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Québec 2022: faire campagne dans un comté perdu d’avance

Hilal Pilavci Hilal Pilavci
Annabelle Blais

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Hilal Pilavci ne croit pas être un poteau. Candidate pour Québec solidaire (QS) dans D’Arcy-McGee, où le Parti libéral du Québec (PLQ) est continuellement élu avec des majorités écrasantes, elle fait partie de ceux qui n’ont aucune chance de gagner, mais qui mènent campagne pour la cause. 

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«Si je gagne, je vais m’acheter un billet de loterie, reconnaît la jeune femme de 25 ans. Mais ce serait injuste de dire que je suis candidate poteau.»

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Annabelle Blais

«J’ai été chercher mes signatures, j’ai planifié mon pancartage, j’assure une présence sur le terrain, j’essaie de rencontrer des élus municipaux, de donner des entrevues localement», illustre-t-elle. Elle a aussi participé à deux débats.

Mais la solidaire ne se fait pas d’illusions: D’Arcy-McGee est LE château fort libéral par excellence. Seuls des libéraux y ont été élus, sauf une brève parenthèse, en 1989, pour le Parti Égalité, qui défendait le droit des anglophones. 

Pour mieux comprendre ce qui peut animer les nombreux candidats qui se présentent dans un comté perdu d’avance, nous avons donc suivi Mme Pilavci le 26 septembre. 

Sa journée débute en jouant un rôle de figurante lors d'une conférence de presse en présence des chefs au centre-ville de Montréal. Derrière Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé se tiennent debout en rang d’oignons 17 militants et candidats, dont Mme Pilavci.

Hilal Pilavci Hilal Pilavci
Annabelle Blais

L’exercice est plus exigeant qu’il n’y paraît: après une quarantaine de minutes sans broncher, un candidat a une faiblesse et s’évanouit devant une foule consternée.

La conférence terminée, et le candidat remis sur pied, Mme Pilavci se rend, en métro puis en bus, à son local de campagne électorale situé dans Côte-des-Neiges.

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Annabelle Blais

Candidate locale

Au cours des deux dernières années, tout en terminant des études en politique et en économie à l’Université de Montréal, elle a travaillé pour QS comme recherchiste, puis comme attachée politique du député Vincent Marissal. 

Pendant les 36 jours de campagne, elle est en congé sans solde, mais touche une compensation totale de 500$, offerte par le parti à tous les candidats. Elle fait aussi des heures pour le parti, qui sont payées à même le budget de la formation politique.

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Annabelle Blais

«C’est aussi pour ça que j’ai décidé de me porter candidate dans D’Arcy-McGee [un comté perdu d’avance], explique-t-elle. Je pouvais me permettre de faire ce sacrifice qu’une mère de famille avec un emploi n’aurait pas pu faire.»

La solidaire précise au passage que ce n’est pas le parti qui lui a demandé d’être candidate pour boucher un trou, comme c’est parfois le cas avec les employés d’une formation politique. 

«J’avais envie de vivre une expérience d’une campagne électorale [...] mais je n’avais pas envie de devenir députée, car je ne me sens pas prête nécessairement, explique-t-elle. Mais je voulais faire le pont entre QS et mon quartier d’enfance.»

Elle a effectivement grandi à l'intérieur des frontières de cette circonscription, avant la dernière refonte de la carte électorale de 2017.

Ses parents, qui ont immigré de la Turquie dans les années 1990, ne parlent pas très bien français, explique-t-elle. À la maison, la famille parle turc. «Je fais partie de ceux qu’on montre du doigt, comme ceux responsables du déclin du français», dit la jeune femme trilingue avec une pointe de sarcasme.

Son père paysagiste et sa mère couturière se sont serré la ceinture pour lui permettre de faire son secondaire au prestigieux Collège Notre-Dame. Si, en 2012, Hilal était trop jeune pour bien comprendre la crise étudiante, elle portait tout de même son carré rouge. 

Au printemps 2015, alors étudiante au Cégep de Saint-Laurent, elle est, cette fois, descendue dans la rue pour manifester contre l’austérité du gouvernement de Philippe Couillard. De fil en aiguille, à la campagne électorale de 2018, elle est devenue membre de QS.

Petite équipe

Son local est situé dans la circonscription voisine de Mont-Royal–Outremont, à un jet de pierre de son ancienne école. Comme elle a un petit budget de campagne, elle partage les lieux avec la candidate Isabelle Leblanc. 

Son équipe est composée de deux personnes, dont elle. Mais en tout, une soixantaine de bénévoles ont donné un coup de main ici et là. «Ce sont surtout des amis», reconnaît la solidaire.

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Elle a atteint la plupart des objectifs qu’elle s’était fixés en début de campagne: ils ont fait quelque 3000 appels, ont rencontré 300 personnes en faisant du porte-à-porte et ont recruté 60 membres. 

Ses parents ont aussi distribué quelque 1500 dépliants du parti dans la circonscription. «Je pense qu’ils sont très fiers que je sois candidate», mentionne-t-elle.

