermées, et que personne ne viendra te livrer un repas, même à Los Angeles ! Cette période de décalage martien m’a laissé plusieurs anecdotes savoureuses, mais voici ma préférée. Un matin, vers 7 h (c’était la fin de la journée pour moi), mon chum s’est réveillé et m’a trouvée assise sur le sofa en train de manger des lasagnes et de boire un verre de vin en regardant la télé après une très longue journée (martienne) au travail. Surpris, il m’a demandé : « Farah... ça va ? » Ce à quoi j’ai répondu : « Bien oui ! C’est le soir pour moi ! Veux-tu un verre ? »

Le matin de l’atterrissage de Perseverance

C’est sur son patio en Californie que Farah Alibay a célébré le lancement de la mission Mars 2020.
Photo courtoisie
C’est sur son patio en Californie que Farah Alibay a célébré le lancement de la mission Mars 2020.

Ce matin-là, je m’étais levée à 5 h, après quelques heures d’un sommeil nerveux. Quinze petites minutes de maquillage, un coup de brosse dans les cheveux, et voilà, j’étais sur Skype, en direct à la télé et à la radio à travers l’Amérique du Nord, pour partager notre excitation et notre fébrilité.

Les questions, en français ou en anglais, étaient souvent les mêmes : « Quelle est la mission de Perseverance ? » « Pensez-vous vraiment qu’il y a de la vie sur Mars ? » « Combien de temps a exigé la construction de l’astromobile ? »

Normalement, j’adore partager les détails de mon travail, mais, ce matin-là, j’étais nerveuse et impatiente de finir cette tournée des médias. Chaque fois que je répondais à une question, une petite voix dans ma tête me disait : « Ouais, mais attendez, il faut encore que nous réussissions à atterrir, et ça, ce n’est pas gagné ! »

Communiquer avec Perseverance

Farah Alibay dans le laboratoire où les satellites MarCO ont été construits.
Photo courtoisie
Farah Alibay dans le laboratoire où les satellites MarCO ont été construits.

Apprendre à communiquer avec un robot, c’est comme parler une nouvelle langue avec quelqu’un qui ne connaît que celle-ci. De plus, le robot ne s’exécute que si l’on s’adresse à lui dans une grammaire parfaitement exacte. Il ne tolère aucune faute ni la moindre ambiguïté. Une longue pratique est nécessaire pour y arriver ! Finalement, le test a duré presque 12 heures et a été une grande réussite. Même si j’étais très fatiguée vers la fin de la journée, je courais sans cesse à la fenêtre pour observer les moindres mouvements du robot après la transmission de chaque commande, fascinée par ce que je voyais.

Différente 

En septembre 1992, lors de sa première journée de maternelle devant sa maison, à Joliette.
Photo courtoisie
En septembre 1992, lors de sa première journée de maternelle devant sa maison, à Joliette.

En prématernelle, pendant une sortie en ville, une dame qui ne me connaissait pas m’a arrêtée dans l’autobus pour me demander d’où je venais. Comme je me suis toujours sentie québécoise, je n’ai pas tout de suite compris sa question. Elle a répété : « Tu es née où ? » Ah ! Ça, la petite Farah de 4 ans le savait. « À Montréal ! » lui ai-je répondu, fière de moi. Surprise, elle a insisté : « Non, non, tu es brune, tu viens d’où ? » Le reste de l’histoire, je ne m’en souviens plus, mais je sais que ce fut la première fois de ma vie où j’ai réalisé que, même si j’étais née au Québec, que je parlais français et que j’avais un passeport canadien, j’étais différente. 

À deux doigts de lâcher l’université 

Après avoir failli tout laisser tomber, l’ingénieure en aérospatiale a reçu son diplôme de Cambridge, en 2010.
Photo courtoisie
Après avoir failli tout laisser tomber, l’ingénieure en aérospatiale a reçu son diplôme de Cambridge, en 2010.

Afin de préparer les étudiants de première année [...], Trinity leur fait passer des examens blancs au retour des vacances de Noël. Cela fait office de baromètre pour évaluer leurs connaissances et leurs insuffisances. Dans mon cas, ces examens me montreraient combien je devais travailler fort pour rattraper mon retard. Eh oui, j’ai lamentablement échoué à tous ces tests. 

