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Contrecoup de la pandémie: la violence dans les écoles du Québec explose

En un an seulement, le nombre d’enseignants et d’éducateurs indemnisés a bondi de 65%

GEN-ERIC-PRONOVOST
Photo Agence QMI, Joël Lemay Le président de la Fédération du personnel de soutien scolaire, Éric Pronovost, déplore que 74% de ses membres affirment avoir subi de la violence au travail au cours de la dernière année scolaire, une proportion qui est en hausse selon un sondage réalisé par la firme Ad hoc au printemps 2022 auprès de 1617 répondants.

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En un an seulement, le nombre d’enseignants et d’éducateurs indemnisés après avoir été victimes de violence à l’école a bondi de 65%, a appris Le Journal. Les contrecoups de la pandémie pourraient bien être en cause, selon plusieurs des intervenants.

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En 2020, 554 membres du personnel scolaire ont été indemnisés à la suite de «lésions attribuables à la violence en milieu de travail», selon les données de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).  

  • Écoutez l'édito de Richard Martineau diffusé chaque jour en direct 8 h 45 via QUB radio :

L’année suivante, en 2021, ce nombre avait grimpé à 911, soit le bond le plus important depuis au moins dix ans

Or il ne s’agit que «de la pointe de l’iceberg», selon Simon Viviers, professeur à la Faculté des sciences de l’Éducation de l’Université Laval.

«Pour qu’il y ait une réclamation à la CNESST, c’est parce que la situation n’est pas banale», souligne-t-il.

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

La CNESST indemnise des travailleurs qui sont incapables d’exercer leur emploi en raison d’une lésion professionnelle, qui peut être physique ou psychologique.  

Une éducatrice de service de garde d’une école de Montréal a par exemple été indemnisée deux fois par la CNESST, après avoir subi un traumatisme crânien et un choc post-traumatique à la suite de gestes de violence causés par des élèves (voir autre texte). 

Ce sont d’abord les éducateurs spécialisés, suivis des enseignants de la maternelle et du primaire, qui sont victimes de gestes de violence commis en majorité par des élèves. On parle surtout de «bousculades», «pincements», «coups de pied» et «volées de coups» qui sont en augmentation, selon la CNESST. 

Le constat est semblable du côté de la Fédération du personnel de soutien scolaire (FPSS-CSQ). Selon un sondage réalisé ce printemps auprès de leurs membres, 74% des employés ont subi de la violence au cours de la dernière année scolaire, provenant principalement des élèves. En 2018, cette proportion était de 71%, selon un coup de sonde comparable.

 Écoutez l'entrevue avec Éric Pronovost, président de la Fédération du personnel de soutien scolaireà l’émission de Benoit Dutrizac diffusée chaque jour en direct 11 h via QUB radio :  

Un «effet pandémie»

«C’est pire qu’avant. C’est qui qui va prendre son courage à deux mains et régler cette situation-là?» laisse tomber son président, Éric Pronovost, qui voit dans cette augmentation un «effet pandémie». 

Le son de cloche est le même du côté des services de garde en milieu scolaire. Les enfants, en ayant été plus longtemps à la maison et privés de contacts sociaux, ont des «habiletés sociales moins développées» si bien qu’ils sont maintenant «moins tolérants envers les autres», affirme Réjeanne Brodeur, présidente de l’Association québécoise de la garde scolaire. 

Simon Viviers partage aussi ce constat, rappelant que la société en générale est «dans un contexte de tension sociale». 

Ce dernier rappelle par ailleurs que l’intégration des élèves à besoins particuliers dans les classes ordinaires demeure un «problème extrêmement important» puisque plusieurs enseignants ne se sentent pas aptes à répondre à leurs besoins. 

Le manque de services pour encadrer ces élèves dans les services de garde demeure aussi un enjeu et pourrait expliquer en partie la hausse des gestes de violence, ajoute Réjeanne Brodeur. 

Plusieurs élèves à besoins particuliers ont de l’accompagnement individuel en classe, mais cette aide disparaît une fois rendue au service de garde, rappelle-t-elle. «C’est comme si l’enfant, en passant de la classe au service de garde, devient miraculé, ironise-t-elle. Pourtant, les besoins sont les mêmes.» 