Même si les sympathisants de QS ne doivent pas être nombreux, elle assure que le porte-à-porte se passe bien. «J’aime vraiment ça, dit-elle. Je suis une verbomotrice.» Et que lui disent les gens? «Ils me trouvent courageuse... et certains me disent qu’ils ne sont pas souverainistes.» 

D’ailleurs, en 1995, 96% des électeurs avaient voté «non» au référendum. QS est pour l’indépendance du Québec, et Mme Pilavci dit être d'accord avec l’approche du parti. Elle précise toutefois que c’est la lutte contre les changements climatiques qui l’a amenée en politique et chez les solidaires.

À son bureau de campagne, elle prépare une visite à une synagogue au cours des prochains jours. Sa circonscription est celle qui compte le plus d’électeurs de confession juive et, historiquement, le député élu a toujours fait partie de cette communauté.

Une heure plus tard, alors qu’elle se rend, en voiture Communauto, au bureau de vote par anticipation pour accomplir son devoir de citoyenne, elle pointe l'une de ses affiches sur un poteau près du boulevard Décarie.

«Mon équipe en a posé 150 pancartes», souligne-t-elle fièrement. Lorsque son père se déplace dans le comté, il replace celles qui sont croches. «Il pense que je vais gagner», affirme Mme Pilavci avec un sourire attendri.

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Annabelle Blais

En 2022, mettre «sa face sur un poteau» n’est pas une décision à prendre à la légère. Comme pour presque tous les candidats cette année, quelques-unes de ses pancartes ont été vandalisées. Par exemple, un swastika de néonazi a été dessiné sur l’une, nous dit-elle. Sur une autre, nous avons pu lire un «non» écrit sur son front et la mention «parti populiste». 

4e dans les sondages

Un des objectifs de Mme Pilavci ne sera pas atteint, croit-elle: celui de terminer devant le Parti conservateur du Québec. La candidate Bonnie Feigenbaum, une ancienne conseillère municipale, est à 16,2%, selon un récent sondage Mainstreet.

Mme Pilavci, elle, est quatrième pour le moment avec 9,6% des intentions de vote. Elle espère toutefois améliorer le score de QS par rapport à 2018, où le candidat avait atteint 7,2%. 

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La libérale Elisabeth Prass, ancienne directrice du bureau de comté du député sortant David Birnbaum, mène la course avec 42%. En 2018, M. Birnbaum avait été élu avec 74% des votes et il en avait obtenu 92% en 2014.

«La surprise cette année, c’est la CAQ», dit Mme Pilavci. En effet, le parti de François Legault, qui n’avait récolté que 6,4% en 2018, obtient 21% selon le dernier coup de sonde. La candidate caquiste, Junlian Leblanc, est d’ailleurs une amie de Mme Pilavci, qu'elle a connue au Parlement étudiant.

Dernière ligne droite

Pendant la campagne, Mme Pilavci a travaillé près de 80 heures par semaine et a consacré les soirs et les weekends à son comté. Le reste du temps, elle a fait du pointage pour le parti et d’autres candidats notamment. Cette pratique consiste à appeler les électeurs pour identifier les sympathisants et les encourager à aller voter. C’est ce qu’on appelle «faire sortir le vote».

Pendant cette dernière semaine de course, elle consacre davantage de temps à son comté, environ 30 heures, en plus de 10 ou 15 heures à aider son collègue Guillaume Cliche-Rivard dans Saint-Henri–Sainte-Anne, où la lutte à trois est serrée. QS souffle dans le cou de la députée sortante, la cheffe libérale, Dominique Anglade.

En ce lundi soir, elle prévoyait faire du porte-à-porte, mais comme il pleut, elle choisit plutôt de contacter des électeurs indécis par téléphone. Tant qu’à faire une campagne sans espoir de victoire, aussi bien rester au sec.

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«Je le fais sans pression», précise-t-elle.

Pendant que Mme Pilavci fait des appels, on apprend que la candidate de QS dans Camille-Laurin, Marie-Ève Rancourt, se retire de la course, car elle a été filmée volant un tract du Parti Québécois (PQ) dans une boîte aux lettres.

Deux bénévoles entrent alors dans le local: «la candidate dans Camille-Laurin... ce qu’elle a fait, ce n’est vraiment pas l’idée du siècle», balance l’un d’entre eux. 

Une discussion débute et tous condamnent le geste. Un employé souligne toutefois que d’autres partis ont probablement déjà usé de cette tactique. 

De fait, le lendemain, on apprendra qu’un bénévole du PQ a fait de même avec des tracts de la Coalition Avenir Québec dans Masson.

«L’anxiété de perdre ou de gagner fait faire des choses... soupire Mme Pilavci. C’est pour ça que je suis contente d’avoir une petite campagne pas stressante.»

Et si, contre toute attente, elle gagnait?

«Je lâche tout, je deviens députée et je fais de mon mieux pour représenter les gens», répond-elle de but en blanc.

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