Je me souviens d’avoir lu les questions et d’avoir pensé : nous ont-ils vraiment appris cela ces derniers mois ? Où étais-je ? Est-ce que Cambridge est un endroit pour moi ? C’était le premier grand échec qui pouvait avoir des conséquences sur ma future carrière et sur mon rêve, et je ne savais pas gérer la défaite. 

J’ai failli quitter Cambridge, je me sentais vaincue.

« Un domaine d’homme »

En 2009, Farah Alibay a eu la chance de travailler pendant un vol parabolique, qui sert à entraîner les astronautes, reproduisant une faible gravité.
Photo courtoisie
En 2009, Farah Alibay a eu la chance de travailler pendant un vol parabolique, qui sert à entraîner les astronautes, reproduisant une faible gravité.

À 17 ans, lorsque j’ai dit à l’orienteuse que je voulais devenir ingénieure en aérospatiale (c’était en effet le métier tout indiqué pour moi, selon un questionnaire qu’on nous avait soumis !), j’ai reçu une réponse inattendue. Elle m’a dit que, compte tenu de mes notes très fortes, je devrais plutôt aller en médecine, que l’ingénierie était un domaine d’hommes et que j’aurais du mal à percer dans ce milieu où il n’y avait pas beaucoup de « gens comme moi ». Bref, il était préférable que j’envisage de tracer un chemin un peu plus facile.

Mettez-vous un instant à la place de cette adolescente de 17 ans qui ose aspirer à un métier non conventionnel pour une femme, mais qui entend dire qu’elle ne réussira sûrement pas parce qu’elle n’est pas du bon sexe.

Fière Québécoise

La jeune Farah Alibay et son frère en compagnie de leurs grands-parents maternels.
Photo courtoisie
La jeune Farah Alibay et son frère en compagnie de leurs grands-parents maternels.

Enfin, la famille de ma mère est extrêmement fière d’être canadienne, plus précisément d’être québécoise.

Elle sera toujours reconnaissante pour les perspectives d’avenir que notre déménagement au Canada nous a ouvertes. Mon frère et moi sommes des Québécois de première génération et avons été encouragés à nous intégrer de notre mieux à la culture canadienne. 

Chez nous, les soirs de matchs des Canadiens sont encore sacrés, et les bagels de Montréal et les poutines ont leur place sur la table avec les currys. Pour moi, même si j’ai vécu un peu partout dans le monde, le Québec reste le lieu « d’où je viens », et descendre d’avion à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau est chaque fois comme un retour à la maison. 

Ingénieure depuis toujours

Lorsqu’elle était jeune, Farah Alibay avait toujours le nez plongé dans un livre.
Photo courtoisie
Lorsqu’elle était jeune, Farah Alibay avait toujours le nez plongé dans un livre.

[J]e me suis mise non seulement à dévorer les livres (l’internet n’existait pas à cette époque !) sur toutes sortes de sujets, mais aussi à poser des questions, à discuter et à bricoler pour mieux comprendre le fonctionnement des choses. Par exemple, il y avait sur ma table de chevet un petit réveille-matin mauve, à piles, que j’adorais. Je voulais absolument savoir COMMENT cet appareil pouvait mesurer le temps sans se perdre et pourquoi ses aiguilles avaient un peu ralenti ces derniers temps. À l’aide d’un petit tournevis à lunettes, j’avais ouvert et démonté ce réveil pour y découvrir le système d’engrenages. 

Je pense que l’alarme n’a plus jamais fonctionné correctement par la suite, mais au moins j’avais satisfait ma curiosité !

La tête dans les étoiles

Mon petit frère aussi était fasciné par l’espace et, à 6 ans, il rêvait d’être un astronaute. Son rêve s’est malheureusement éteint, comme absorbé par un trou noir, lorsque nous avons regardé le film Apollo 13 avec nos parents. Mon frère avait tellement eu peur pour les astronautes qu’il avait fallu faire avancer le film jusqu’à la fin pour lui montrer qu’ils avaient survécu. Ensuite, nous avons pu finir le film. Toujours est-il que mon frère n’a plus jamais voulu devenir un astronaute. « C’est bien trop dangereux », qu’il nous disait. 

Moi, en revanche, ce film m’avait passionnée.

Vous avez un scoop à nous transmettre?

Vous avez des informations à nous partager à propos de cette histoire?

Vous avez un scoop qui pourrait intéresser nos lecteurs?

Écrivez-nous à l'adresse ou appelez-nous directement au 1 800-63SCOOP.

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.