Éric Pronovost plaide aussi pour qu’il y ait davantage de ressources disponibles afin de «travailler en amont, pour faire de la prévention», plutôt que d’agir dans l’urgence afin de désamorcer des crises qui parfois, dégénèrent. 

UNE HAUSSE SPECTACULAIRE 

Nombre d’enseignants et d’employés du réseau de l’éducation qui ont été indemnisés à la suite de lésions attribuables à de la violence à l’école :

  • 2012 : 360
  • 2013 : 341
  • 2014 : 353
  • 2015 : 417
  • 2016 : 451
  • 2017 : 519
  • 2018 : 562
  • 2019 : 591
  • 2020 : 554
  • 2021 : 911 

Source : Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST)

74% des employés de soutien scolaire ont subi de la violence au travail en 2020-2021

Parmi eux :

  • 68% affirment avoir subi de la violence physique 
  • 81% identifient les élèves comme source d’incident 
  • 29% identifient les parents d’élèves comme source d’incident 

Source : sondage réalisé par la firme Ad hoc recherche du 22 avril au 1er juillet 2022 pour la Fédération du personnel de soutien scolaire auprès de 1617 répondants. Sa marge d’erreur est de 2,4%.

En choc post-traumatique après avoir été violenté par une élève

Une éducatrice responsable d’un service de garde dans une école de Montréal a été en arrêt de travail pendant un an après avoir été violentée par une élève, l’an dernier. 

«Ça m’a fait crasher. C’était la deuxième fois que ça arrivait. J’étais rendu que j’avais peur des élèves», laisse-t-elle tomber. 

Cette éducatrice, que nous appellerons Mélanie puisqu’elle a requis l’anonymat, travaille dans des services de garde en milieu scolaire depuis une trentaine d’années.  

L’année dernière, elle a dû intervenir auprès d’une élève à besoins particuliers qui était en crise, mais la situation a dégénéré.  

«Elle a commencé à me griffer et j’ai mangé des claques en pleine face. Cette enfant n’aurait jamais dû se retrouver dans une école régulière», dit-elle. 

Pour Mélanie, ce fut l’incident de trop. Elle a reçu un diagnostic de choc post-traumatique. Il faut dire que Mélanie n’en était pas à son premier arrêt de travail causé par la violence à l’école.  

Coup de poing en plein visage 

Il y a quatre ans, l’éducatrice a subi un traumatisme crânien et une commotion cérébrale après avoir reçu un coup de poing au visage par un élève de sixième année.  

Mélanie est intervenue pour lui demander qu’il enlève son capuchon, pour qu’elle voit ses yeux. «À la place, il a pris son poing et me l’a rentré dans l’œil. Je n’ai rien vu venir. C’était comme une brique qui me rentrait en plein visage», raconte-t-elle. 

Au fil des ans, Mélanie a été témoin de plusieurs gestes de violence. «J’en ai vu, des choses, lance-t-elle. Des enfants qui lancent des télévisions, qui essaient de prendre des bibliothèques pour les lancer, j’ai vu de tout.» 

Mais elle demeure convaincue que la crise sanitaire a contribué à exacerber le climat dans les cours de récréation. «Avant la pandémie, je dirais qu’on avait 10% d’enfants qui n’étaient pas faciles. Maintenant, on est passé à 30% avec qui on doit intervenir quotidiennement. On est tous à bout de souffle», dit-elle. 

Claire Beaumont, professeure à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche sur le bien-être à l’école et la prévention de la violence, tient de son côté à nuancer ce portrait.  

La pandémie a en effet «chamboulé beaucoup de choses, tant pour les adultes que pour les élèves», mais l’impact a été très différent d’une école à l’autre, dit-elle. 

«Il y a des écoles qui fonctionnaient déjà plus difficilement au niveau du climat scolaire, alors c’est sûr qu’avec la pandémie, ça ne s’est pas amélioré. Mais il y a aussi des écoles où il y avait vraiment des bonnes pratiques qui en sont sorties renforcées. C’est vraiment très variable», dit-elle.  

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